3 janvier 2017

Révolte et révolution (mai 1968)



(Article paru dans Démocratie nouvelle, avril - mai 1968)

Milieu années 60 à une séance de dédicace (à G de Garaudy,
Waldeck Rochet secrétaire gal du PCF)
Pour comprendre le sens des événements de ces trois dernières semaines chez les étudiants, il est nécessaire de se dégager de tout ce qui est simplement anecdotique.

Car l'anecdote sur les formes du mouvement et les gesticulations parfois anarchiques qui l'ont accompagné

ont trop souvent masqué et même défiguré son sens véritable.

Il faut, me semble-t-il, s'interroger sur les questions suivantes :

1° Quels sont les objectifs réels du mouvement des étudiants?

2° Quelles sont les causes de ces luttes de masse?

3° Quelle est leur signification dans une perspective

de classe, et quels sont leurs rapports avec les

luttes ouvrières?

4° Quel est le rôle révolutionnaire actuel de la

classe ouvrière?




I/. Les objectifs du mouvement des étudiants.

Ce qui est caractéristique, c'est la très rapide maturation

et le développement des revendications des

étudiants, l'élargissement, en moins de trois semaines,

des objectifs de leur lutte, tel que le révèle le travail

sérieux de leurs commissions dans les facultés.

Esquissons-en sommairement la trajectoire.

A) Ce que visait leur révolte, au départ, ce n'était

que des aspects relativement superficiels de leur situation,

ne touchant pas aux racines et aux principes

du système :

— les rapports entre professeurs et étudiants,

— la structure et la gestion des universités.

a) Les rapports entre professeurs et étudiants, au

départ, étaient assimilés à des rapports de classe :

les professeurs étant les oppresseurs et les étudiants les

opprimés. Le professeur était pour eux l'image ou le

symbole de leur dépendance.

Or, en moins de quinze jours, la situation a évolué

très rapidement : la solidarité d'une large fraction

des professeurs avec les exigences étudiantes et, en

même temps, la répression policière du gouvernement

ont créé une atmosphère radicalement nouvelle. Des

liens nouveaux sont nés.

La lutte commune a mis en cause le régime en

son principe même : le régime politique du gaullisme

et le régime économique et social du capitalisme

monopoliste d'Etat.

b) Sur le problème de la structure et de la gestion

des universités, l'évolution est également très positive.

Les colloques de Caen et d'Amiens avaient posé

un faux problème : celui de choisir entre une Université

vieillie , décadente, en laquelle il y avait contradiction

entre le système d'enseignement et les nécessités

engendrées par le développement des forces

productives, et une Université technocratique, mieux

adaptée aux exigences du capitalisme monopoliste

d'Etat.

Cette fausse alternative a été rapidement balayée.

Une contradiction plus profonde a été mise à jour :

il ne s'agit plus de mettre au point une nouvelle

méthode pour mieux répondre aux exigences du

capitalisme monopoliste d'Etat, mais de mettre en

cause le principe même de cette adaptation.

Sur ces deux problèmes les étudiants, à des degrés

et à des niveaux très divers de compréhensions, commencent

à comprendre que les rapports enseignants-enseignés,

dans l'Université actuelle, reflètent les rapports

de dépendance sociale et d'aliénation de la

société capitaliste.

Ils commencent à prendre conscience que les contradictions

dont ils sont victimes ne sont qu'un cas

particulier d'un système de dépendance et d'aliénation

dont l'exploitation de la classe ouvrière est

l'expression la plus achevée et la plus significative.

De là sont nées quelques revendications fondamentales

: d'abord la revendication d'autonomie des universités,

qui, contrairement à ce qu'a prétendu

M . Pompidou à l'Assemblée, est préconisée et définie

dans le Projet de réforme démocratique de l'enseignement

de notre parti (p. 139).

Cette revendication, reprise d'ailleurs dans la résolution

des doyens condamnant la centralisation

absurde du système, recouvre deux idées distinctes :

1° Que les organismes élus, à tous les niveaux : instituts,

facultés, universités, et conseils nationaux,

n'aient plus seulement un rôle consultatif, mais un

pouvoir de décision.

Cette exigence est exactement dans l'axe du programme

de notre parti proposant de substituer partout,

aux agents désignés par le pouvoir central, des

représentants élus. De même que nous proposons que

les pouvoirs du préfet soient transférés au président

du conseil général, professeurs et étudiants demandent

de remplacer le recteur qui est actuellement une

sorte de préfet universitaire, par un président élu

de l'Université.

2° La deuxième implication de l'idée d'autonomie,

sur laquelle les étudiants mettent l'accent, c'est la

cogestion, la participation des étudiants à la gestion.

Là encore c'est ce que propose le Projet de notre

parti (p. 139), qui suggérait un conseil démocratique

de l'Université sur une base paritaire.

Quant à l'étendue des compétences de ces organismes

elle recouvre à peu près exactement notre

projet :

— fixation des besoins des universités en personnel,

en locaux et en matériel,

— discussion des programmes, des méthodes

d'enseignement, du contrôle des connaissances.

Il faut d'ailleurs ajouter que l'idée maîtresse dont

découlent toutes les autres propositions : celle de

la participation des étudiants, était déjà très clairement

formulée dès 1963, au congrès de l’U.N.E.F.

de Dijon par la Corpo des Lettres de Paris.

Déjà sur ces deux objectifs, même limités, i l n'y

a rien qui n'aille dans le sens fondamental de notre

politique.

B) Mais très vite, au fur et à mesure de l'extension

du mouvement à de larges masses d'étudiants,

et surtout après le changement qualitatif qui s'est

produit lors de la répression policière brutale, les

objectifs se sont étendus, et toujours dans le sens

de classe défini par le programme du Parti communiste

français.

Il est remarquable d'ailleurs que la radicalization

 des moyens a précédé la radicalisation des fins.

La violence même de la réaction policière a facilité

une prise de conscience plus claire de la nature du

régime gaulliste. Ce fut le deuxième point caractéristique

de cette trajectoire : de la lutte partielle

sur les deux premiers objectifs universitaires a émergé

une mise en cause politique du régime gaulliste.

Il devenait apparent que l'on ne pouvait lutter

contre les structures de l'Université sans se heurter à

l'appareil d'Etat, et sans mettre en cause le système.

C) La grève du 13 mai, avec la participation massive

de la classe ouvrière, et du fait que sa seule

annonce avait contraint le gouvernement à un premier

recul et à des concessions, a permis de franchir une

3° étape dans la prise de conscience d'un grand

nombre d'étudiants : après la lutte universitaire et

la lutte politique, un problème de classe était posé.

Cela n'est certes pas clair dans l'esprit de tous

les étudiants (ce n'est d'ailleurs pas clair non plus

dans l'esprit d'un grand nombre d'ouvriers, car

si ce l'était, ils seraient tous des révolutionnaires militants).

Mais le problème s'est posé, pour la première fois

avec tant de force, dans les larges masses d'étudiants,

et c'est là un fait éminemment positif.

Bien entendu il s'est posé dans des termes particuliers,

propres aux étudiants, qui se heurtaient

d'abord à ceux des aspects du régime qui concernaient

leur travail, en particulier à l'industrialisation

de l'Université et à la commercialisation de la culture.

Les étudiants, dans leur masse, refusent désormais

un enseignement qui a pour fonction essentielle

de les préparer à s'intégrer dans un système dont

la loi est le profit et dont « la loi immanente et

coercitive », comme disait Marx, est la production

pour la production, une Université chargée, pour

l'essentiel, de fournir des cadres aux entreprises privées.

Ils refusent d'être des rouages dans ce système,

et ils veulent une culture qui intègre les besoins techniques

au lieu de leur être subordonnée.

Nul ne conteste la nécessité et la fécondité d'une

liaison entre la science, la recherche et la production,

mais il est remarquable que les monopoles ne conçoivent

pas cette liaison de la même manière que nous.

Disons, pour simplifier, qu'en ce qui concerne, en particulier,

l'enseignement des sciences humaines dans

les facultés des lettres (notamment la psychologie

et la sociologie), et, dans les facultés de droit, l'enseignement

de l'économie politique, coupée des sciences

humaines et réduite à une technique de gestion

et d'efficacité, la formation vise moins à aider au

développement des forces productives qu'à conserver

les rapports de production.

Il est remarquable d'ailleurs que la revendication

étudiante de participation s'esquisse à travers le langage

et les concepts du marxisme, même si l'usage

en est souvent confus ou douteux, et que le thème

le plus fréquent est celui de l'aliénation : le dénominateur

commun des revendications des étudiants,

c'est la participation à l'initiative historique contre

la pesée aliénante des structures.



II/. Les causes d'une lutte de masse.

On peut les résumer en deux mots : la réforme

Fouchet et l'aggravation brusque de toutes les contradictions

qu'a entraînée son application.

Les conséquences les plus sensibles ont été non

seulement de maintenir et d'accentuer la discrimination

de classe et le caractère antidémocratique de

l'Université, mais de léser ceux mêmes qui avaient

déjà le privilège d'être à l'Université :

— D'abord parce qu'elle a introduit dans l'enseignement

supérieur, avec la licence courte, le même

clivage que dans le second degré entre le cycle long

et le cycle court.

— Ensuite parce que à tous les niveaux et dans

toutes les disciplines elle a séparé plus que jamais

la formation technique de la réflexion sur les fins et

sur le sens du travail et de la société.

Du point de vue pratique la réforme Fouchet a

aggravé la crise des débouchés, pas seulement dans

telle ou telle branche (comme la psychologie ou la

sociologie) mais d'une manière plus générale : l'interdiction

des redoublements, l'élimination après un

échec au premier degré, constituent des barrages supplémentaires

surtout pour les étudiants travaillant

en dehors de leurs études, alors que déjà avant la

réforme, 72 % des étudiants n'achevaient pas leur

licence. Pour ceux mêmes qui ont franchi les barrages

sélectifs, souvent i l n'y a pas de garantie d'emploi.

L'acuité de ces problèmes explique que le mouvement
soit devenu si vite un mouvement de masse

et d'une grande combativité.

Dans un tel mouvement, la prise de conscience

va très vite. La grève du 13 mai a marqué une étape

de cette prise de conscience. Elle a permis de situer

l'action des étudiants dans la perspective de classe

des luttes ouvrières.

Trois idées ont, depuis lors, largement avancé :

1° La conscience du lien interne et profond de cette

lutte avec celle du mouvement ouvrier;

2° L'idée qu'une révolution véritable, à notre époque,

ne peut se faire sans la classe ouvrière;

3° L'idée que l'on ne peut pas faire une Université

socialiste dans un monde capitaliste et que la

solution du problème universitaire suppose la solution

d'un problème plus vaste.

Il ne s'agit donc pas de transformer l'Université

d'abord et la société ensuite, mais de faire en sorte

que l'Université devienne, dans la société capitaliste,

non un instrument de conservation de cette société,

mais un foyer de changement.

A partir de ces clarifications indispensables, qui

se sont faites dans l'action même, on peut poser

le problème de la signification de classe des luttes

des étudiants.



III/. Signification des luttes étudiantes et leurs rapports avec les luttes ouvrières.

C'est un problème théorique fondamental dont

dépend la manière d'articuler les luttes des étudiants

avec celles des ouvriers.

A partir de l'idée fondamentale que la principale

force révolutionnaire est la classe ouvrière, deux

méthodes d'approche sont possibles pour essayer de

définir la signification de classe du mouvement des

étudiants. Cela tient à la situation même des étudiants

qui, par définition, est transitoire, prépara-

toire : on peut donc tenter de déterminer leur situation

de classe soit par leur passé (leur origine sociale),

soit par leur avenir (leur fonction future).

On peut d'abord faire une étude sur les origines

sociales des étudiants et souligner notamment qu'ils

sont, dans leur grande majorité, issus des classes

moyennes et de la petite bourgeoisie, avec seulement

10 % de fils d'ouvriers, ce qui donne une image

inversée de la nation. Si l'on en tire argument pour

exiger une démocratisation de l'accès à l'Université,

c'est parfaitement légitime.

Par contre il serait faux de vouloir déduire uniquement

de là notre jugement sur la signification

de classe du mouvement étudiant. Si par exemple

nous disons : en raison de leurs origines sociales

les étudiants ne constituent pas un groupe social

homogène et la dominante petite-bourgeoise de leurs

origines leur confère nécessairement les caractères politiques

de cette petite bourgeoisie, avec ses hésitations,

ses oscillations, etc., nous nous contentons d'une

sociologie mécaniste qui n'a rien à voir avec l'analyse

marxiste, et les conséquences pratiques de cette

erreur théorique seront meurtrières. Sans aucun doute

les origines sociales des étudiants se traduisent dans

leur comportement politique et pèsent d'un poids

très lourd. Mais il faut rappeler très nettement, du

point de vue théorique, que ce n'est pas Marx, c'est

Hippolyte Taine qui a suggéré cette sorte de prédestination

et ce lien mécanique avec le milieu d'origine.

Marx ne définit pas l'appartenance de classe par

le milieu d'origine, mais par la place qu'on occupe

dans le procès de production. Aucun des trois critères

qu'il donne pour définir un ouvrier ne se réfère

au milieu d'origine.

C'est à partir de ces critères que l'on peut aborder

la question des étudiants, d'une manière évidemment

très particulière, c'est-à-dire en les définissant par

leurs fonctions futures. Or, de ce point de vue, un

grand nombre d'étudiants, notamment tous ceux

qui se préparent à des fonctions débouchant sur la

production, qui deviendront ingénieurs, qui fourniront

divers cadres à la vie économique et à sa gestion,

ceux même qui s'orientent vers la recherche

scientifique, auront, à notre époque une place particulière

dans le processus de production : nous avons

dit et répété, avec juste raison, qu'à notre époque

la science est devenue une force productive directe.

Il en découle que ceux qui la pratiquent présentent,

du point de vue de classe, des caractères nouveaux :

1. Non seulement, comme par le passé — et comme

les ouvriers — ils ne possèdent pas les moyens de

production.

2. Mais ils sont eux aussi, comme les ouvriers,

producteurs de plus-value; ils font partie intégrante

du « travailleur collectif » dont parlait Marx dans

le Capital(1 2, p. 30 à 52).

3. Reste le troisième critère : le critère subjectif

de la conscience de classe. Or ces couches d'intellectuels

se trouvent, depuis quelques années, par suite

du développement des forces productives, et notamment

des applications de la cybernétique à la production,

à l'organisation et à la gestion, dans des

conditions favorables à la prise de conscience des

contradictions fondamentales et des contradictions

nouvelles du capitalisme.

Or les étudiants ne vivent pas seulement au futur

ces contradictions en réfléchissant sur le rôle contradictoire

qui leur sera assigné par le système lorsqu'ils

sortiront de l'université pour devenir l'encadrement

de ce système dont il n'est pas question de discuter

les fins ni le sens.

Si le thème de l'aliénation est si largement répandu,

c'est parce que, plus ou moins confusément — et

plutôt plus que moins — beaucoup d'étudiants sentent

l'analogie croissante de cette situation avec celle

de l'ouvrier dans l'entreprise, même si au départ,

comme nous l'avons noté, cette analogie est conçue

très faussement, par exemple en assimilant le professeur

au patron et à l’Etat-patron (de même qu'aux

premières étapes du mouvement ouvrier, comme le

rappelle Engels, la lutte de classe encore instinctive

et primitive tournait les colères contre les machines

ou le contremaître, et non contre le système capitaliste

lui-même).

C'est pourquoi la classe ouvrière et son parti peuvent

et doivent faciliter le passage à une véritable

conscience révolutionnaire chez les étudiants en s'attachant

fortement à dégager le lien interne et profond
 entre les aspirations des étudiants
(même si

elles prennent des formes encore utopiques ou anarchiques,

qui donnent facilement prise à la diversion

et à la provocation) et les objectifs de la classe

ouvrière.

En ne perdant pas de vue le fait nouveau, à

l'étape actuelle du développement des forces productives,

qu'il existe un fondement de classe objectif

aux luttes des étudiants et que cette lutte a

des implications objectivement révolutionnaires.

Ce fondement objectif explique que si, au temps

de Marx et d'Engels (l'un fils de petit-bourgeois et

l'autre de grand bourgeois), le passage aux positions

de la classe ouvrière, pour des intellectuels, demeurait

un phénomène individuel — car il n'avait qu'une

base subjective : « l'intelligence du mouvement historique»,
 comme écrit Marx dans le Manifeste —,

ce passage devient aujourd'hui un phénomène de

masse, car il repose sur la base objective des rapports

de classe liant le « travailleur collectif » (dont un

nombre croissant d'intellectuels font partie intégrante)

au système capitaliste.

Evidemment, chez les étudiants, en raison de leur

situation même, qui est celle de futurs producteurs,

la tendance sera à mettre l'accent, de façon unilatérale,

sur l'avenir, sur les perspectives, et sur l'aspect

idéologique ou même moral du problème, avec tous

les risques d'utopisme et d'anarchisme que cela implique,
 avec toutes les possibilités d'exploitation démagogique

et même policière.

Mais rien de tout cela ne doit estomper pour nous

l'essentiel ni nous empêcher d'établir un rapport juste

entre la lutte de classe des ouvriers et le mouvement

des étudiants.

S'en tenir à l'analyse mécaniste du sociologisme

vulgaire sur les seules origines sociales conduirait à

une sorte de paternalisme considérant le mouvement

étudiant dans son ensemble comme éternellement

mineur, allié nécessairement instable comme le sont

les couches petites-bourgeoises dont proviennent, en

général, les étudiants.

Si, au contraire, nous abordons plus largement

le problème, en situant le rôle de l'intellectuel comme

partie intégrante du « travailleur collectif » à une

époque où la science devient une « force productive

directe », et la situation de l'étudiant à travers cette

fonction future, nous pourrons articuler correctement

la lutte des ouvriers et celle des étudiants.

La classe ouvrière de France a défini ses objectifs:
revendications de salaires, diminution des cadences

et du temps de travail, participation active

à la gestion de la Sécurité sociale, extension des

pouvoirs des comités d'entreprises, planification

démocratique. Le dénominateur commun de toutes

ces exigences d'une démocratie ouvrant la voie au

socialisme est l'exigence fondamentale que chaque

travailleur, au lieu d'être un instrument passif aux

mains du capital, devienne un participant actif, créateur,

à l'orientation de l'économie contre le régime

des monopoles, à l'élaboration de la politique afin

de substituer partout des représentants élus à des

agents désignés par le pouvoir central. Enfin la classe

ouvrière exige, comme le souligne le programme du

Parti communiste français, des possibilités égales pour

tous d'accéder à la culture, à une culture qui ne

soit plus mise au service des monopoles mais une

création consciente de l'avenir.

Que le mouvement des étudiants soit perturbé par

des tentatives de surenchère et d'aventures, par des

provocations qui le divisent, l'affaiblissent et facilitent

la répression, cela nous invite à la vigilance, mais ne

doit en aucun cas estomper le lien interne et profond
 de ce mouvement avec le mouvement ouvrier.

Les étudiants font du rôle maléfique du système

des monopoles une expérience spécifique; ils sont,

par leur travail même, nécessairement plus sensibles

à tous les obstacles mis à une participation active

à la recherche du sens et des fins. Leur lutte met

l'accent sur cet aspect central de l'exigence révolutionnaire

et contribue à la rendre plus riche encore en

humanité.

Articuler cette lutte avec celle des travailleurs,

prendre conscience de leur unité et la renforcer,

c'est le gage de la victoire commune.

Pourquoi ces problèmes se posent-ils de façon si

aiguë pour cette génération d'étudiants?

Parce qu'une brusque accélération du rythme du

développement humain les fait arriver à l'âge d'homme

à un moment de fracture de l'histoire.

Il s'est produit, au cours des vingt dernières années,

plus de changements scientifiques et techniques qu'il

ne s'en était produit en deux mille ans. Un rapport

de l'Unesco rappelait qu' « il y a actuellement dans le

monde autant de savants créateurs vivants qu'il en

a existé au total depuis les origines de l'humanité ».

Les jeunes gens qui ont aujourd'hui vingt ans ont

l'âge de la fission de l'atome et de la cybernétique.

Du point de vue social, leurs pères étaient contemporains

de la révolution d'Octobre, eux émergent

à la vie consciente au lendemain du XX* Congrès

et des problèmes nouveaux qu'il posait. Ils ont aussi

l'âge des grands mouvements de libération nationale

et des révolutions socialistes d'Asie et d'Amérique

latine. Jusque-là l'Europe et l'Amérique du Nord

apparaissaient comme les seuls centres d'initiative

historique et les seuls créateurs de valeurs. La renaissance
des vieilles civilisations non occidentales, qui

s'assignèrent des fins différentes de la seule création

technique et de la production pour la production,

caractéristique du capitalisme occidental, leur a posé

des problèmes et les a conduits à des mises en

question. Et ceci d'autant plus qu'ils ont aussi l'âge

de la radio et de la télévision : le monde entier leur

est chaque jour présent comme il ne l'a été pour

aucune génération antérieure.

De là naissent, en bourrasques, ces grandes interrogations

et ces grandes révoltes, ces mises en cause

fondamentales de leur raison d'être.

Disons sans réticence que cette brusque mutation

est de signe positif.

Nous, qui avons la fierté d'appartenir à un parti

révolutionnaire, loin de nous transformer en pleureuses

de l'histoire, nous accueillons avec joie cette merveilleuse

levée humaine.

Elle est, croyons-nous, un moment important de

la lutte contre le faux ordre capitaliste, pour la

construction d'une société nouvelle et la création de

rapports nouveaux entre la société, la science, la culture

et l'art.

La première grande mise en cause du système

capitaliste, en son principe même, a été celle de Karl

Marx et des partis marxistes.

La première révolution qui ait abattu le capitalisme

dans un grand pays et qui, par son exemple, l'a

menacé dans le monde entier, est la révolution socialiste

d'Octobre 1917.

Pourquoi, dira-t-on alors, le problème étudiant se

pose-t-il aussi à Varsovie ou à Prague? N'est-ce pas

une crise générale propre à toutes les « sociétés industrielles

», quel que soit leur régime? Et ne s'agit-il

pas d'un conflit de générations, la jeunesse refusant

la « société de consommation » construite par ses

aînés?

La question, en fait, se pose en termes fondamentalement
différents dans un pays capitaliste et dans

un pays socialiste.

Dans un pays capitaliste, la « production pour la

production » (et la « consommation pour la consommation

» qui en est le corollaire) découle des principes

mêmes d'une économie dont le seul moteur

est la loi du profit.

Il n'en est pas ainsi dans les pays socialistes. Ce

qui a pu masquer cette différence de principe c'est

que le socialisme a commencé à être construit dans

des pays qui avaient un très grand retard économique

et technique; ils ont donc dû accomplir simultanément

deux tâches : construire le socialisme et

vaincre le sous-développement. L'interférence de ces

deux tâches fondamentales a conduit nécessairement,

et pour de longues années, à donner une priorité

absolue à l'essor de la production, permettant de

rattraper le retard. Accomplir cette tâche étant, pour

les pays socialistes, une question de vie ou de mort,

il est vrai que ce qui était un moyen a pu donner

l'impression d'une fin en soi.

Il convient d'ajouter aussi que des erreurs subjectives

ont conduit à prolonger au-delà du temps

nécessaire l'extrême concentration et l'extrême centralisation

des ressources et des pouvoirs, avec tout

ce que cela comportait de déformations bureaucratiques

et autoritaires.

Le premier pays où ces erreurs sont apparues avec

force est précisément le seul des Etats socialistes

qui ait commencé la construction du socialisme dans

un pays déjà hautement industrialisé : la Tchécoslovaquie.

La correction s'effectue dans des conditions

difficiles, certes, et sous le feu d'ennemis implacables

qui tentent d'exploiter la situation non pour amender

le socialisme mais pour le détruire, mais elle s'effectue,

et son succès donnera un grand exemple des

possibilités du socialisme dans un pays très développé.

En bref, dans les sociétés socialistes, la tendance

à tout subordonner au progrès de la production,

à la solution des problèmes de la production, avait

un caractère provisoire.



[IV/ Le rôle de la classe ouvrière.]
Dans les pays capitalistes, il ne s'agit pas d'un phénomène

de conjoncture, ni d'erreurs subjectives et

de déformations, et il n'est pas de possibilités de

réforme. Il s'agit d'un trait permanent et nécessaire

découlant des conditions objectives du mode de

production capitaliste : une révolution est nécessaire

pour briser la loi même du régime.

Or l'âme de cette révolution, contrairement aux

thèses du professeur Marcuse, c'est la classe ouvrière,

dont l'importance ne cesse de croître, tant du point

de vue numérique que du point de vue de son rôle

historique.

Lorsqu'en France plus de dix millions d'ouvriers

sont en grève, occupent les usines et tiennent la rue,

il est piquant de lire dans le livre d'Herbert Marcuse

que « les ouvriers sont de plus en plus impuissants

et résignés » (l'Homme unidimensionnel, traduction

française, Editions de Minuit, p. 55).

La thèse de Marcuse repose sur trois postulats :

une définition restrictive du concept de révolution,

une définition plus étroite encore de la classe ouvrière,

une définition périmée des contradictions internes du

système capitaliste.

La définition de la révolution part de l'analyse

faite par Marx au milieu du XIXe  siècle en se fondant

sur l'étude des contradictions de la société capitaliste

alors la plus développée : celle de l'Angleterre. Marx

n'a jamais prétendu donner ainsi de la révolution une

définition valable pour tous les pays et pour toutes

les époques. La généralisation de Marcuse constitue

donc une interprétation et une déformation dogmatique

de la pensée de Marx.

Le but de celui-ci était avant tout pratique : il

s'agissait pour lui de transformer le monde. Sa théorie

n'est pleinement intelligible qu'en fonction de

cette pratique. Le marxisme a pour objet de donner

à l'homme la pleine responsabilité de son histoire.

C'est une conception du monde fondant une méthodologie

de l'initiative historique. Marx nous apprend

à déterminer rigoureusement, à chaque époque et

dans les conditions propres à chaque pays, le possible

 à partir des contradictions existantes.

Un marxiste n'est donc pas essentiellement un érudit

commentant les textes de Marx, mais un militant

qui a suffisamment assimilé les thèses de Marx pour

dégager les contradictions spécifiques, propres à son

peuple et à son temps.

La définition de la révolution donnée par Marcuse

est donc restrictive et empirique. Il en est de même

de sa définition de la classe ouvrière.

Marx n'a jamais défini une classe sociale par son

niveau de vie : ce n'est pas la propriété d'une auto,

d'un appareil de télé ou d'un réfrigérateur qui fait

cesser un ouvrier d'être un ouvrier.

Or, à notre époque — où en raison du développement

des techniques la science est devenue une force

productive directe — non seulement la classe ouvrière

ne perd de son importance ni du point de vue numérique

ni du point de vue historique, mais, au

contraire, elle grandit en nombre et en poids.

D'abord parce qu'une quantité croissante de techniciens,

d'ingénieurs, de chercheurs deviennent partie

intégrante du « travailleur collectif ».

Ensuite parce que la mécanisation des travaux

administratifs et des fonctions de gestion efface de

plus en plus les frontières entre l'employé devenu

manipulateur de machines calculatrices, par exemple,

et l'ouvrier travaillant dans les conditions de l'automation.

Enfin parce que l'extension du machinisme agricole

fait d'un grand nombre de travailleurs de la

campagne (conducteurs de tracteurs, par exemple)

des ouvriers très proches de l'ouvrier d'usine.

Le professeur Marcuse pose un troisième problème :

cette classe ouvrière ne peut plus exercer dans les

pays industrialisés une « fonction de négativité », un

rôle révolutionnaire dans la société.

Cette thèse repose sur un postulat : que cette classe

ouvrière, au sens très large qu'elle a aujourd'hui, ne

puisse plus avoir conscience des contradictions qui

l'opposent au système capitaliste parce que ces contradictions

seraient en train de disparaître.

Or, à l'étape actuelle du développement des forces

productives, non seulement les contradictions découvertes

par Marx entre les forces productives et les

rapports de production n'ont pas été surmontées

par le capitalisme mais de nouvelles contradictions,

qui n'existaient pas au temps de Marx, sont apparues

qui confirment et aggravent les précédentes.

Et elles contribuent à rendre de plus en plus sensible

et insupportable l'irrationalité d'un système qui exige

du travailleur le maximum d'initiative dans ses tâches

techniques et une obéissance inconditionnelle au propriétaire

privé ou collectif des moyens de production.

Cette exigence de participer activement à la détermination

 des fins et du sens de la production est ainsi le

dénominateur commun des aspirations des étudiants

et des objectifs conscients de la classe ouvrière.

Le problème de leurs rapports ne peut donc être

posé en termes de rivalité ou de subordination

(encore moins d'antagonisme). Le mouvement ouvrier

et le mouvement étudiant sont des moments d'une

même totalité.

Le marxisme demeure l'instrument théorique le

plus efficace de la transformation révolutionnaire du

monde. D'abord parce qu'il constitue une méthode

scientifique permettant la détermination théorique

des contradictions nouvelles du système; ensuite

parce qu'il fournit une méthode scientifique permettant

de définir les forces capables de les surmonter

et les formes de leur organisation, en montrant pourquoi

la classe ouvrière, dans des conditions et sous

des formes nouvelles, demeure la principale force

révolutionnaire.



Roger Garaudy



Article reproduit dans « Toute la vérité », Grasset, 1970

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Si je ne brûle pas
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Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy