03 novembre 2026

Une politique à visage humain.

 ©AlainRaynaud2025. Tous droits réservés. Reproduction autorisée avec lien vers la source (extrait de "De la terre jusqu'au ciel". Pour obtenir le texte gratuit complet - 100 pages- en PDF, m'envoyer votre mail par le formulaire de contact colonne de gauche du blog)

*

Dans sa République de Platon, Alain BADIOU fait dire à PLATON : Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie. Ne peut-on pas enjoindre également au militant politique marxiste, donc communiste, de commencer lui aussi par l’amour ?

Le souci des hommes, c’est par exemple la préoccupation d’un Vladimir JANKÉLÉVITCH ou d’un Emmanuel LÉVINAS. Pour le premier, seul l’amour donne de la valeur à l’action, le Christ est, du point de vue de l’amour, le nom d’une transcendance ancrée dans l’ici-bas, dans l’immanence. Pour le second, qui s’appuie sur l’étude du Talmud, c’est dans la rencontre de l’autre homme, avec la possibilité d’un amour et aussi le risque d’une déception, que s’offre à nous une perspective de dépassement. Dieu n’est au fond que l’absolument autre dont chaque visage rencontré est une manifestation de proximité. L’idée nouvelle, celle qui vient en rupture de la normalité du monde, qui recèle un passage à l’autre, découle non d’un enchaînement de faits ou de raisonnements bien articulés, mais du ne pas être emmuré, de la surenchère, de l’inspiration. L’indétermination du but, caractérise cette transcendance que LÉVINAS nomme bizarrement utopie, une utopie dont le lieu est le chemin vers l’autre, l’autre homme, l’autre positif par opposition à l’autre négatif de l’aliénation. Dans ce parcours, l’autre est autant que moi le maître de ma transcendance car celle-ci trouve son énergie dans l’accueil que lui fait la vulnérabilité de l’autre. Le dépassement est affaire d’éthique et non d’ontologie, dans l’action et pas dans l’être, chemin de responsabilités et d’engagements pratiques et non nature immuable ou grâce. Dans Noms propres, LÉVINAS se demande si vêtir ceux qui sont nus et nourrir ceux qui ont faim n’est pas le vrai accès à « l’autre ». Et voilà la politique de l’amour, la politique « à visage humain », la politique communiste.

13 septembre 2026

De la terre jusqu'au ciel ( Chap. 3, 4 et 5). Marx, démocratie, écologie, féminisme

 3 - Vers l’unité de l’homme 


Dans la critique que MARX fait de la religion, ce n’est pas l’athéisme qui est intéressant, athéisme dont il n’a jamais fait un acte militant, ce qui est intéressant c’est la conclusion que, dans l’introduction de Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, il tire de cette critique : La critique de la religion s’achève par la leçon que l’homme est pour l’homme l’être suprême, donc par l’impératif catégorique de bouleverser toutes les conditions où l’homme est un être humilié, asservi, abandonné, méprisable. Cette phrase est essentielle pour entrer dans la vision du monde de MARX si l’on comprend la forme verbale « s’achève » aux deux sens : annonçant d’une part la conclusion d’une étude, mais aussi la fin d’un processus sur lequel il sera inutile de revenir, et le début d’un autre processus, celui de l’émancipation humaine. A vingt-cinq ans, MARX, au nom d’un plus grand que lui, déclare la révolution au monde. Son œuvre, à partir de ce postulat - car il s’agit d’un postulat, d’ordre éthique -, sera entièrement consacrée à la compréhension des causes de l’abaissement de l’homme, et à la recherche des moyens d’abattre ces causes et d’unifier l’homme.

*

06 septembre 2026

"Un des intellectuels les plus singuliers du XXe siècle français"

Sur son Facebook https://www.facebook.com/profile.php?id=1064779459

Georges CAMBON de Carmaux publie ce petit texte:

Roger Garaudy (1913 2012) fut l’un des intellectuels les plus singuliers du XXᵉ siècle français. Philosophe marxiste, professeur au lycée d’Albi dans les années 1930, il devient après la guerre député communiste du Tarn (1945 1951).
Toute sa vie est marquée par un cheminement intellectuel en mouvement :
• D’abord marxiste orthodoxe, cadre théorique du PCF ;
• Puis marxiste humaniste, en conflit avec la ligne du parti ;
• Ensuite catholique, cherchant une synthèse entre foi et socialisme ;
• Enfin musulman, engagé dans un dialogue entre religions et civilisations.
Ce parcours, souvent déroutant, lui vaut admiration et incompréhension. Il finit par être exclu du PCF en 1970, poursuivant ensuite une œuvre personnelle, parfois controversée, mais toujours animée par une idée centrale : chercher une vérité qui dépasse les frontières politiques et religieuses.
Garaudy est aujourd’hui totalement effacé pire aussi pestiféré que Céline, sa conversion à l’islam reste un des mystères du personnage, cela accentué par des théories proches de Faurisson et Alain Soral ... Dans les années 90 un proche ami le fit venir à Carmaux pour une leçon de philosophie assez surprenante, ce soir-là ; je l’ai rencontré puisqu’il m’a acheté plusieurs de ses livres ! C’était à l’époque un homme simple et abordable

20 août 2026

De la terre jusqu'au ciel (Conclusion). Une nouvelle rencontre du communisme et de la foi.

 Envoi du texte "De la terre jusqu'au ciel" au format PDF (gratuit) ou au format papier  (prix +envoi : 16 €) sur simple demande de votre part (formulaire colonne de gauche du blog). 



Il faudrait dire « des » communismes et « des » fois, car les deux se déclinent au pluriel ; ils revêtent différentes formes selon les temps historiques et les lieux. Le communisme, idéologie d’émancipation fondée sur la « mise en commun », ne peut retourner à une conception pré-marxiste, mais aurait tort d’ignorer les communistes d’avant MARX. Malgré une tendance générale souvent utopiste, c’est-à-dire détachée des conditions qui pourraient rendre possible sa réalisation, on trouve chez eux une exigence éthique qui s’intègre à la visée de MARX comme à celle des grands textes religieux.

*
Il est de bon ton en philosophie de commencer par PLATON. Indisposé par une « démocratie » qui avait assassiné son maître SOCRATE sous l’accusation de corruption de la jeunesse, PLATON défend un communisme aristocratique. Le devoir de l’Etat est d’assurer aux citoyens le bien suprême, tâche que seuls peuvent assurer les « meilleurs » de la cité, meilleurs non selon la naissance mais aux plan intellectuel (le savoir) et moral (le désintéressement), à rapprocher de l’aristocratie du renoncement prônée par Roger GARAUDY (88). Autrement-dit, il est juste, c’est-à-dire conforme à l’idée que PLATON se fait de l’Etat, que les philosophes soient rois ou les rois philosophes.

Bien sûr l’utopie communiste platonicienne est esclavagiste : ni PLATON ni son futur contradicteur ARISTOTE ne pouvaient imaginer une société sans esclaves. La république idéale de PLATON (qui n’a jamais vu le jour), n’est égalitaire que pour les membres de la classe privilégiée (magistrats et guerriers). En sont exclus non seulement les esclaves - la majorité de la population - mais aussi les artisans et les travailleurs de la terre et de la mer. C’est un communisme de classe, loin de l’universalisme des courants communistes ultérieurs, spécialement des courants marxistes.

Bien que ne s’appliquant qu’à la mince classe des privilégiés, le communisme platonicien n’en est pas moins intégral en théorie. Le bien commun ne pouvant naître que de la mise en commun de tout ce qui fait société, tout doit être commun : non seulement la propriété, la production, la consommation (par exemple les repas pris en commun), mais aussi les femmes et les enfants. La communauté des femmes, qui n’est pas celle de la « démocratie bourgeoise », dénoncée par MARX, n’entraîne pas une sous-évaluation du rôle et des capacités des femmes, qui doivent pouvoir accéder à toutes les fonctions, participer à la défense de la cité, recevoir la même éducation que les hommes. PLATON est de ce point de vue en avance sur son temps.

*
Quatre siècles plus tard, à la différence de PLATON, le juif
JÉSUS et ses disciples pratiquent réellement un communisme du quotidien, mettant tout en commun, abandonnant ou refusant la richesse et menant une action concrète contre les « marchands du Temple » protégés par les dirigeants juifs et l ’ occupant romain . Plus tard , SAINT PAUL fondera 
l’universalisme  en même temps que l’église « catholique » (catholique=universel) : Il n'y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous êtes tous Un en Jésus-Christ.

Après PAUL, des « Pères de l’Eglise », comme Saint AMBROISE et Saint BASILE, considèrent la propriété privée comme « mauvaise » car elle dresse les hommes les uns contre les autres, elle alimente l’égoïsme et l’orgueil des possédants, et au total divise fondamentalement un peuple, le peuple chrétien, qui devrait être uni « cœur et âme » comme le demandent les Apôtres (cf. Actes).

Dans cet esprit, à partir du 4e siècle, le courant monachiste se développe depuis l’orient sous des formes extrêmement diverses. Ascèse, isolement du monde, pauvreté, vie en communauté, poussée parfois jusqu’aux limites du supportable (silence total, enfermement, promiscuité ) mais avec de notables exceptions (comme les moines-guerriers en « Terre Sainte »), tout cela, bien que non fondé sur le principe de propriété privée, n’est pas du communisme, pas plus que le communisme « naturel » des groupes humains primitifs n’était du communisme. Au début du 13e siècle, après FRANÇOIS D’ASSISE, et à son exemple, le refus de toute propriété alliée à l’impératif du travail donnera au courant monachiste joachimite (= à la suite Joachim DE FLORE) l’allure d’un communisme conscient, assumé, prophétique, annonçant un âge supérieur de l’humanité (« l’âge de l’Esprit»), et ne refusant pas de participer à des révoltes sociales.

Au 16e siècle, Thomas MÜNZER et les anabaptistes - qui prônent le retour aux racines de l’église primitive -, mènent violemment ce combat et sont massacrés. L’utopie communiste (propriété et travail communs) ne cesse pas pour autant d’exister jusqu’au 18e siècle, de la Christianopolis purement littéraire de Valentin ANDREAE à Strasbourg en 1619 aux pratiques réelles des Shakers anglais en Nouvelle Angleterre, prônant le communisme et mettant le travail au centre de leurs « valeurs », avec le célibat et la virginité. Il y a confirmation, persistance au cours des siècles, d’une porosité minoritaire mais réelle entre la pensée et les pratiques chrétiennes et l’idéal et les essais de pratiques communistes.

17 août 2026

De la terre jusqu'au ciel

Envoi du texte "De la terre jusqu'au ciel" au format PDF (gratuit) ou au format papier  (prix +envoi : 16 €) sur simple demande de votre part (formulaire colonne de gauche du blog). 



En voici l'introduction (dans quelques jours la conclusion):

 Nos sociétés, notre monde, sont composés d’individus, d’entreprises, de collectifs, d’états, de groupements d’états, de plus en plus interdépendants, et pourtant de plus en plus divisés.

 Une certaine conception du développement, au service d’une croissance économique sans finalité humaine, obéit à la seule loi du profit des propriétaires et des actionnaires. Une certaine idée de la liberté, sous les noms de « libre échange », de « liberté du marché », ou de « concurrence libre et non faussée », permet aux forts de dévorer les faibles. Une certaine démocratie ne peut empêcher la plus grande rupture de tous les temps entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Un universalisme libéral, sous le nom de « mondialisation » ou de « globalisation » accroît en réalité l’isolement des individus et la coupure entre les cultures, en cherchant à museler la diversité au bénéfice d’une culture et d’une idéologie capitaliste à visée impériale. Autrement dit, en cherchant à unifier de manière contrainte on aboutit à moins d’unité, à plus de divisions. Une certaine conception de la marche en avant de l’humanité, du progrès, entraîne l’exaspération des divisions : division entre les classes, séparation de l’homme d’avec la nature, rupture du lien social (individualismes, exclusions et violences), division des races, des sexes, des âges, intégrismes et communautarismes religieux (littéralismes, fondamentalismes) et politiques (impérialismes, nationalismes).

 Cette contradiction entre interdépendances et divisions est un danger mortel pour le monde, c’est-à-dire la planète et les humains qui l’habitent. Elle entraîne des guerres et des désastres écologiques, la faim et le chômage de masse, et, en découlant, des mouvements de population considérables. Immigration, faim, misère, chômage, vont évidemment ensemble, les plus démunis tentant en émigrant de passer du monde de la faim à un monde où ils espèrent « se vendre » plus facilement car moins chers que les travailleurs locaux, mais qui est en réalité le monde soit du chômage soit du travail contraint. Sans oublier les violences, les conflits, la montée des racismes et de la xénophobie, qu’entraine la conjonction de ces problèmes. 


Ces dérives viennent de loin. Certains les font remonter au néolithique, à l’apparition de l’agriculture et de la production marchande, et à la fondation des premières villes. Le néolithique est parfois présenté comme la première étape de  l’anthropocène , ère de l’influence prépondérante de l’homme sur ses écosystèmes, parfois comme le  capitalocène, ère de la domination du capital - le travail cristallisé en objets, en marchandises, le travail mort - sur le travail vivant. 

D’autres penseurs partent du « miracle grec » (Ve siècle av. JC), qui, contre les philosophies fondées sur des cosmogonies (récits mythiques des origines) de la nature, posa les premières philosophies mettant au centre l’homme (les « philosophies de l’Être » : Socrate, Platon , Aristote) . D ’autres encore partent de la rupture judéo -chrétienne qui institua la notion de « peuple élu » autorisant, au nom d’un dieu, la domination d’un peuple sur un autre.

 Plus près de nous, la Renaissance, par-delà ses habits flatteurs - l’invention de la boussole ou de l’imprimerie, les découvertes de nouvelles terres, les réformes religieuses de LUTHER et CALVIN et la restauration de la philosophie grecque (au demeurant parfaitement dualiste, coupant l’homme en deux, corps et esprit séparés) - fut d’abord une naissance, celle du capitalisme en Europe et du colonialisme des européens sur le reste du monde.

 A toutes les époques, spécialement dans des temps de « kairos » (moment d’un choix décisif impératif), des modes de pensée cherchent à ramener cette complexité du monde à d’abusives simplifications - blanc contre noir, pur contre impur, liberté contre égalité, individu contre société. Ces modes de pensée réductionnistes empêchent de poser la question de la recherche de buts collectifs respectueux de l’humanisation continue de l’homme et d’une organisation sociale propre à atteindre ces buts. La pandémie de la Covid 19 entre 2021 et 2023, en renforçant l’isolement des individus, a renforcé ces idées. Bien que de plus en plus difficile, les dépasser, chercher à voir plus loin, à viser plus haut, s’il le faut à contre-courant, est ainsi de plus en plus nécessaire et en même temps de plus en plus difficile. La foi, dans ses diverses formes, et la religion, au sens positif de « ce qui relie », ne peuvent être ignorées, pas plus aujourd’hui qu’hier.