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12 juin 2020

Garaudy parle de Teilhard-Radio-Canada 30 octobre 1982


Invités: Pierre-Paul Grasset, Jean Guitton, Roger Garaudy, Ernest Kahane, François Russo, Pierre Emmanuel, Madeleine Barthélemy-Madaule.

Mireille Lanctôt. Roger Garaudy, on dit que Teilhard a fasciné même les marxistes —dans le fond vous en êtes un — comment expliquer cela?

Roger Garaudy. Je ne pense pas que Teilhard soit jamais allé dans le sens du marxisme, mais il est vrai qu'un marxiste se reconnaissait volontiers en lui et je m'y suis aisément reconnu. J'ai d'ailleurs été son introducteur dans la traduction russe qui en a été faite par les soviétiques. Précisément parce que pour lui l'histoire a un sens. Et je crois que, ce qui nous unissait, c'était une même lutte contre l'idée de l'absurde. J'ai toujours été contre la conception de l'homme de Sartre: l'homme est une passion inutile . Je n'ai jamais pensé avec Camus que le monde était absurde. Je crois au contraire que ce monde a un sens et c'est en quoi nous nous reconnaissions si aisément en Teilhard .
Est-ce que la vision cosmique du monde du père Teilhard peut apporter quelque chose à la réflexion marxiste? Oui... par ce respect qu'il avait de la transcendance. Et je ne pense pas qu'il puisse y avoir une pensée révolutionnaire sans transcendance, c'est-à-dire sans possibilité de rupture. Par transcendance, je n'entends pas ce que les théologiens classiques ou dogmatiques entendent, mais d'abord le contraire du fatalisme: on peut vivre autrement, un moment de rupture est possible. Deuxièmement, le contraire de l'individualisme. C'est-à-dire, je pense que chacun de nous est responsable de l'avenir et du destin de tous les autres. Cette forme de transcendance, en nous rappelant qu'elle était la condition essentielle de toute pensée révolutionnaire, car si l'histoire était déjà déterminée, nous n'aurions pas besoin d'être
révolutionnaires, il n'y aurait plus qu'à attendre que le socialisme naisse. Or, il ne peut naître que de l'effort de chaque jour. Et je crois que, chez Teilhard, cette notion du travail, de l'effort, qui rejoint une pensée qui m'a toujours frappé chez le père Chenu, un de nos plus grands et plus aimés théologiens: "Plus je travaille, plus Dieu est créateur", à mon avis, c'est la plus grande leçon que nous puissions tirer et de Teilhard et de Chenu.
Et ça, ça rapproche d'ailleurs Teilhard de Marx, c'est-à-dire que l'homme est responsable de sa vie , est au centre de son avenir. Et surtout d'un Marx non dogmatique. Je crois que Teilhard d'ailleurs en a souffert comme Marx lui-même, si des disciples souvent trop hâtifs ont durci une pensée, l'ont simplifiée, l'ont réduite. Mais il y a, chez l'un comme chez l'autre, à la fois ce sentiment que la vie a un sens, mais aussi ce sentiment de notre responsabilité à l'égard de ce sens. L'avenir n'est pas un scénario déjà écrit que je n'aurais plus qu'à jouer; en réalité, c'est une réalité toujours en train de se faire. Je crois que des disciples trop hâtifs et finalement qui ont porté tort à la mémoire et à l'œuvre de Teilhard ont voulu la transformer en une sorte de finalisme, d'optimisme béat. Ce qui n'était pas du tout dans la pensée de Teilhard. Pour moi, Teilhard c'est l'homme du " Milieu divin ", l'homme qui nous fait sentir que nous baignons dans une réalité qui nous dépasse et que nous y baignons avec joie. C'est un grand maître de la joie.
Je sais bien que, pour saint Paul déjà, le Christ était le rédempteur de la nature entière. Mais il faut bien dire qu'en dehors de saint François d'Assise, qui a si profondément senti la nature — la nature généralement était tenue en suspicion par le christianisme -- alors cette merveilleuse réhabilitation de la matière, de la chair, de la nature chez Teilhard c'est un élément, pour moi, exaltant. Sa "Messe sur le monde", ça reste, je crois, le cri de joie de la nature spirituelle, et acceptant sa propre nature, acceptant la matière, et ne se cantonnant pas dans ce dualisme qui a toujours stérilisé le christianisme à certaines époques.

M.L. Est-ce que sa pensée est encore actuelle ?

R.G. Je le crois, parce qu'il a réussi à se placer au point central de toute vie humaine, au sommet d'où on peut dominer tout le reste, c'est-à-dire au point où l'acte de création artistique — et je tiens Teilhard pour un grand poète — l'action politique au sens le plus large du mot, c'est-à-dire celle qui concerne l'avenir de l'homme, celle qui permet de faire de chaque homme un homme, c'est-à-dire un créateur, à l'image de Dieu, je crois que c'est là le mérite essentiel de Teilhard, d'avoir réussi à unir ainsi l'acte de foi, l'acte politique au sens le plus large et l'acte de création poétique.

22 janvier 2020

Deux cartes de Jeanne Mortier à Roger Garaudy

 Secrétaire et collaboratrice de Pierre Teilhard de Chardin Jeanne Mortier fut l'héritière éditoriale de son oeuvre philosophique et théologique. 

23 avril 2018

Dieu, Giordano Bruno, Teilhard et Garaudy

© Droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation de l'auteur


Quand Copernic et Kepler décrivent un univers limité par des sphères fixes, Giordano Bruno pense que l’univers est infini, car Dieu, cause infinie, ne peut produire que de l’Infini. Cause (Dieu) – et effet (Univers), fusionnent dans l’Infini, et c’est le «Tout-Un» où «l’âme du monde» produite par Dieu imprègne les «monades» - unités les plus simples composant les formes et la matière. Dieu et le Monde ne font qu’un ; à quoi bon donc se quereller, souvent dans le sang, comme le font les fanatiques de tous bords, Catholiques, Réformateurs et Juifs ?

*

Le jésuite Teilhard de Chardin, accusé lui aussi de panthéisme à une autre époque, échappe au bûcher mais le Vatican lui refuse toute sa vie «l’imprimatur» pour ses œuvres non strictement scientifiques, qui circulaient cependant sous le manteau dans les milieux intellectuels, et furent donc publiées seulement après sa mort. Que nous dit-il ?
«Saisir la présence du courant divin sous la membrane […] des phénomènes, - la Transcendance créatrice à travers l’Immanence évolutive ?». «Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre. Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des invités à la vision et au culte du tout […]» . «Il semblait, jadis, n’y avoir que deux attitudes […] possibles pour l’homme : aimer le ciel ou aimer la terre. Voici que, dans l’espace nouveau, une troisième voie se découvre : aller au ciel à travers la terre. Il y a une communion (la vraie) à Dieu par le monde».
Tout Teilhard ne se réduit pas à ces formules, mais elles disent cependant assez la rupture avec l’orthodoxie catholique, y compris avec Saint Paul dont pourtant le Père ne se démarque jamais explicitement, et la continuité avec Giordano Bruno sur l’idée que dieu peut être rencontré en tout lieu, en toute chose et en tout être du Monde. Teilhard remet d’ailleurs son «panthéisme» «sur ses pieds» (comme Marx fit avec la dialectique de Hegel…) en affirmant haut et fort que «le Monde ne tient pas par en bas» mais «par en haut», ce que j’appelle néo-panthéisme faute de mieux.

*
Garaudy a vécu et pensé avec Marx, Jésus et Muhammad , mais, quelle que soit la communauté où il milita – parti communiste, christianisme, oumma islamique – il y fit sienne l’aspiration du maître soufiste Ibn Arabi : «devenir l’homme universel, c’est-à-dire faire de sa propre vie un lieu de la manifestation du divin». Cité par Garaudy alors que ce dernier n’était pas encore musulman (en 1979), Ibn Arabi dénonce aussi l’illusion consistant à «imaginer que le monde est une réalité autonome, séparé de Dieu, alors qu’il n’est rien en soi […] Il n’y a dans l’existence que ce qui désigne l’Un ; il n’y a dans l’imagination que ce qui désigne le multiple» (ce multiple que Teilhard appelle aussi dispersion) et «toute particule du monde est le monde entier».  
Giordano Bruno n’avait probablement pas lu Ibn Arabi, Teilhard non plus, mais Garaudy les connaît tous les deux et la filiation est évidente. Décrivant son propre itinéraire, Garaudy écrit:  «Venu vers l’Islam avec la Bible sous un bras et Marx sous l’autre, je m’efforce de faire vivre dans l’Islam, comme dans le marxisme, les dimensions d’intériorité, de transcendance et d’amour», dimensions qui, font de Dieu «ni un être ni un maître», «mais un acte : dire Dieu c’est choisir une manière de vivre», assumer «une présence en nous de l’exigence, responsable et libre, de notre propre dépassement […] ‘Dieu est plus près de nous que notre veine jugulaire’, dit le Coran». 
Si l’on va au fond des choses, le panthéisme apparent de Giordano Bruno, Teilhard de Chardin et Garaudy, n’en est en réalité pas un. Le panthéisme postulant Dieu partout finit par le voir nulle part, ouvrant ainsi la porte à un athéisme de fait, alors que le neo-panthéisme de, nos trois marginaux, au classique dieu en toutes choses ajoute en réciprocité  toute chose – et tout homme – en dieu : «Tous les êtres sont en moi et moi je ne suis pas contenu en eux […] Porteur des êtres et non enfermé en eux, je suis l’acte qui fait être», développe la Bhagavad Gita des hindous.

Roger Garaudy a écrit un livre, «Le projet espérance» , dont le titre est inspiré du «Principe  Espérance» d’Ernst Bloch. Celui-ci est souvent présenté comme théorisant «une espérance sans transcendance», je lui préfère l’expression «une transcendance sans dieu». Qu’il soit simplement dit ici et maintenant qu’Ernst Bloch, parce qu’il fait de la réalisation d’un possible utopique le moment d’une rupture, de la constitution d’un «front», nomme en réalité Espérance une animation de l’homme – animation : du latin «anima», l’âme -, qui pourrait s’appeler Transcendance sinon Dieu, n’en déplaise au marxiste Bloch…et à Marx lui-même, ce que Garaudy prend pleinement à son compte, avec la «bénédiction» de Teilhard : «Jusqu’ici les hommes n’avaient pu entrevoir la transcendance qu’en fermant les yeux. C’est désormais les yeux ouverts, en scrutant la complexité du monde, qu’ils découvrent le courant qui les porte vers l’esprit ». 

Alain Raynaud

(Pour eux qui sont intéressés par ce texte, comme par le précédent, je peux fournir sur leur demande les références des citations, que je n'indique pas d'emblée pour ne pas surcharger la lecture)

25 avril 2017

Teilhard de Chardin, l'homme de la réconciliation. Entretien avec Roger Garaudy (1982)



SERVICE DES TRANSCRIPTIONS ET DÉRIVÉS DE LA RADIO Maison de Radio-Canada, C.P. 6000, Montréal H3C 3A8
M U LTIPLES FACETTES DE TEILHARD
30 octobre 1982
Recherchiste : Mireille Lanctôt
Réalisateur: Raphaël Plrro
PIERRE TEILHARD DE CHARDIN: LA VICTOIRE SUR LE "NON-SENS"
 cahier no 8
Humaniste et philosophe, Roger Garaudy nous parle de Teilhard, l'homme de la réconciliation.

M.L. Roger Garaudy, on dit que Teilhard a fasciné même les marxistes — dans le fond vous en êtes un — comment expliquer cela?
R.G.Je ne pense pas que Teilhard soit jamais allé dans le sens du marxisme mais il est vrai qu'un marxiste se reconnaissait volontiers en lui et je m'y suis aisément reconnu. J'ai d'ailleurs été son introducteur dans la traduction russe qui en a été faite par les soviétiques. Précisément parce que pour lui l'histoire a un sens. Et je crois que, ce qui nous unissait, c'était une même lutte contre l'idée de l'absurde.
J'ai toujours été contre la conception de l'homme de Sartre: l'homme est une passion inutile. Je n'ai jamais pensé avec Camus que le monde était absurde. Je crois au contraire que ce monde a un sens et c'est en quoi nous nous reconnaissions si aisément en Teilhard.

M.L. Est-ce que la vision cosmique du monde du père Teilhard peut apporter quelque chose à la réflexion marxiste?
R.G. Oui... par ce respect qu'il avait de la transcendance. Et je ne pense pas qu'il puisse y avoir une pensée révolutionnaire sans transcendance, c'est-à-dire sans possibilité de rupture. Par transcendance, je n'entends pas ce que les théologiens classiques ou dogmatiques entendent, mais d'abord le contraire du fatalisme: on peut vivre autrement, un moment de rupture est possible.
Deuxièmement,le contraire de l'individualisme. C'est-à-dire, je pense que chacun de nous est responsable de l'avenir et du destin de tous les autres. Cette forme de transcendance, en nous rappelant qu'elle était la condition essentielle de toute pensée révolutionnaire, car si l'histoire était déjà déterminée, nous n'aurions pas besoin d'être révolutionnaires, il n'y aurait plus qu'à attendre que le socialisme naisse. Or, il ne peut naître que de l'effort de chaque jour. Et je crois que, chez Teilhard, cette notion du travail, de l'effort, qui rejoint une pensée qui m'a toujours frappé chez le père Chenu, un de nos plus grands et plus aimés théologiens: "Plus je travaille, plus Dieu est créateur", à mon avis, c'est la plus grande leçon que nous puissions tirer et de Teilhard et de Chenu.

M.L. Et ça, ça rapproche d'ailleurs Teilhard de Marx, c'est-à-dire que l'homme est responsable de sa vie, est au centre de son avenir.
R.G. Et surtout d'un Marx non dogmatique. Je crois que Teilhard d'ailleurs en a souffert comme Marx lui-même, si des disciples souvent trop hâtifs ont durci une pensée, l'ont simplifiée, l'ont réduite. Mais il y a, chez l'un comme chez l'autre, à la fois ce sentiment que la vie a un sens, mais aussi ce sentiment de notre responsabilité à l'égard de ce sens. L'avenir n'est pas un scénario déjà écrit que je n'aurais plus qu'à jouer; en réalité, c'est une réalité toujours en train de se faire. Je crois que des disciples trop hâtifs et finalement qui ont porté tort à la mémoire et à l'oeuvre de Teilhard ont voulu la transformer en une sorte de finalisme, d'optimisme béat. Ce qui n'était pas du tout dans la pensée de Teilhard. Pour moi, Teilhard c'est l'homme du "Milieu divin", l'homme qui nous fait sentir que nous baignons dans une réalité qui nous dépasse et que nous y baignons avec joie. C'est un grand maître de la joie.
Je sais bien que, pour saint Paul déjà, le Christ était le rédempteur de la nature entière. Mais il faut bien dire qu'en dehors de saint François d'Assise, qui a si profondément senti la nature — la nature généralement était tenue en suspicion par le christianisme - alors cette merveilleuse réhabilitation de la matière, de la chair, de la nature chez Teilhard c'est un élément, pour moi, exaltant. Sa "Messe sur le monde", ça reste, je crois, le cri de joie de la nature spirituelle, et acceptant sa propre nature, acceptant la matière, et ne se cantonnant pas dans ce dualisme qui a toujours stérilisé le
christianisme à certaines époques.

M.L. Est-ce que sa pensée est encore actuelle?
R.G. Je le crois, parce qu'il a réussi à se placer au point central de toute vie humaine, au sommet d'où on peut dominer tout le reste, c'est-à-dire au point ou l'acte de création artistique — et je tiens Teilhard pour un grand poète — l'action politique au sens le plus large du mot, c'est-à-dire celle qui concerne l'avenir de l'homme, celle qui permet de faire de chaque homme un homme, c'est-à-dire un créateur, à l'image de Dieu, je crois que c'est là le mérite essentiel de Teilhard, d'avoir réussi à unir ainsi l'acte de foi, l'acte politique au sens le plus large et l'acte de création poétique.

1 septembre 2016

Matérialisme, idéalisme et transcendance



A l’idéalisme intégral s’oppose en principe le matérialisme intégral. En principe car, parfois, en philosophie aussi, les extrêmes se rejoignent. 
Que le nom de la matière soit «esprit» chez Berkeley, ou que le nom de l’esprit soit «matière» chez Helvétius [1715-1771], le réel de l’un est déclaré impossible par l’autre, autrement dit : pour l’un, l’autre est un impossible. Or cet «autre» impossible ne pourrait-il être un des noms d’un possible transcendant ?
Que l’homme soit comme un jouet aux mains de Dieu ou des structures, un système de rouages («l’homme-machine» de La Mettrie, 1709-1751, extrapolant «l’animal-machine» de Descartes) ou un fétu de paille emporté sur les vagues du hasard et de la nécessité [«Le Hasard et la Nécessité» du biologiste Jacques Monod, 1970], quels que soient leurs noms, pointes extrêmes de l’idéalisme ou du matérialisme, ces philosophies ne nous aident pas à vivre.
Mais tous les philosophes étiquetés «idéalistes» ne professent pas le même idéalisme, tous les philosophes étiquetés «matérialistes» ne professent pas le même matérialisme. Le monde de la philosophie, comme le monde réel, n’est pas noir et blanc. Il l’a été, pour de mauvaises raisons – tenant à la perpétuation d’une domination -, et parfois pour des bonnes  -  tenant aux conditions d’un combat libérateur -, mais il ne l’est plus.
 «Vaine est la parole du philosophe, si elle n’arrivait pas à guérir le mal de l’âme»; de l’âme !, nous dit déjà le primo-matérialiste Epicure [341-270 av.J.C.].
Quand à Marx, sans faire de lui le philosophe idéaliste qu’il n’est pas, il reprend de l’idéalisme une thèse fondamentale que les «marxistes» staliniens lui ont déniée: l’importance de la subjectivité. «Le grand défaut de tout le matérialisme passé […], c’est que […] le réel […] n’y est saisi que sous la forme de l’objet ou de la contemplation, […] non pas subjectivement.» [Première des «Thèses sur Feuerbach»]
Et le chrétien Teilhard de Chardin exalte lui «la puissance spirituelle de la matière» [1919, in « Hymne de l’Univers », textes choisis, Seuil, 1961, pages 93 et suiv.]: «Trempe-toi dans la matière, Fils de la Terre […] Ah! Tu croyais pouvoir te passer d’elle, parce que la pensée s’est allumée en toi ! Tu espérais être […] plus divin si tu vivais dans l’idée pure […] Eh bien ! tu as failli périr de faim ! Il te faut de l’huile pour tes membres,- du sang pour tes veines,- de l’eau pour ton âme,- du Réel pour ton intelligence.» [op.cit. p.103]. Et, plus loin: «Pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas: il faut voir, toucher, vivre dans la présence, boire l’existence toute chaude au sein même de la Réalité.» [op.cit. p.104]
Et toc pour le «je pense donc je suis» de Descartes [1596-1650] ! Penser ne suffit pas à établir l’être, et le dualisme [du latin «dualis», double] qui découle de cette formule - l’âme séparée du corps, l’esprit de la matière – fait déjà de l’homme l’individu double, étranger à lui-même, aliéné, incapable de la moindre transcendance, rencontré chez Aragon.

Le débat qui agite la philosophie de toute éternité, avec violence parfois, notamment politique, entre l’idéalisme et le matérialisme est-il le mien ? Non, dans leurs formulations antagoniques, car à l’évidence, et je souscris à la formule de Gérard Eschbach sur son site internet Meta Noia, «le matérialisme ne peut exister que parce qu’il est pensé». Oui dans les rapports - quasi dialectiques donc ! - qui, à l’évidence aussi s’établissent entre le corps  et l’âme, la matière et l’esprit, le réel et l’idée, sommités d’une altérité dont la transcendance a besoin pour être et pour agir, plus exactement pour «être agie».

Alain RAYNAUD. Extrait d'un texte à publier
© Droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation de l'auteur

27 juin 2016

L'apport de Pierre Teilhard de Chardin à la pensée philosophique contemporaine. Par Roger Garaudy



Témoignage sur l'apport de P.Teilhard de Chardin à la pensée philosophique contemporaine.
Extraits d'un article intitulé : "Le Père Teilhard, le Concile et les Marxistes ", publié dans le Numéro Spécial (Mars - Avril 1965) de la Revue « Europe » consacré à Teilhard de Chardin [NDLR: A LIRE ICI EN ENTIER].
Nous remercions très vivement M. Pierre Abraham, Directeur de la revue « Europe » , d'avoir autorisé les Cahiers Littéraires à choisir dans la longue étude de M.Roger Garaudy - auquel vont également nos remerciements chaleureux - les importants passages que nous avons regroupés sous un titre emprunté au texte même de cette étude, et que nos lecteurs trouveront  ci- dessous :

Une apologétique qui part de l'Homme, par Roger Garaudy 

6 avril 2016

De Marx à Teilhard de Chardin en passant par Garaudy



© Texte déposé.Droits réservés
Marx

Teilhard
De la vraie foi de Pascal au Dieu inconscient de Lacan, les «anti-philosophes» nous disent du contradictoire, mais portent aussi ce témoignage commun que «l’homme est trop grand pour se suffire à lui-même», ainsi que le répète Roger Garaudy.
En allant de Marx à Teilhard de Chardin - et Garaudy nous aidera à faire ce chemin -, nous allons comprendre justement ce qui fait la grandeur de l’homme, et le rend apte à accueillir la transcendance.


1 mars 2016

Garaudy et la transcendance: un effort de synthèse

© Droits réservés pour cet article. Reproduction interdite

[Première partie de ce texte à lire ici]

Teilhard de Chardin nous dit qu'un possible nous attend, ou nous attire, différent du présent, ce possible déjà réalisé. Nous ne pouvons atteindre ce possible qu’à travers l’autre, par l’amour.  L’analyse marxienne de l’aliénation et les perspectives émancipatrices qu’elle rend impératives ne s’opposent en rien à la vision teilhardienne. Au contraire, les deux analyses se complètent, et donc les deux chemins peuvent légitimement converger.
A l’éclairage de Roger Garaudy, qui s’inscrit dans ce mouvement de convergence, et en dépit des protestations prévisibles des orthodoxes des deux bords, traçons le périmètre de cette complémentarité.
D’autres possibles existent. Un au-delà de ce monde désenchanté est à conquérir; un dépassement de toutes limites, de toutes nos limites, est possible.
Pour fonder l’essentiel de sa vie sur cette conquête, pour combattre «aux frontières de l’illimité et de l’avenir» (Apollinaire, "Caligrammes"), il faut comme le voulait Pascal parier «qu’une rupture radicale est possible» [Roger Garaudy , « L’avenir mode d’emploi», Vent du large, 1998, p 182]. Ce n’est pas un pari «en l’air », une rodomontade, c’est une vraie adhésion énoncée et assumée à  une «certitude sans preuve» [Ibid], à un «postulat[Ibid]. Il y a des risques, des dangers même ; mais rien n’est écrit, rien n’est gagné ou perdu d’avance, tout l’à-venir tient à l’intensité, à la durée,  à la qualité de l’action humaine, de l’effort humain.
Tout le travail de Marx a consisté, selon Garaudy - qui l’a maintes fois répété -, à construire une «méthodologie de l’initiative historique», c’est-à-dire de l’initiative nécessaire pour supprimer l’aliénation et libérer les capacités d’hominisation-humanisation de l’homme. Cette méthodologie complète parfaitement le credo teilhardien d’une véritable «mystique de l’action» [Jacques Masurel, "Questions pour un monde en devenir", Aubin,2002, p 63]. Se pourrait-il  qu’elle se mette à son service ?
Le marxiste Garaudy écrivait déjà en 1966: «Le mouvement même qui nous porte, en chaque moment, à créer dans l’angoisse et le risque une réalité plus haute, nous pouvons en prendre conscience comme de notre réalité la plus profonde, la réalité constituante de l’homme créateur.» [«Marxisme du 20ème siècle», La Palatine, 1966, p 112].
Teilhard ne dit pas autre chose. La transcendance n’est plus seulement «un attribut de Dieu mais […] une dimension de l’homme[Ibid, p 113], «une présence en nous de l’exigence, responsable et libre, de notre propre dépassement» [RG, «Le 21e siècle suicide planétaire ou résurrection ?», L’harmattan, 2000, p 53], un «horizon qui recule sans fin lorsque j’avance» [RG, «Les fossoyeurs. Un nouvel appel aux vivants», L’Archipel, 1992, p 253] et plus poétiquement «le jaillissement libre et fantaisiste sur toutes les voies inexplorées» [Teilhard, «  L’avenir de l’Homme», Seuil, Points-Sagesses, p 69]. Quel que soit le nom que l’on donne à cette présence, à cette exigence, à cet horizon, à ce jaillissement.
L’amour est le principal, et le seul indispensable, médiateur de la transcendance, quelle qu’en soit la forme, individuelle ou collective, quotidienne ou grandiose, car l’amour est la plus grande énergie contenue en chacun de nous et répandue dans notre univers. Au sens philosophique premier du terme, l’amour est le mouvement qui nous pousse à nous unir aux autres. L’amour de son prochain au sens large, mais aussi évidemment - d’aucuns diront «surtout» - l’amour entre deux êtres humains, car, ainsi que le dit un soufi persan que Roger Garaudy aimait citer, Ruzbehan de Chiraz : «C’est dans le livre de l’amour humain qu’on apprend à déchiffrer l’amour divin». 
Pour Garaudy, la transcendance est «don d’amour de l’individu au tout de l’humanité» [«Marxisme du 20e siècle», op cit, p 114] ; et «l’amorisation»  de Pierre Teilhard de Chardin  est «l’approfondissement de notre moi le plus intime dans le plus vivifiant rapprochement humain» [op cit. p 69].
Chez les deux philosophes, point de vieillard barbu pointant son index sur l’humanité ! Point de déterminisme par une matière sans esprit ou par un soi-disant divin oppresseur ! Point de fatalisme ou de superstition ! Les deux mettent d’ailleurs l’accent en permanence sur le travail humain, sur la socialisation croissante de l’espèce, sur l’émergence d’une «super-humanité» (ou d’un homme «ultra-humain») pour Teilhard, d’un «homme nouveau» pour le marxiste Garaudy.
«Etre aliéné, c’est être dépossédé de soi, de sa transcendance, de sa liberté» [RG, «Sciences humaines et islam», conférence à Alger, 1986, inédit, documentation personnelle]. L’homme aliéné, en se perdant, perd son humanité, la transcendance qui habite cette humanité, et la liberté dont la possibilité de transcendance est garante.
La transcendance et ses instruments ne sont pas extérieurs et supérieurs à l’homme individuel et générique, car, si c’était le cas, ils perpétueraient ou aggraveraient l’aliénation en devenant des idoles hautaines et lointaines, ils le précipiteraient dans la dispersion, mais ils sont en lui, ils lui sont immanents, en tant qu’il est un être en devenir, un possibilisateur d’impossibles.
Marx a fait son travail de matérialiste et de dialecticien en démontant le processus aliénant du Capital, mais il n’a pas vu – notamment parce que les églises de son temps lui barraient l’horizon – que la transcendance était une part de l’humanité, la meilleure car elle est celle qui lui permet d’accéder à un stade supérieur de développement. Heureusement, Teilhard est là et, parce qu’elles s’emboîtent bien sans se confondre, avec clarté et précision, l’œcuménique Garaudy rassemble les deux oeuvres sans en trahir aucune.      

Garaudy fut marqué au fer rouge par l’appel de la transcendance. Comme celle de Teilhard de Chardin, toute sa vie fut une recherche de l’Absolu, cette «passion désespérée d’être au monde» décrite par le poète communiste Pier Paolo Pasolini.
Jeune militant protestant, il adhère cependant dés 1933, à vingt ans, au parti communiste, qui, à l’époque est le temple d’un véritable «messianisme séculier» [
Claude Obadia, http://claudeobadia.fr/?p=57].
Arrêté en 1940, déporté en Algérie, il y vit une double expérience de la transcendance: celle de la fraternité avec ses compagnons de captivité, et surtout celle de ces soldats musulmans refusant, au nom de leur foi qui transcende la loi militaire française, de tirer sur des hommes désarmés - les prisonniers condamnés à mort dont il faisait partie. De cet épisode, il dira qu’il fut pour lui «fondateur».
En 2004, Brigitte Fleury [Université du Québec à Montréal] a consacré au «cas de Roger Garaudy» sa thèse: « Etude de la conversion religieuse du point de vue communicationnel» [téléchargeable sur le site de l’université]

A la Libération, et jusque vers la fin des années 1960, Roger Garaudy trouve sans aucun doute son absolu dans l’action politique. Il devient très vite l’un des principaux  dirigeants du parti communiste français, un des plus staliniens d’Europe occidentale. Paradoxalement pourtant, dans cette période il initie et anime le dialogue communistes-chrétiens et ouvre le parti en particulier et le marxisme en général à la diversité des courants intellectuels et artistiques. Bénéficiant de la bienveillance du Secrétaire général Maurice Thorez, il est notamment directeur du Centre d’Etudes et de Recherchesmarxistes, ami de l’Abbé Pierre qu’il a connu au Parlement (il fut 8 ans député puis sénateur) et de l’Archevêque brésilien Dom Helder Camara , Garaudy, surnommé «le Cardinal», est alors le philosophe «officiel» du PCF.

Son exclusion en 1970 - à la suite de la publication de ses analyses de la révolution scientifique et technique, des crises de 1968, de l’invasion de la Tchécoslovaquie et de la nature réelle des pays dits «socialistes» - va le conduire à s’émanciper totalement du stalinisme et à poursuivre son travail d’actualisation, de dépassement positif, du marxisme entrepris depuis plusieurs années notamment dans sa conception de l’esthétique. Je dis bien «dépassement» et j’ajoute «positif» car il ne s’agit pas d’une négation ou d’un retour à une position pré-marxiste. Par dépassement positif, il faut notamment entendre l’introduction de la transcendance dans le marxisme, sans affadir ou déformer l’un ou l’autre. La prise de conscience de l’aliénation et de son possible dépassement est ce point d’introduction.  
De central, le dialogue chrétiens-marxistes devient alors pour Garaudy à partir des années 1970 un élément d’un plus vaste dialogue des cultures et des civilisations, que son adhésion à l’islam à partir de 1982 renforce considérablement. Dans «L’avenir mode d’emploi» [op cit, p 219] il résume ainsi sa démarche: «Venu vers l’islam avec la Bible sous un bras et Marx sous l’autre, je m’efforce de faire revivre dans l’islam, comme dans le marxisme, les dimensions d’intériorité, de transcendance et d’amour».
A travers des communautés successives, différentes mais non antagonistes - le christianisme, le communisme, l’islam -, toutes baignées de transcendance, la soif d’absolu de Roger Garaudy trouve à s’étancher d’une manière de plus en plus cohérente et totalisante, unifiante dirait Teilhard de Chardin.
«Allahou Akbar !», «Dieu est le plus grand», plus grand que tout avoir, plus grand que tout pouvoir, plus grand que tout savoir. Un chrétien peut-il démentir cette invocation musulmane ?
Sont ainsi énoncés en effet les trois postulats qui sont exigibles par toute foi conforme à l’humanité de l’Homme.
Le postulat de transcendance, la transcendance est ici religieuse et nommée «Dieu». Bien des actes sont grands et Dieu n’est pas le seul acte, mais parmi tous les grands actes il est le plus grand et il les inspire. Dieu est plus grand que ce que je fais.
Le postulat de relativité: tout ce que je dis, même de Dieu, c’est un homme qui le dit. Le postulat de relativité complète le postulat de transcendance en relativisant chaque action humaine. Dieu est plus grand que ce que je dis.
Le postulat d’espérance dont dépendent en dernière analyse les deux premiers. Il me rend apte à accueillir la transcendance et à reconnaître la relativité de toutes choses.
Ces postulats s’imbriquent les uns dans les autres, se complètent, se déduisent réciproquement. Celui d’espérance est la base et le liant de toute foi (et la foi n’est pas seulement religieuse), il exige un acte de la volonté, comme l’a vu Jean-Claude Guillebaud: «Pour une communauté comme pour un individu, écrit-il, l’espérance n’est pas seulement reçue, elle est décidée[«Une autre vie est possible», L’iconoclaste, 2012, p 214]
«Sans l’espérance on ne trouve pas l’inespéré», selon Héraclite. Mais j’ai le choix de refuser ou d’assumer l’espérance.
L’inespéré est à la frontière de l’espérance, entre possible et impossible, là où navigue la transcendance, où l’humanité de l’Homme, sa part créative, tournée vers l’Autre, vers l’Ailleurs, vers l’Avenir et finalement peut-être vers quelque forme d’éternité, résurrection ou durée, utilisant les ressources illimitées de l’Amour, finit par possibiliser un impossible, par «rendre visible l’invisible», pour reprendre la formule que Paul Klee  appliqua à l’art.   La route est certes plus difficile, plus pénible, plus dangereuse, mais à cause de cela aussi sans doute, assumer l’espérance me prémunit au moins contre l’acédie, cet «état spirituel de mélancolie dû à l’indifférence, au découragement ou au dégoût» (selon le Petit Larousse)  dont l’Eglise catholique a fait un des sept péchés capitaux. Assumer l’espérance me mène peut-être à une forme de bonheur.

Alain Raynaud