15 février 2019

Introduction...à Alain Badiou

Récemment invité par une association amie à introduire une conférence d'Alain Badiou sur le thème de "la jeunesse", conférence qui fut finalement annulée pour des raisons personnelles du conférencier, j'avais écrit m'adressant au philosophe-militant, très éloigné théoriquement de Roger Garaudy, un petit texte dont je n'hésite pas à dire qu'il était une sorte d'hommage, texte que je vous fait aujourd'hui partager. Car les gens qui pensent librement méritent de se rencontrer par-delà les aléas du temps et de la philosophie de comptoir.
Bonjour Alain Badiou, vous avez été à plusieurs reprises l’invité des Amis du Temps des Cerises puis des Amis de l’Humanité, associations partenaires, toutes deux créées et animées par André Bellerose. Aujourd’hui, c’est en tant que membre de ces deux associations et comme lecteur bienveillant et critique, que j’ai l’agréable devoir de vous introduire. Je dis « de vous introduire » parce que, n’étant ni philosophe ni journaliste,  vous présenter en deux minutes sans aligner les banalités serait parfaitement superficiel et au fond sans intérêt.
 Pour lever un coin du voile nommé Badiou, je convoquerai donc plutôt quelques-unes de vos fréquentations personnelles les plus célèbres, car ne dit-on pas « dis moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es » ?

Et d’abord, ce qui en dit aussi beaucoup, qui ne fréquentez-vous pas ?
Vous ne fréquentez pas les salons à la mode que sont les plateaux des grandes chaînes de télévision, d’autant qu’en sont désormais écartés les rares animateurs frondeurs. Vous n’êtes pas non plus dans les arcanes des pouvoirs, à la recherche des faveurs qu’ils accordent aux courtisans. Vous ne fréquentez pas ces « nouveaux » philosophes et moralistes qui, à longueur de livres prétendument « grand public » et de chroniques écrites, radiophoniques ou télévisuelles, nous prônent l’obéissance à l’autorité de fait, autorité qui au bout du compte est celle de la domination mondiale du capital et de sa traduction politique: la démocratie de marché. Non, ceux-ci vous ne les fréquentez pas.
Arrivent maintenant quelques uns de vos amis, ou de vos maîtres, parfois même adversaires respectables mais que vous aimez tous, ainsi que vous le proclamez dans votre « Petit Panthéon portatif ». De Lacan à Derrida, de Sartre à Foucault, d’Althusser à Deleuze, de Lacoue-Labarthe à Natacha Michel, ils vous ont préservé de ce que vous nommez les « potions qu’on veut nous faire avaler ». Potions dont, en héritier fidèle, vous contribuez à votre tour à nous préserver aujourd’hui.

Derrière ces penseurs, j’aperçois des visages  mondialement connus: Mao, Marx, Platon, par exemple, trois communistes, mais aucun réductible aux deux autres, et vous-même irréductible aux trois. C’est que l’idée communiste, vous vous colletez avec…depuis toujours peut-être. Sans remonter à  Mai 68 – ce que vous faîtes pourtant dans ce récent petit livre « On a raison de se révolter » - sans remonter donc à cette période, vous interrogez depuis longtemps le communisme tel qu’il fût dans le but d’inventer le communisme tel qu’il sera. En tout cas vous y apportez votre contribution. Non en prophète évidemment, mais en militant.
Au milieu des années 80, bien avant donc cet « Eloge de la politique » paru en 2017, vous écriviez : « Le marxisme achève sa première existence…Nous devons refaire le Manifeste ». Pas refaire un texte - encore que ! - mais rebâtir une politique populaire. Pas revenir aux anciennes formules, mais en faire vivre de nouvelles. Et toujours, pas seulement interpréter le monde - pour reprendre la formule de Marx - mais le changer.

Fidélité à une visée émancipatrice, c’est la vraie politique. Et, pour chacun et chacune d’entre nous, et surtout pour la jeunesse, c’est « La vraie vie » comme l’indique votre ouvrage. La vraie vie qui ne va pas « de soi » et exige apprentissage et prise de risques.
Vous avez fait un « Eloge des mathématiques » dont je ne vous tiens pas rigueur, un « Eloge du Théâtre » (vous êtes aussi un auteur de théâtre), puis un « Eloge de l’amour » et cet « Eloge de la politique » écrit avec Aude Lancelin, nous espérons donc de vous aujourd’hui un « Eloge de la jeunesse ». De la jeunesse qui, plus que de toute autre chose, a besoin, dans les brouillards du temps présent,  de découvrir des chemins vers la vérité. Lui proposer ces chemins, n’est-ce pas la tâche principale, sinon unique, du philosophe en lutte contre les nouveaux sophistes ?

Car la jeunesse doit être la première de nos préoccupations.
J'enfonce, apparemment du moins, une porte ouverte, mais en compagnie du Président Mao, excusez du peu !,  à qui j’emprunte ma conclusion : « Vous les jeunes, vous êtes dynamiques, en plein épanouissement, comme le soleil à huit ou neuf heures du matin. C’est en vous que réside l’espoir ».


 Alain Raynaud
© Droits réservés. Reproduction autorisée avec mention de l'auteur et lien 


6 février 2019

Israël en Libye: Préparer l’Afrique au «choc des civilisations»


Par Mahdi Darius Nazemroaya / 13 octobre 2011

Sous l’administration Obama, les Etats-Unis ont étendu la «longue guerre» à l’Afrique. Barack Hussein Obama, le soi-disant «fils de l’Afrique» est devenu en réalité un des pires ennemis de l’Afrique.
Outre son soutien infaillible aux dictateurs en Afrique, c’est sous sa responsabilité que la République de Côte d’Ivoire a été déstabilisée. Le découpage du Soudan a été soutenu publiquement par la Maison Blanche avant le referendum, la Somalie a été davantage déstabilisée, la Libye a été agressée de façon brutale par l’Otan, et le commandement US unifié pour l’Afrique (AFRICOM) est en plein essor.
La guerre en Libye n’est que le début d’un nouveau cycle d’aventurisme militaire au sein de l’Afrique. Les Etats-Unis veulent installer maintenant davantage de bases militaires en Afrique. La France a également annoncé qu’elle avait le droit d’intervenir militairement partout en Afrique où des citoyens français et ses intérêts étaient en danger. L’Otan renforce aussi ses positions dans la Mer Rouge et au large de la Somalie. Alors que le désordre et le chaos déracinent une fois de plus l’Afrique avec les interventions extérieures, Israël reste dans l’ombre sans se manifester. Tel-Aviv a, en réalité, largement participé à ce nouveau cycle de bouleversements, lié au projet Yinon pour reconfigurer son environnement stratégique. Ce processus de reconfiguration s’appuie sur la technique éprouvée qui est de créer des divisions sectaires qui permettront en fin de compte de neutraliser les états visés ou se solderont par leur dissolution.
De nombreux problèmes qui affectent les régions actuelles en Europe de l’est, en Asie Centrale, en Asie du sud, du sud-est, de l’est, en Afrique et en Amérique Latine sont en fait le résultat du déclenchement délibéré de tensions régionales par des puissances extérieures.
Les divisions sectaires, les tensions ethnolinguistiques, les différences de religion, et les violences internes ont été de tous temps exploitées par les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France dans diverses parties du monde. L’Irak, le Soudan, le Rwanda et la Yougoslavie ne sont que quelques exemples récents de cette stratégie de «diviser pour régner» qui est utilisée pour faire plier les pays concernés.

28 janvier 2019

La guerre des pauvres

"LA GUERRE DES PAUVRES", Récit, Eric Vuillard, Actes Sud, 2019. 8,50€.

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En une "brochure" (non le terme n'est pas péjoratif, il convient bien à ce jaillissement !), une brochure inspirée, haletante, où le lecteur lui-même reprend difficilement souffle, Eric Vuillard ramasse en images d'un réalisme et d'une symbolique exacerbés - façon Eisenstein - l'histoire de la vie, du "grand oeuvre" et de la mort de Thomas Müntzer, héritier "objectif" lointain de John Wyclif et de Jan Hus, qui au début du 16e siècle prêcha et essaya d'organiser la révolte du petit peuple du Saint Empire Romain Germanique - qu'on a appelée "La guerre des paysans" - contre la propriété, le pouvoir et l'argent des "Princes impies" et de leur Eglise (fut-elle luthérienne).

Eric Vuillard nous fait partager, et comprendre, le vacarme qui agitait l'époque, la fureur émancipatrice qui animait Müntzer, la colère et le désir de justice qui fit se lever, de Mulhouse à Erfurt, et mit sur les routes dans tout l'Empire des dizaines de milliers de paysans, mais aussi d'ouvriers et d'artisans. Se lever, marcher, se battre, souffrir, être trompés ou se tromper, se rassembler (pourquoi ?) dans cette morne plaine de Frankenhausen, y être vaincus par l'armée professionnelle des Princes, exterminés, et notre prophète décapité.

Mais les paroles dites l'ont été pour toujours: que l'on "croit" ou non en Dieu, celles de Thomas Müntzer résonnent encore à nos oreilles, pour qui veut bien les écouter et les comprendre. Loin des thèses universitaires d'histoire ou de philosophie, voire de théologie, en écrivain passionné, Eric Vuillard a fait ce qu'il fallait pour cela. Voici la conclusion (prometteuse) du livre:"Le martyre est un piège pour ceux que l'on opprime. Seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai".

A.R.

24 janvier 2019

Vie nouvelle et liberté, par Raimon Pannikar

VIE NOUVELLE ET LIBERTÉ
Raimon Pannikar Initiation aux Vedas Actes Sud 2003

Qu'est-ce que la vie immortelle ? Certainement pas le prolongement d'une vie mortelle. La vraie vie ne meurt pas, mais implique non seulement la transformation de l'objet ("vie") mais encore la transformation du sujet "vivant". Cette métamorphose radicale est libération (moksa).
Qu'est-ce qu'une vie pleine et authentique et comment pouvons-nous l'atteindre ?
L'expérience védique est une expérience de libération, d'être libéré de tout, y compris donc d'être libéré du temps. Ce qui fascine et obsède l'homme upanishadique n'est pas ce qui vient après, mais ce qui n'a pas d'après. L'homme, pour atteindre la plénitude ontologique de son être, doit briser la circularité du temps. Entrer dans cette sphère atemporelle, mais non moins réelle pour autant, signifie atteindre la réalisation, parvenir à être libéré de l'encerclement du temps et des liens temporels. C'est une vie véritablement nouvelle, non dans le sens d'une vie "recyclée", mais dans le sens d'un nouveau type, d'un nouveau genre de vie, ou, pour le dire mieux, de la seule vie véritable et authentique.
La voie vers la "vie nouvelle" est longue et complexe. Les Upanishad traitent presque exclusivement de la révélation de cette expérience qui amène à la libération, à la plénitude.

LA VOIE ASCENDANTE. BRAHMAJNANA
"L'homme est en pèlerinage vers son atman." Dans ce pèlerinage, il recherche l'unité qui sous tend toutes choses et découvre, en cours de route, la conscience qui s'emploie à cette recherche.
L'unité et la conscience sont les deux points de référence au long de la vie ascendante.
Le but du pèlerinage est la connaissance de brahman, comprise comme la réalisation parfaite et lucide de ce qu'est brahman : le Réel, la Vérité, l'Un.
Quelle est la nature de la réalité ? Comment est constitué l'Un lui-même, de sorte qu'il soit
un lieu pour la pluralité sans détruire l'unité ?
Y a-t-il quelque chose qui permette le mouvement, les différenciations, la vie sans entamer l'Un ? Quel type de pluralité peut coexister avec l'unité ?
La conscience et seulement la conscience peut assumer la multiplicité sans mettre l'unité en danger. Dans le monde de l'expérience humaine, la conscience est la seule faculté qui embrasse le multiple sans perdre son identité et son unité propres. La conscience peut avoir connaissance des multiples sans se diviser dans la multiplicité.
La découverte de la conscience pure comporte un éloignement radical du premier mouvement naturel de notre être. Elle implique, en conséquence, l'inversion du mouvement naturel vers l'objet, vers l'autre, et comporte un changement de direction vers le sujet, vers celui qui connaît.
Le discours sur brahman part de la découverte que la conscience pure n'est pas autoconscience.
Brahman n'est pas l'objet de la conscience ni son sujet. Brahman est conscience pure : la conscience pure n'a pas de support. Brahman est ce non support ; brahman n'est pas une substance, mais une action, un acte. Brahman n'a pas de conscience ni d'autoconscience. Brahman est conscience.
Les hommes ont conscience, sont des êtres conscients, mais ils ne sont pas (encore) conscience, et encore moins conscience pure. La seule conscience qui existe est une conscience omnicompréhensive; c'est brahman.
Une Upanishad dit :
Ce dont sont nés les êtres,
ce par quoi, quand ils sont nés, ils vivent,
ce en quoi, mourant, ils entrent,
ce que tu dois désirer connaître :
c'est brahman.
T U III, 1
Ce brahman, source et fin de toutes choses, n'est pas un "être" séparé, ne se trouve pas seulement au début et à la fin du pèlerinage ontique : brahman est conscience. Nous ne sommes que dans la mesure où nous sommes en brahman et venons de brahman. Il est l'Unité ultime de la réalité. Il est le centre profond de notre existence, à savoir la conscience (cit) et aussi la joie et la béatitude (ananda). La définition védantique ultérieure de brahman comme sut (être), cit (conscience) et ananda (béatitude) est mentionnée de façon voilée de différentes manières dans les Upanishad mais l'accent est mis toujours sur la "connaissance", sur la "réalisation" de cet inconnaissable qui est caché dans le coeur de chacun, parce que le connaître véritablement, c'est devenir ce qu'il est. Et le but de la connaissance upanishadique n'est rien d'autre que l'acte de rejoindre cet état d'être qui est l'être de brahman lui-même.


Pages 53 à 57

15 janvier 2019

"Notre empathie a trop longtemps fait défaut..."

Editions La Découverte
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Notre empathie a trop longtemps fait défaut. Aux musulmans, aux Arabes, aux juifs, aux Noirs, aux Roms et aux Tziganes, etc. : à tous ceux qui, successivement ou en même temps, sont les victimes de cette idéologie barbare des civilisations supérieures contre des peuples maudits qui rôde de nouveau parmi nous. C'est dans l'espoir de rattraper ce retard que j'ai voulu lui opposer, ici, l'expérience du monde, du divers et du pluriel, qui a fait de nous des Français.
J'en suis un, parmi des millions d'autres, et je n'ai d'autre titre que celui-là pour justifier ce livre. Celui d'un Français qui ne se réduit pas à son origine. Né en Bretagne, de parents bretons, l'un élevé catholique, l'autre élevée protestante, je n'ai pas été baptisé. J'ai grandi outre-mer jusqu'à l'âge de dix-huit ans, loin de la France hexagonale, en Martinique puis en Algérie (après l'indépendance) qui sont, en vérité, mes vrais pays d'enfance et d'adolescence, mes patries de jeunesse.
J'ai donc été façonné par une diversité de cultures (bretonne, antillaise, créole, caraïbe,
maghrébine, arabe, berbère, française, etc.) où se jouent diverses influences spirituelles (catholicisme, protestantisme, vaudou ou quimbois, islam, etc.) jusqu'à celle, d'un judaïsme diasporique, que m'a apportée la famille construite avec ma compagne, issue de l'immigration juive
d'Europe centrale. Sans compter, évidemment, l'éducation républicaine transmise par des parents
profondément attachés à l'école laïque.
Bref, je suis a-religieux, sans goût pour la transcendance mais sans obsession maladive vis-à-vis de ceux pour qui elle importe. Et ceci d'autant moins que ma génération, celle qui est née après les catastrophes mondiales de la première moitié du XXE siècle, a appris que les civilisations qui se réclament de la raison, voire du refus de Dieu, peuvent aussi bien céder à la déraison collective jusqu'à commettre de redoutables folies criminelles.
Je suis donc seulement soucieux du royaume immédiat dont nous avons tous la charge, au présent,
que l'on croie au ciel ou que l'on s'y refuse : ce monde commun qu'il nous revient de construire tous ensemble, et non pas de détruire en sombrant dans la guerre de tous contre tous. Ce monde si fragile et si incertain dont les divinités secrètes se nomment la beauté et la bonté. C'est en leur nom qu'il faut dire non à l'ombre qui approche, par la solidarité concrète avec celles et ceux qu'elle menace. Au premier chef desquels, nos compatriotes d'origine, de culture ou de croyance musulmanes.
Présentant en avril 1941, alors que la nuit était tombée sur l'Europe, le premier numéro de
sa revue Tropiques , née à Fort-de-France, le poète Aimé Césaire écrivait ceci : « Où que nous
regardons, l'ombre gagne. L'un après l'autre les foyers s'éteignent. Le cercle d'ombre se resserre
parmi des cris d'hommes et des hurlements de fauves. Pourtant nous sommes de ceux qui disent
non à l'ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n'importe lesquels d'entre ses fils. Les plus humbles. L'Ombre gagne... "Ah ! tout l'espoir n'est pas de trop pour regarder le siècle en face !" Les hommes de bonne volonté feront au monde une nouvelle lumière. »
Hommes et femmes de bonne volonté, qu'attendons-nous ?


Edwy Plenel
Pour les musulmans
Pages 141 à 144, Chapitre X (conclusion)

25 décembre 2018

Roger Garaudy. Discours au Congrès international de la danse. Valladolid, 1992

TEXTE DU DISCOURS INAUGURAL CONGRES INTERNATIONAL DE LA DANSE
VALLADOLID LE 19 Octobre 1992
Roger GARAUDY

Martha Graham
Il n'y a d'art que sacré, car dans quelque religion que ce soit dire: DIEU c'est dire: la vie a un sens.
Non pas un sens déjà écrit avant nous et sans nous.
Mais l'exigence de rechercher à tous risques ce sens. Tout art véritable nous somme de poser la question du sens de notre vie, et projette devant nous de nouveaux possibles.
MARTHA GRAHAM disait que la danse doit pouvoir dire en son langage ce que MICHEL ANGE ou SHAKESPEARE ont dit dans le leur.
La danse est la synthèse de tous les arts, parce que tous les arts requièrent la participation de l'homme entier, et d'abord de son corps.

20 décembre 2018

Thomas Munzer: un prophète communiste

Chapitre 5 (« Conclusion et la moitié du royaume ») de « Thomas Munzer, théologien de la révolution » d’Ernst BLOCH

N'ayons plus égard qu'à ce principe, laissons ce qui est mort. Rien ne nous retient plus là où le festin est terminé, nous allons de l'avant, nous nous projetons en rêve dans notre avenir. L'élan vital de notre temps, immensément accru, se nourrit déjà à de nouvelles sources ; son évidence incontestable instaure une foi secrète, encore cachée.

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Si de puissantes forces réussissent à prendre appui sur cette foi, l'homme enfin quittera le sol, il s'élancera vigoureusement vers les hauteurs. Nous ne sentirons plus le poids de notre vie, nous lui échapperons, elle qui est de plus en plus asservie à la machine et à la domination, à la domination finalement libératrice de l'inessentiel. Cette force qui créa la machine et qui, transformant le vouloir, pousse vers le socialisme, c'est elle justement qui instaure aussi cette autre réalité mystérieuse, encore latente dans le socialisme, que Marx a méconnue, qu'il ne pouvait point ne pas méconnaître s'il voulait en finir à jamais avec la misère et le hasard, mais qui hante nécessairement, dans l'Allemagne de Munzer et en Russie, le souvenir hérité de son révolutionnarisme religieux. Certes pourtant l'ennemi reste en vue, retranché encore dans le solide complexe des puissances industrielles du militarisme ; mais son idéologie est dès à présent réduite en miettes, et surtout de ce dernier réduit il sera plus aisé, plus rationnel de le déloger que de l'antique fortin, incoordonné, corporatiste, petit-bourgeois et féodal, sur lequel se brisa autrefois l'élan révolutionnaire des Baptistes. Le monde des puissances économiques et politiques qui nous entoure - si perfide, si étranger aux valeurs, longtemps auréolé par l'éclat mensonger d'une « culture », qui n'était que l'inconsistante atmosphère de luxe réservée à la classe dominante - est à présent enfoncé, privé de tout point fixe, dénué de toute valeur téléologique pour ceux qui dépendaient de lui et qui lui fournirent jusqu'ici son idéologie. Un dynamisme interne l'entraîne à la perte de ses propres forces, en direction d'un horizon constructif, ouvert à tous les opprimés, aux victimes de tous les mensonges accumulés depuis la Guerre des Paysans et le gothique tardif, à tous les impératifs de la volonté d'absolu.

Ainsi le cours des événements ne saurait faire plus longtemps obstacle à la vertu, à la justice, à tout ce qui est l'objet d'une juste prémonition. Mais la force centrifuge de ce même mouvement libérateur entraîne l'humanité effervescente jusqu'à son vrai domaine et voici que s'étend devant elle l'immensité des mondes supérieurs, ceux du pressentiment, de la conscience morale et de ce qui constitue la moitié du Royaume. Le temps revient, le choc prolétarien de l'Occident le fait renaître ; en Allemagne et en Russie, il connaîtra son plein essor : là les peuples sentent la présence d'une lumière qui chasse les plus épaisses ténèbres, qui brusquement replace au centre le plus voyant tout ce qu'on avait oublié, les réalités célestement souterraines, - qui érige enfin le secret de l'hérésie en évidence publique puissamment efficace, en pôle et en principe directeur de la société. Elle attend qu'on écoute sa voix, cette histoire souterraine de la révolution dont le mouvement s'amorce déjà dans la bonne direction, mais voici que les Frères de la Vallée, les Cathares, les Vaudois, les Albigeois, l'abbé Joachim de Calabre, les Frères du Bon Vouloir, du Libre Esprit, Eckhart, les Hussites, Munzer et les Baptistes, Sébastian Franck, les Illuminés, Rousseau et la mystique rationaliste de Kant, Weitling, Baader, Tolstoï, voici que tous unissent leurs forces, et la conscience morale de cette immense tradition frappe derechef à la porte pour en finir avec la peur, avec l'État, avec tout pouvoir inhumain. Voici que brille l'ardente étincelle qui ne s'attardera plus, obéissant à la plus sûre exigence biblique : ce n'est point ici bas qu'est notre demeure, nous cherchons une demeure à venir1. Un nouveau messianisme se prépare, enfin familier à la migration et à la véridique puissance de notre nostalgie : non point aspiration à la tranquillité du sol ferme, des œuvres figées, des fausses cathédrales, d'une transcendance recuite, coupée maintenant de toutes ses sources, - mais aspiration à la lumière de l'instant même que nous vivons, à l'adéquation de notre émerveillement, de notre pressentiment, de notre rêve continu et profond de bonheur, de vérité, de désensorcellement de nous-même, de déification et de gloire intérieure. Jamais le ciel ne serait si sombre au-dessus de nous sans la présence d'un orage absolu, d'une lumière centrale et la plus immédiate de toutes ; mais, par là même, notre au-delà s'est déjà nommé et nous l'avons entendu ; encore caché derrière une mince muraille craquelée, voici le nom le plus intime, Princesse Sabbat, supérieur à celui de tous les dieux qui nous abandonnèrent ici-bas avec le simple palliatif d'un miracle larmoyant et rageur. Haut dressé sur les décombres d'une civilisation ruinée, voici que s'élève l'esprit de l'indéracinable utopie, assurée pour la première fois de son propre pôle, la plus intime des Ophirs2, des Atlantides, des Orplids3, dans la demeure de son absolue manifestation communautaire. Ainsi s'unissent finalement le marxisme et le rêve de l'inconditionné, allant du même pas, incorporés dans le même plan de campagne - puissance de progrès et fin de tout cet univers ambiant où l'homme ne fut qu'un être accablé, méprisé, anéanti - reconstruction de la planète Terre, vocation, création, saisie violente du Royaume. Avec tous les Millénaristes, Munzer reste celui qui appela les hommes à cet orageux pèlerinage. Il ne peut être question d'une simple vie nouvelle infusée à une ancienne réalité : l'espace s'offre à tous les débordements ; s'ouvrent à nous le monde et l'éternité, le
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nouveau monde de la ferveur et de la percée, de la lumière largement et tumultueusement diffusée à partir de ce qui est en l'homme sa part la plus intime. A présent il est impossible que n'advienne point le temps du Royaume ; c'est vers ce temps que rayonne en nous un esprit qui refuse toute démission, qui ignore toute déception. Nous avons suffisamment vécu l'histoire du monde, nous avons assez connu, nous avons trop, beaucoup trop connu de formes, de cités, d'oeuvres, de fantasmagories, d'obstacles nés de la culture ; voici que se dresse librement une autre vie, une vie irrésistible ; voici que faiblit le mince arrière-fond de la scène historique, de la scène politique, de la scène culturelle ; voici que se manifestent l'âme, les profondeurs, par-dessus tous les espaces du ciel où se situaient nos rêves, étoilées depuis le sol jusqu'au zénith, voici que se déroulent les véritables firmaments et que s'élève inlassablement la voie de notre destin, jusqu'à ce mystérieux emblème vers lequel se meut, depuis le commencement des temps, la sombre, l'inquiète, la lourde terre.


Editions Les prairies ordinaires, Collection Singulières modernités, 2012, pages 297 à 300