20 février 2018

Mai 68-Mai 2018 (4). Le mouvement des femmes



Picasso. La jeune fille. 1914
De tous ces mouvements nous insisterons particulièrement sur l'un d'eux, le plus important non seulement par le nombre d'êtres humains qu'il concerne, mais parce qu'il met en cause les structures de nos sociétés depuis 6000 ans : le mouvement des femmes.
Ici encore, les tentatives de récupération n'ont pas manqué : on a accordé quelques strapontins aux femmes dans le gouvernement et atténué les inégalités les plus agressivement évidentes liées au sexe, avec des amendements au droit familial, la levée de la répression
contre la contraception ou l'avortement.
Même sur ce plan, toutes les batailles sont loin d'être gagnées : il fallut de courageuses campagnes pour que la honte du viol ne retombe pas sur la victime mais sur le coupable. La pilule est devenue légale,
permettant à la femme de choisir volontairement d'être mère et de se libérer de l'angoisse de maternités involontaires mais, significativement, la recherche depuis des années est orientée de telle sorte que la
femme seule, jusqu'ici, doit prendre le risque des déséquilibres éventuels de la pilule, non pas l'homme. Ce n'est sûrement pas un problème technique.
Il y a même encore des combats d'arrière-garde contre l'avortement qui n'est, certes, un but pour personne, mais qui peut, à défaut de prévention, être un ultime recours. Ne voit-on pas brandir la menace moyenâgeuse de l'excommunication contre les femmes et les médecins, mais épargner le vrai coupable : l'homme qui fait un enfant sans
en assumer la responsabilité.
Il est étrange d'ailleurs que cette croisade contre l'avortement occupe beaucoup plus de place dans les préoccupations des intégristes que les campagnes contre la course aux armements, pour la dénonciation des préparateurs de guerre, contre l'avortement planétaire des entrepreneurs de l'atome et que la protection des objecteurs de
conscience refusant d'être tueurs ou tués. L'homme n'aurait-il donc droit au respect de la vie qu'à l'état de foetus, sa destruction à l'âge adulte passant au second plan ?
De telles hypocrisies doivent être dénoncées, mais nous n'atteignons pas ainsi le centre du problème posé par le mouvement des femmes.

17 février 2018

Mai 68 - Mai 2018 (3). Les partis politiques, suite: changer ou disparaître


Roger Garaudy à la tribune du 19e Congrès du PCF en 1970
D'aucun parti n'émanant un grand dessein, un projet d'avenir à l'échelle de notre temps, les élections obéissent à la loi marécageuse de l'entropie politique se répartissant entre 49 % et 51 % avec, en général, un léger avantage pour les plus crédibles partisans du statu
quo et du maintien de l'ordre ancien puisque les adversaires sont incapables d'en concevoir et d'en proposer un nouveau.
Comment l'électeur pourrait-il faire un choix fondamental alors
que, sur tous les problèmes dont dépend notre avenir — le modèle de
croissance, l'armement nucléaire, l'énergie nucléaire, avec toutes
leurs conséquences mortelles —, tous les partis sont d'accord à
quelques nuances de vocabulaire près ?
La réalité du pouvoir reste donc aux groupes de pression qui
fondent la « croissance économique » sur les secteurs les plus
rentables pour eux : le nucléaire et l'automobile, les seuls qui n'aient
pas été touchés par la crise et qui poursuivent inflexiblement leur
progression. On pourrait dire aujourd'hui, paraphrasant un axiome
du passé : nucléaire et automobile sont les deux mamelles de la
croissance.
Du nucléaire, nous avons déjà évoqué les méfaits physiques et
politiques. Mais nous pourrions tenir un propos analogue sur l'automobile,
et sur l'ensemble du groupe de pression (le plus fort en
France) qui gravite autour d'elle et oriente la politique économique,
puisque les constructeurs de voitures, les fabricants de pneus, les
promoteurs d'autoroutes, les pétroliers et leurs satellites représentent
près de la moitié du budget de la France.
[…] Tous les partis et le Parlement s'inclinent devant ce contre-pouvoir
réel des groupes de pression du nucléaire et de l'automobile, masqués
en France, comme aux États-Unis, en Allemagne, en Italie et ailleurs,
par le « pouvoir » aussi officiel qu'illusoire des Parlements chargés de
persuader le public qu'en devenant électeur i l devient « souverain »,
alors que les choix vitaux lui sont interdits et que les décisions sont
prises, en dehors de tout contrôle, par la technocratie des groupes de
pression.
Il faut que ceci soit clair : aucun parti politique aujourd'hui n'est
capable ni de réaliser un nouveau projet de société échappant à la
«logique» mortelle de la croissance aveugle, ni même de le concevoir et
de le proposer.
La politique, au sens vrai et fort du mot, c'est-à-dire la volonté de
créer une société à visage humain, est pourtant en gestation, surtout
depuis 1968, à l'extérieur des partis. Les germes de l'avenir sont là où
de petits groupes d'hommes se rassemblent, se concertent, se fédèrent
pour prendre en main leurs propres affaires sans attendre « d'en
haut », d'élus ou de chefs auxquels ils auraient délégué leurs pouvoirs,
les décisions concernant leur vie quotidienne comme leur destin.
Déjà, en dehors des institutions officielles, est en train de sourdre la
volonté de vivre autrement.
Au sein même des « foules solidaires » naissent, meurent et se
recréent sans cesse des communautés d'un type nouveau. Des regards
se rencontrent. Des mains se nouent. Des projets sont bâtis en
commun. Ici un puits. Ici un stade ou une garderie d'enfants. Ici une
prière. Ici une coopérative. Ici une école. Ensemble. Et à l'initiative
de ceux « d'en bas » : communautés chrétiennes de l'Amérique latine
à la France, ou communes chinoises, jeunes n'acceptant plus d'être
estropiés par la pédagogie périmée des écoles et des universités, ni par
les idéologies de récupération et d'intégration sournoise au désordre
établi.
L'action s'organise pour le respect des équilibres écologiques entre
l'homme et son environnement de terres, d'arbres, de fleuves et de
lacs tués par la pollution, pour la défense des océans, pour la
protection de l'espace contre des satellites espions à équipement
nucléaire dont la chute fait peser sur nos têtes une menace permanente.
La terre, l'eau, le ciel... l'homme est devenu responsable de tous les
éléments. Nous sommes arrivés à ce point crucial de l'épopée humaine
où nous ne survivrons pas par la seule force d'inertie des dérives de
notre siècle : prolongées, elles conduisent toutes au suicide planétaire.
« Changer ou disparaître ! » crie-t-on dans les îles.
Le continent répond : « L'utopie ou la mort ! »
Ceci doit être clair : survivre et vivre dépendent désormais d'un choix
humain et nul ne peut déléguer son pouvoir.
Les germes d'avenir naissent de toutes parts : mouvements pour les
autonomies régionales contre la centralisation dévorante, mouvements
de consommateurs, comités de quartiers pour le contrôle et la
gestion des affaires locales et des organismes élus, mouvement
antinucléaire, dont le référendum autrichien est un bel exemple,
résistance à l'implantation des centrales de la mort, en France, en
Allemagne, mouvement coopératif, action non violente chez les
paysans du Larzac, comme chez les ouvriers de Lip, exigence
autogestionnaire s'imposant même aux directions syndicales qui s'en
défiaient, lutte des OS, en dehors des structures et des méthodes
traditionnelles pour le dépassement de la promotion individuelle des
qualifications et des salaires au profit des qualifications collectives.

Roger Garaudy / Extrait de "Appel aux vivants" / A SUIVRE ICI

13 février 2018

Le petit verset mystique du Che: entre communisme et transcendance…

"[Dans la vie], ce qui est important, ce n'est pas ce que vous faites  mais ce que vous cessez de faire"
(Nisargadatta, sage d'Orient)
Voici des vers peu connus, lus par Ernesto Che Guevara en personne, de mémoire (et donc légèrement différents de l'original ici) lors d'un discours qu'il prononça lors de la remise de "certificats de travail communiste" émis par le Ministère de l'Industrie à Cuba (dont il fut à la tête de 1961 à 1965):
[Le poème original comportait en introduction: "Si seulement nous savions cheminer sous les applaudissements des astres; et faire de chaque journée un symbole poétique"…]
Che: "C'est l'histoire d'un homme désespéré qui se comporte comme un enfant bûcheur et stupide et qui a fait du jeu une corvée journalière. Il a ainsi fait de son bâton de tambour une pioche, et au lieu de jouer sur Terre une chanson de joie, il a entrepris de la creuser"…
"Or, personne n'a jamais su creuser le sol en harmonie avec les cycles du soleil; de même que personne n'a encore coupé un épi avec amour et la grâce qui s'imposent..." [Quiero decir que nadie sabe cavar al ritmo del sol y que nadie ha cortado todavía una espiga con amor y con gracia].
[Le poème original concluait: "Ce boulanger, par exemple… Pourquoi ce boulanger ne placerait-il pas une rose de pain blanc dans le rabat de ce mendiant affamé ?"]
La cérémonie avait été précédée de l'exemple personnel que le ministre-révolutionnaire donna en participant lui-même au travail manuel des ouvriers. On peut le voir et écouter ces versets mystiques (2 minutes) historiques à cet endroit de la Toile.
Le travail comme action juste
De manière inédite, le Che posait la question métaphysique de l'action (juste) en harmonie avec le Tout; ainsi que l'avaient abordée avant lui les auteurs classiques du taoïsme, de l'hindouisme, du bouddhisme, de l'islam, du christianisme, de la philosophie grecque. Selon ces visions, l'homme est  pour ainsi dire "condamné" à n'être que l'automate d''une "volonté" qui le dépasse: celle de Dieu.
Les bouddhistes enseignent ainsi une discipline du "travail quotidien" (souvent du ménage) sous le nom de "samu" (école japonaise). L'action juste est le message central de l'hindouisme (à travers la notion de "karma") que Krishna expose à la perfection à Arjuna dans la Baghavad Gita. Ce dernier doit, contre sa propre volonté, prendre les armes pour combattre et tuer des membres de sa propre famille.
On retrouve exactement la même idée dans le Coran (8:17): "Ce n’était pas toi qui décochait [des flèches] quand tu décochais ; Dieu est Celui qui les décochait…" ["wa ma ramayta id ramayta walakinna-Llaha rama…"]. Au passage, notons la coïncidence linguistique heureuse de la fin du verset ("Allah Rama") qui est d'autant plus remarquable que Rama, en tant qu'incarnation de Vishnu, est un autre nom de Dieu dans l'hindouisme…. A tel point que Kabir, le célèbre poète mystique indien, auquel Roger Garaudy a rendu hommage dans l'un de ses textes, se voulait ni hindouiste ni musulman mais hindouiste et musulman à la fois, et les confondait volontiers tous "Deux"… 
Travail et jeu
Ainsi, par ce "petit verset", Che Guevara a en fait grand ouvert les portes de la Conscience Universelle car il aborde ici la question de la culture (celle du travail) en tant que jeu. Il évoque bien, dans son introduction, l'enfant borné qui, au lieu de chanter un hymne à la joie de vivre sur terre, se met à creuser cette dernière... L'attitude de cet enfant, ajoute-t-il à la fin, est en fait celle en œuvre dans l'"autre monde" qui nous fait face, celui du Capital, et ne devrait donc pas être celle du nôtre qui prétend le dépasser spirituellement et moralement.
-Cette comparaison de nature anthropologique est tout d'abord conforme à celle de l'ouvrage de sociologique classique de Johan Huizinga (1872-1945) "Homo Ludens": la culture humaine comme champ permanent d'action du jeu, y compris dans sa dimension transcendantale.
-Elle correspond aussi à la vision orientale d'un monde produit par le Jeu Divin (la "Lila" hindouiste en particulier) durant lequel des acteurs humains font face à des situations en tout genre. Les dieux, ou plus exactement le Dieu Unique sous ses formes diverses, participe(nt) aussi activement au Spectacle. L'homme est condamné à accepter ce Jeu et surtout, à ne pas s'identifier aux acteurs sous peine de voir son bonheur partir en fumée… Cette erreur classique, il la commet fréquemment et elle constitue la source même de la tragédie humaine. Or, la sagesse locale avertit: "Savoir que le film n'est qu'un jeu de lumière sur l'écran vous libère de l'illusion que le film est réel" (Nisargadatta)      
A noter que dans le "Lahw" (la Grande Distraction) musulman, c'est-à-dire la vie avec ses objets infinis (Araignée 29), une prise de conscience, quant au caractère illusoire du Spectacle, est attendue de la part de l'homme ["Alha-kum attakaturu hatta zurtum al-maqabir"](Accumulation 1-2). Par ailleurs, les Jinns (génies), comme acteurs à part entière, interviennent également sur la scène…
Egoïsme et communisme
Le marxisme n'est pas l'"opposé", le "symétrique" (en mots et en maux pour commencer) du capitalisme et n'a aucunement vocation à lui faire concurrence à l'image du spectacle des partis politiques qui se succèdent périodiquement sur le théâtre de la cité dite démocratique. Son adversaire réel est l'égoïsme, source première du capitalisme. Le communisme représente un dépassement de ce dernier.
Tous les sages (voir par exemple cet article) issus de toutes les religions (car il faut bien s'en détacher un jour pour ne conserver que le souffle spirituel qu'elles canalisent) sont de fait des communistes qui ont toutefois décidé, à l'instar du poète Maïakovski (qui dans un poème, parvenait à s'élever si haut qu'il voyait la Tour Eiffel depuis Moscou…), de faire d'abord, et comme Che Guevara, la Révolution dans leur tête.
Le sage oriental Nisargadatta, encore lui, donna d'ailleurs, lors d'un entretien, une magistrale définition (sans la nommer ainsi toutefois) de la société communiste à venir, critiquant la souffrance inhérente aux sociétés capitalistes et comment elles tentent d'y remédier artificiellement:
"-Produisez pour distribuer;
-Nourrissez avant de manger;
-Donnez avant de prendre;
-Pensez aux autres avant de penser à vous-même;
Seule une société non-égoïste fondée sur le partage peut être stable et heureuse. Si vous n'en voulez pas, continuez à vous battre…"
Comme Marx, Che Guevara ignorait peut-être ces autres références orientales mais, comme tous les vrais communistes, par définitions humanistes, ils avaient tous deux "vu juste".  Rétrospectivement, Che, assassiné par la CIA, main de fer et expression ultime du Capital, est, à la différence de tant d'autres mystiques à travers le monde, mort les armes à la main. Cependant, comme eux, ils nous a quittés en Pleine Conscience.  
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Sources:
-Che Guevara: un versito
-Sur la question du jeu:
Johan Huizinga: "Homo ludens", 1938.
-Sur la question du Travail:
"Nous baratterons le lait sans cesser de penser à Dieu"
-Sur la question du communisme et de la spiritualité:
"Une idée révolutionnaire pour 2017…"



10 février 2018

Mai 68-Mai 2018 (2).Les partis politiques et les "évènements" de mai 68


Les partis politiques apportent-ils réponse aux problèmes fondamentaux de notre temps ?
Nous nous limiterons ici à l'expérience française, car, malgré les variantes, les trajectoires des partis politiques, dans les pays où ils existent, c'est-à-dire en gros dans l'Occident « libéral », présentent de grandes analogies.
Et nous nous limiterons aux dernières années, en prenant pour point de départ 1968, parce que, avec le recul historique de cette décennie, au-delà des espérances messianiques des uns et de la nouvelle « grande peur des bien-pensants », il apparaît clairement que, pour la première fois depuis un demi-siècle, émergeait une
alternative au modèle régnant de culture et au modèle de croissance.
L'événement était d'autant plus significatif que cette colère ne naissait pas de la misère. En 1968, le monde occidental n'était pas en crise, mais en pleine croissance, et c'est alors qu'éclate une révolte généralisée dans tous les domaines de la vie : culturel, politique, social. Cette crise n'est pas une crise économique. Elle n'est pas née
d'une dépression. L'aspiration à une « autre vie » se fait jour, sous des formes parfois apocalyptiques ou confuses, en pleine période ascendante du système, faisant éclater le contraste entre ce nouveau triomphalisme des dirigeants de la société et la prise de conscience de l'absurdité de la vie à l'intérieur de leur système.
Pour la première fois dans l'histoire de l'Occident, le mouvement de
mai 1968 mettait en cause à la fois le modèle de croissance et le modèle
de révolution.

7 février 2018

Mai 68-mai 2018 (1). Vivre autrement. Par Roger Garaudy

2018: le cinquantenaire de mai 1968. Nous publions en "feuilleton" une partie du livre de Roger Garaudy Appel aux vivants, qui date de 1979, qui bénéficie donc outre la hauteur de vue habituelle de l'auteur d'un recul de 10 années, hauteur et recul qui permettent de mieux faire comprendre ce que furent les enjeux de cette période et comment leur non-résolution pèse sur la France, l'Europe et le monde de 2018. Nous ne commémorons pas, nous donnons à voir un passé récent pour en tirer des leçons - en positif ou en négatif - pour l'avenir, l'avenir qui n'est pas comme aimait à le dire Garaudy "ce qui sera" mais "ce que nous ferons". AR

… L'avenir se fait aujourd'hui sans vous. C'est vrai. Et s'il existait une possibilité qu'il ne se fasse pas contre vous ? Qu'il se fasse même avec vous?
Je ne suis pas de ceux qui disent : l'homme est mort. L'homme
n'existe pas encore. Voulez-vous que nous essayions de le faire
exister? Que nous essayions d'exister. C'est-à-dire de n'être pas un anneau dans une chaîne de causes et d'effets, mais des êtres en naissance, d'où émergent à chaque instant, avec un but plus clair, des forces plus vivaces.
Contre une économie de la richesse qui engendre la pauvreté,
contre cette vie pauvre faite de politique pauvre, d'amour pauvre, d'art pauvre, de science pauvre et de religion pauvre, tenterons-nous de créer une manière plus riche de vivre ?
Vous n'aimez pas les paris stupides? Moi non plus. Mais nous n'avons pas le choix : la foi ou le néant. La seule foi nécessaire, au départ, c'est d'espérer que l'homme reste
à faire.
Peut-on vivre autrement ? En se posant les vrais « pourquoi » ? Et d'abord : pourquoi ne pouvons-nous pas vivre autrement ? Vivre autrement. C'est de cela qu'il s'agit. Rien de plus. Rien de moins. Vivre autrement.
Je n'écris ces choses qu'inspiré par la certitude qu'exister, désormais, est un défi permanent aux actuelles dérives historiques, un défi qui ne peut être victorieux, que si nous parvenons à établir de nouveaux rapports avec la nature en consacrant l'essentiel de la recherche à l'utilisation du flot pratiquement inépuisable de l'énergie solaire, et en ne créant plus des besoins artificiels et les plus criminels gaspillages en fonction des exigences non humaines du marché et de la guerre ; que si nous parvenons à établir de nouveaux rapports entre l'homme et l'homme qui n'oscillent plus entre un individualisme de jungle et un totalitarisme de termitière, et à retrouver le rapport proprement humain de la communauté ; que si nous parvenons à établir un nouveau rapport avec le divin qui redécouvre la dimension de la transcendance, la possibilité permanente de rupture avec le passé et le présent, au-delà de l'abandon aux errements catastrophiques et aveugles d'un développement d'où l'homme est absent.
A chaque étape, il sera demandé un choix. Pas seulement un choix intellectuel. Un acte de foi, c'est-à-dire un choix engageant dans une expérience où chacun met comme enjeu la totalité de sa vie.
A ces interrogations vitales il n'existe pas de réponse toute faite.
— Ni celle des partis politiques.
— Ni celle des sciences et des techniques.
— Ni celle des Églises.

Roger Garaudy, Extrait du chapitre 3 de l' Appel aux vivants publié en 1979, prix des Deux Magots 1980, pages 23 à 65            A SUIVRE ICI

28 janvier 2018

Communistes: l'espérance d'un amour

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Madeleine Delbrêl (1904-1964), poète, assistante sociale et mystique.
L’envergure de «l’idée communiste», telle que Marx l’a esquissée, la construction de «l’homme nouveau», à la différence des chrétiens engagés dans le dialogue «de fond» avec des communistes comme Roger Garaudy, Gilbert Mury ou André Moine, cette problématique philosophique, ou politique, en tout cas intellectuelle, n’intéresse pas Madeleine Delbrêl. 

Pour les avoir côtoyés de 1933 à 1957 à Ivry, ville de Maurice Thorez, «ville-capitale» selon elle du marxisme français de son époque, elle
aime les communistes, mais elle est en «terre de mission», elle veut évangéliser, convertir, ces athées.
A-t-elle été «utilisée» par la hiérarchie ecclésiastique pour contrer l’influence communiste indéniable à cette époque sur nombre de chrétiens y compris prêtres ou responsables laïques? C’est possible, mais en réalité sans importance, car elle porte une parole si sincère, si bienveillante, et si claire par son
refus de tout syncrétisme christiano-marxiste , qu’elle peut être entendue sans crainte  par les marxistes comme par les chrétiens, et encore aujourd’hui porter des fruits.

 A.R


ACHETER LE LIVRE
Dans le Parti communiste, je suis persuadée que le mobile le plus puissant qui fasse agir un communiste est, très souvent, pour ne pas dire le plus souvent, l'amour. L'espérance communiste est l'espérance d'un amour, c'est un amour qui espère quelque chose.
Je me rends trop bien compte de ce que cette affirmation peut avoir d'insolite pour ne pas m'abriter derrière celle que j'ai déjà évoquée plusieurs fois : la religieuse, soeur d'un communiste (4). Ce n'est, en effet, que dans un regard fraternel que nous pouvons comprendre la part d'amour qui reste prédominante dans l'action, non pas du Parti communiste, mais des hommes qui composent le Parti communiste.
Même si, comme partout, il y a chez les communistes de faux communistes, des communistes qui ont pensé trouver leur intérêt dans le fait d'être communiste, même si certains autres ont perdu en vieillissant l'objectif primitif vers lequel ils comptaient marcher, je prétends que la plupart des communistes ne sont communistes que parce qu'ils aiment les hommes, que parce qu'ils n'ont pas voulu prendre leur parti de ce qui, dans le monde, est souffrance évitable. C’est qu'ils n'ont pas voulu prendre leur parti d'une injustice dont ils n'étaient pas certains qu'elle fût nécessaire.
Ce que leur amour espère, c'est un monde à venir où on ne verra plus, par manque d'argent, des enfants garder une fringale d'études sans que les études ne viennent jamais. On n'y verra plus de gens travailler à fabriquer des richesses dont ils n'auront pas le droit de se servir. On n'y verra plus des machines produire du superflu pour les uns, et menacer la vie des autres. On pourra, dans ce monde, être un travailleur manuel, sans être fatalement privé de liberté, à côté des non-manuels qui eux, semblent avoir normalement le privilège de la liberté. Dans ce monde on ne pleurera plus pour des souffrances qui sont évitables et on pourra se réjouir des joies faites pour tous et qui, mises à prix, sont devenues des joies de quelques-uns.
C'est avec toute la force de leurs coeurs rassemblés que les communistes espèrent un bonheur. Et si ce bonheur est un bonheur d'ordre économique basé sur une meilleure répartition des richesses, cela ne veut pas dire que c'est un bonheur fait de marchandises achetées. Le manque d'argent, en effet, entraîne la privation de biens qui ne sont pas des biens économiques, tels que la culture, une certaine liberté, un certain épanouissement humain. Quand on parle de ce bonheur, il s'agit donc d'être précis et d'être nuancé.
L'espérance communiste, à travers le monde entier, charrie d'innombrables espoirs personnels, l'espoir qu'un jour viendra où ce dont on a souffert n'existera plus; l'espoir qui, dans le coeur de chacun porte un nom particulier, un désir singulier; l'espoir de la femme qui dit : « Plus tard, il n'y aura plus d'hommes que le travail forcera à boire. » - l'espoir de la femme qui dit : «  Plus tard il n'y aura plus de guerre qui tueront les gosses de vingt ans. » - l'espoir du vieillard qui économise passionnément de quoi survivre, et qui dit : « Plus tard, quand on sera vieux, on vivra sans contrainte. »
Dans tous ces espoirs les hommes reconnaissent l'écho de ce que chacun d'entre eux souffre. Ils reconnaissent leur propre malheur, accusé, condamné à disparaître, accusé d'être le vrai mal dont l'homme doit se libérer.

C'est parce que ces espoirs innombrables la vivifient que l'espérance du Parti communiste est une grande espérance. Il ne faut pas chercher ailleurs la principale cause de l'expansion communiste; cause sans laquelle tous les moyens mis en oeuvre par le communisme seraient incomplets et inefficaces, car cette espérance constitue leur dynamisme propre. C'est elle qui explique la ferveur unanime des plus obscurs militants : colleurs d’affiches ou distributeurs de tracts aux quatre coins du monde. Et c’est elle  qui s'explique spontanément au cours de la vie quotidienne : je rencontre le dernier jour de l'année une de mes amies, communiste, je lui dis : « Alors il faut se souhaiter une bonne année... Espérons quelle le sera. » Elle me répond : « Elle le sera sûrement puisque pour toi comme pour moi elle nous rapproche du but. »

Extrait de Espoir marxiste et espérance chrétienne (14 mai 1961), texte reproduit dans le Tome 12 des Œuvres Complètes : En dialogue avec les communistes, Editions Nouvelle Cité, 2014, pages 293 à 295.                                  

24 janvier 2018

Lettres du Père Bruckberger à Roger Garaudy

Depuis 1940, Garaudy est déporté en Algérie. Le père Bruckberger, avec lequel il était déjà en relation avant la guerre, lui écrit au camp de Bossuet.





19 janvier 2018

Amour et sexualité selon Roger Garaudy

L'amour

Henri Matisse. Le rêve. 1935
« Être pour les autres est l'unique expérience de la transcendance»,  disait Bonhoeffer.
La deuxième expérience, et la plus décisive, est en effet celle de l'amour, parce qu'elle est la première brèche dans le monde des choses dans lequel nous enferment les postulats du positivisme: nous ne sommes pas entourés que d'objets, d'une nature inerte, dont nous aurions seulement à devenir « maîtres et possesseurs » comme le voulait Descartes. Dans ce qui nous entoure il y des visages, et, derrière eux, ce qui n'est pas seulement un objet, un « non-moi », mais des sujets. Un visage n'est pas seulement une image mais un signe. Un signe qui
désigne, au-delà de ce qui est perçu, une présence et son sens : du défi ou de l'humilité, de la colère ou de l'amour.
Le moi, comme l'écrivait Martin Buber, rencontre un « tu ».
Ce n'est pas une chose que je peux saisir par un concept, ce
n'est pas un instrument ou un obstacle.
Dans le monde décrit par Hobbes, « l'homme est un loup
pour l'homme ». Il en est généralement ainsi dans un monde
obéissant à la seule logique du marché, qui, par sa concurrence
est une logique de jungle : une logique de guerre, de guerre
de tous contre tous, « l'autre » ne pouvant être qu'un concurrent,
un rival, un obstacle, ou bien un moyen de ma propre
promotion.
L'individualisme, où chaque « moi » est enfermé dans son
sac de peau, comme un atome séparé de tous les autres par un
vide, est le produit d'une époque historique. L'opposant à la
personne, dans son rapport avec l'autre et le tout autre ; Péguy
disait : « L'individu, c'est le bourgeois que tout homme porte
en lui. »
Dans cette conception à la fois insulaire et agressive, la liberté
de chacun, confondue avec sa propriété, est cadastrée comme
elle. Ma liberté s'arrête alors où commence la liberté d'autrui,
comme une propriété est bornée par la propriété des autres propriétaires.
Mais la liberté des autres n'est pas la limite de ma
liberté. Elle en est la condition.
Au-delà de cette période historique, caractéristique d'une
société marchande, et même à l'intérieur d'une telle société,
des hommes et des femmes n'en acceptent pas les cloisonnements
et les affrontements. L'autre n'est pas un moyen de plaisir
ou de service. Non pas un obstacle, mais une ouverture
permettant le passage de l'individu à la personne, de l'être à
la relation, de l'insularité à la fécondation réciproque.
Et cela s'appelle l'amour.
La sortie de soi, fondamentale et première.