24 novembre 2011

Le soufisme dans l'Islam

Le principe du soufisme est dans la "shahada", dans la profession de foi de l'Islam : « Il n'est de divin que Dieu. »
C'est-à-dire que seul l'Absolu est absolu, que tout le reste est relatif ! Dieu seul est réel.
Ici encore un contresens doit être évité : dire que Dieu est tout, ne signifie pas que tout est Dieu.
Aucun panthéisme dans la vision des soufis.
Tout au contraire : Dieu, c'est ce qui manque à toute chose pour être Tout. Chaque chose n'est réelle que par son rapport à Dieu.
Séparé de Lui, elle n'est qu'illusion, non être.
Cela ne signifie nullement que Dieu se réduit à n'être que la somme des êtres, même indéfiniment prolongée.
Ceci n'a donc rien à voir avec le panthéisme qui, lui, croit à une continuité entre le fini et l'infini.
Evoquant ces rapports entre ce qui est absolument réel et ce qui n'est que relativement réel, trois des "califes bien guidés", compagnons immédiats du Prophète, disaient:
- Abu Bakr : « Je n'ai jamais vu une chose sans avoir vu Dieu avant elle ».
- Omar : « Je n'ai jamais vu une chose sans avoir vu Dieu en même temps qu'elle ».
- Othman : Je n'ai jamais vu une chose sans avoir vu Dieu après elle ».
Dieu seul est réel. Toute chose n'existe que comme "signe" de Lui, et qui le "désigne".
Il est la cause et la fin de toute chose : « Tout vient de Dieu. » (IV, 78) « et tout retourne à Lui » (X, 56). « Il est le Premier et le Dernier, l'Extérieur et l’Intérieur. » (LVII, 3).
Le soufisme est un commentaire du Coran, une manière de le lire, et surtout une manière de le vivre.
Du fait qu'il n'y a aucune commune mesure entre l'homme et Dieu, du fait même de cette transcendance, Dieu, pour n'être pas conçu de façon anthropomorphique ne peut parler à l'homme que par para­bole, comme l'homme ne peut parler de Dieu que par métaphore.
C'est la condition première et la possibilité de la révélation, c'est à­ dire de la descente de l'éternité dans le temps.
De même que le monde ne s'arrête pas aux limites des choses qui ne sont, au-delà d'eux-mêmes, que des "signes" de Dieu.
Ce qui exclut lecture littérale et exige au contraire la recherche du sens intérieur, par delà les langues, qui ne sont qu'historiques, et les mots qui ne sont que symboliques.
Le soufisme est ce moment où l'homme prend conscience que Dieu a « insufflé en lui de Son esprit. » (XV, 29 ; XXXII, 9 ; XXXVIII, 72), qu'en Dieu seul il puise la force de vaincre :
« Tu ne lançais pas toi­ même les flèches quand tu les lançais, mais Dieu les lançait. » (VIII, 17).
Un Hadith du Prophète exprime admirablement cette essence du soufisme :
« Quand j'aime Dieu, je suis l'oreille par laquelle Il écoute, le regard par lequel Il voit, la main par laquelle Il forge, le pied par lequel Il marche. »
Et toujours ce moment fondamental que tout vient de Dieu et qu'à Lui tout retourne (II, 156), diastole et systole du coeur musulman.
De Dieu tout vient, et c'est la révélation.
A Dieu tout retourne, et c'est la prière.
Double et indivisible mouvement de Dieu vers l'homme et de l'homme vers Dieu.
La révélation nous apprend à voir Dieu en toute chose qui en est le signe : ce peut être une réalité de la nature, un événement de l'histoire, un être que nous aimons, un verset de l'Ecriture.
Tout est "signe" (ayat). L'Univers entier est un langage que Dieu nous parle.
La prière n'est pas une demande, mais une manière d'être : au-delà de toute "suffisance", reconnaître notre "dépendance" à l'égard de Dieu, sa transcendance : la présence de l'infini dans le fini, c'est-à-dire Ce qui est en moi sans être à moi.
Cette prière exige l'effacement du "moi" pour laisser en nous toute la place à Dieu.
Junayd disait : « Le soufisme c'est Dieu te faisant mourir à toi pour renaître en Lui », et Abu Yazid Al-Bistami : « Quand le "moi" s'efface, alors Dieu est son propre miroir en moi » ;
le grand soufi Abu Saïd, raconte qu'un de ses disciples lui disait : « Tu nous parles souvent d'Ibliss (« Satan »), qu'est-ce que c'est que Satan ? »
Et Abu Saïd répondait : « Je le connais bien, je l'ai rencontré et il m'a dit : "Si tu dis "moi" tu deviens semblable à moi ».
Retournant ainsi à la racine de son être, l'homme peut alors accomplir sa vocation active de "Calife de Dieu" sur la terre, à qui a été confiée par Dieu la sauvegarde divine du monde.
Le "Jihad", c'est l'effort permanent, sur soi et sur les autres, pour faire régner sur la terre les droits de Dieu et des hommes.
Le soufisme, par la conscience qu'il donne à l'homme, de cette présence de Dieu en lui, de sa responsabilité à l'égard de l'ordre divin sur la terre, est un appel permanent à la foi, un appel à se "souvenir de Dieu" en chaque action pour établir dans le monde l'harmonie divine de la justice et de la paix.
Le soufisme, c'est le moment de l'intériorité de l'action.


Roger Garaudy 
L'Islam Vivant.
Texte Proposé par Aron O’Raney

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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy