3 novembre 2015

La théologie chrétienne palestinienne de la libération



 
Nicola de Maria. Univers sans bombes. 1985
La Palestine constitue dans la conscience arabe contemporaine une pierre d'angle, un enjeu qui dépasse, au fond, la sphère politique pour questionner le Destin même de la nation arabe. Au regard de cette question cruciale, on peut dire qu'il y a du tragique dans l'âme des
peuples arabes.
Le christianisme palestinien est l'un des témoins de cette tragédie
et il développe une dynamique politique et métapolitique visant à
libérer l'homme palestinien d'une situation de dépossession. Bien avant
la création de l'État d'Israël, les chrétiens de Palestine sont engagés,
avec leurs compatriotes musulmans, dans le combat anti-sioniste. En
1919, fut fondée l'une des plus importantes associations nationales du
pays, l'Association Islamo-Chrétienne de Jérusalem qui comptait parmi
ses membres le maire de Jérusalem Moussa Kazem Pacha el-Husseini.
Du 27 janvier au 10 février 1919, cette association organisait le premier
Congrès national palestinien [La résistance palestinienne, du projet
sioniste à la proclamation de l'État d'Israël, Joseph Matar, 1974,241-
246].
Hilarion Capucci est un symbole vivant de la théologie
palestinienne de la libération. Son nom reste associé à cette synthèse
entre identité spirituelle et conscience politique. Vicaire patriarcal de
Jérusalem, Mgr Hilarion Capucci a été l'archevêque de la ville sainte
pour l'Église Grecque-catholique. Il fut arrêté le 18 août 1974 par les
israéliens et condamné, le 9 décembre de la même année à 12 ans de
prison pour des motifs de collaboration avec la résistance armée
palestinienne. Au bout de 3 ans, 3 mois et 18 jours dans les prisons de
l'État sioniste, grâce à une formidable campagne internationale
d'information et de solidarité, Mgr Capucci fut libéré et exilé.

Au cours d'un colloque, qui s'est tenu à Paris, aux débuts des
années 1980, organisé par le Comité pour la Paix au Proche-Orient, il
expliquait son engagement : Ce problème (le problème palestinien) , je
ne l 'aborderai pas en tant que politicien, je ne suis pas un politicien,
je refuse de l'être, je ne veux pas l'être. C 'est plutôt l’ Arabe chrétien,
le prêtre, l'évêque de Jérusalem qui voudrait simplement, franchement,
cordialement, s'adresser à la conscience de tous. D'ailleurs, c'est à ce
titre et en cette qualité que je me suis engagés au service de la cause
arabe, de la cause humanitaire, la cause palestinienne. Je suis donc au
service de cette cause parce que, premièrement, je suis arabe. Nous les
Arabes, où que nous soyons, à quelques pays que nous appartenions,
nous ne formons qu'une seule et même famille (...) Je suis un évêque;
l'évêque n'est pas le seigneur, c'est le serviteur de tous. Il n 'est pas là
pour être servi mais pour servir. L'évêque, c'est le père, c'est l'ami,
c'est le frère de chacun, c'est le pasteur. Le bon pasteur voyant le loup
arriver, se sacrifie pour défendre son troupeau. Le mercenaire fuit
mais je ne suis pas le mercenaire, je suis le pasteur d'un troupeau, le
troupeau palestinien . Et je suis l'évêque de Jérusalem. Le jour de mon
sacre, on m'a confié un dépôt sacré, la Palestine et les Palestiniens. Le
jour de mon sacre, également, on m'a passé dans le doigt un anneau.
C'est l'emblème de mon mariage avec mon diocèse Jérusalem et la
Palestine (...) Pour être homme il faut jouir de deux éléments : dignité
et liberté. Et quand l'homme ne jouit pas de ces deux facteurs, il est
plus près de l'animal que de l'homme. Or, il n'y a pas de dignité sans
patrie, tant il est vrai que la patrie est l'emblème de la dignité. D e
facto, le Palestinien vit sous l'occupation et donc sans liberté et il vit
sans patrie donc sans dignité [Hilarion Capucci, 1982].
Le christianisme de Palestine se déploie sous le signe de l'arabité.
Les chrétiens palestiniens sont en effet intensément attachés à l'Idée
arabe. Rafiq Khoury est prêtre et théologien. Il a longtemps travaillé
avec le patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah, qui est le premier
arabe à avoir été nommé à cette fonction. Il explique : Minorité
religieuse, cette communauté s'identifie, du point de vue national, au
monde arabe, c 'est-à-dire à cet ensemble géographique et culturel qui
va de l'Atlantique au Golfe arabique. C'est un fait que les chrétiens
palestiniens locaux de la Terre sainte sont arabes et se définissent
comme tel. Cette arabité est si profondément assimilée par ces
chrétiens de la Terre sainte qu'elle ne pose pas de problème réels,
alors qu 'elle reste problématique pour d'autres chrétientés du Moyen-
Orient [Rafiq Khoury, 1988,403].
Le Centre Sabeel est un centre oecuménique de théologie de la
libération (Sabeel P. O. Box 1248 Jérusalem, Israël, tél. 972-2-532-
7136). Sabeel est un mot de la langue arabe qui signifie à la fois
chemin et point d'eau. Le centre à été crée à l'issue d'une conférence
internationale qui s'est tenue en mars 1990, autour de la problématique
des liens entre la théologie palestinienne de la libération et les autres
théologies de la libération qui existent de par le monde. Il faut prendre
la mesure de cette connexion internationale qui est aussi une connexion
interreligieuse. L'un des amis du centre, qui a participé à la conférence
fondatrice, est Marc Ellis, importante figure de la théologie juive de la
libération et militant anti-sioniste radical. La théologienne protestante
nord-américaine Rosemary Radford Ruether participe aussi aux travaux
de Sabeel. Les interventions de la conférence ont été publiées en 1992
(Faith and the Intifada : Palestinian Christian Voice, Orbis). Basé à
Jérusalem, le centre Sabeel dispose d'une antenne à Nazareth et d'un
réseau international de soutien (aux États-Unis, au Canada, en Grande-
Bretagne, en Suède).
Le prêtre épiscopalien Naim Ateek, qui est à l'église St-Georges de
Jérusalem, est la figure de proue du centre sabeel. Il est l'auteur de
Justice and Only Justice : A Palestinian Theology of Liberation . Pour
lui, et en cela il est fidèle à toute la théologie de la libération latino-américaine,
le défi réside dans la capacité de faire naître une lecture
(donc une interprétation et une exégèse) de la Bible à partir de la
situation de pauvreté, de souffrance et d'oppression dans laquelle sont
les Palestiniens. Cette lecture vise, bien évidemment, à légitimer une
articulation positive, humaniste, féconde entre spiritualité et politique.
La dénonciation des manipulations sionistes, chrétiennes et juives, de
la Bible, est un enjeu essentiel de la pratique théologique du centre
sabeel. On peut signaler l'existence de deux ouvrages fondamentaux,
en langue anglaise, sur cette question, ouvrages par ailleurs utilisés
dans le travail du centre : 1) Israeli peace / Palestinian Justice.
Liberation Theology and the Peace Process [Thomas L. Are, 1994], du
pasteur presbytérien nord-américain, 2) The end of sionism and the
libération of the Jewish people [1988], sous la direction de Eibie
Weizfeld. Ce dernier livre est un recueil de textes de personnalités et de
militants juifs anti-sionistes des États-Unis, comme le rabin Moshe
Schonfeld, l'historien Lenni Brenner, le linguiste Noam Chomsky, etc.
Geries S. Khoury, (né enl952) est un laïc de l'église grecque catholique
(melkite) de Galilée. Il est diplômé de l'Université
Grégorienne à Rome (Étude comparée des Religions). Enseignant à
l'Université de Bethléem, Geries S. Khoury est le fondateur et le
premier responsable du centre Liqa' (Rencontre) (Al-Liqa ' P. O. Box
11328 Jérusalem, Israël) qui est un centre oecuménique consacré à la
fois au dialogue islamo-chrétien et à l'élaboration d'une théologie
palestinienne de la libération. Rafiq Khoury nous informe que de ce
centre est né une (...) initiative, sous le nom de «Théologie et Église
locale», qui (...) est spécifiquement chrétienne et dont le but est
d'encourager une pensée chrétienne attentive à notre situation de
Palestiniens chrétiens en rapport organique avec le monde musulman.
Cette branche d'A l - Liqa' organise, depuis 1987, un congrès annuel
pour penser notre christianisme dans le contexte arabe et palestinien
[Rafiq Khoury, 1992,43].
Il est important de noter qu'une partie de la production
intellectuelle et théologique du centre Liqa ' est destinée aux Églises
chrétiennes occidentales, en particulier parce qu'elles sont l'objet de
manipulations de la part des courants sionistes chrétiens et juifs. Ainsi,
Geries S. Khoury souligne-t-il ceci : Il est absolument essentiel que la
position des théologiens palestiniens soit bien comprise. Nous
n 'acceptons pas, nous ne pouvons accepter qu 'on parle des victoires
militaires d'Israël de 1948 et 1967, comme de la réalisation de
prophéties exprimant la volonté de Dieu (...).
La théologie contextuelle palestinienne doit établir ses bases dans
la souffrance du peuple palestinien. Même si, comme Marie, la Mère
de Jésus, nous ne pouvons prévenir la mort, nous devons souffrir avec
ceux qui souffrent, consoler ceux qui pleurent . Que signifie «être
disciple de Jésus» dans notre situation actuelle, une situation critique,
faites de souffrance et des espoirs du peuple palestinien? L a tâche
actuelle des théologiens palestiniens est de montrer la vérité de la foi
chrétienne dans le contexte de l'Église qui vit en Palestine. L'Église
locale n'existe pas hors d'un temps et d' un espace donnés, avec leurs
caractères historiques, géographiques, sociaux et culturels. Elle est
une Église incarnée sur le modèle du Christ incarné. Le Fils de Dieu
est venu pour toute l'humanité, par son incarnation, en des
circonstances particulières de temps et d'espace qui se traduisaient
dans son langage, son comportement et son message. A leur tour les
Eglises locales sont appelées à porter la mission universelle du Christ
à travers leur incarnation dans une réalité humaine concrète, avec le
langage particulier de cette dernière, sa tradition culturelle spécifique,
son histoire, ses conditions présentes et ses attentes pour l'avenir.
L'Eglise doit être avec la communauté souffrante et non pas séparée
d'elle.
Les défis à affronter sont nombreux : le tribut continuel des morts
dues à la répression, les expériences quotidiennes d'injustices et de
tracasseries, la tragédie personnelle des victimes d'emprisonnement ou
de blessures par la puissance occupante, les problèmes de travail et de
survie financière de la communauté, le développement de la vie et de
la liturgie de l'assemblée chrétienne, la formation de laïcs
responsables pour la communauté, le travail des jeunes dans cette
atmosphère politisée et dangereuse. D'autres questions concernent la
terre et la propriété : arrêter la poursuite de l'annexion des terres en
vue de fonder de nouvelles colonies, contrôler les ressources en eau,
apporter un soutien légal en cas de contestation de propriétés
foncières.
Comme je l'ai déjà dit, nous sommes fondamentalement en
désaccord avec ces juifs et ces chrétiens qui voient dans les
événements de 1948 et 1967, l'accomplissement des prophéties
bibliques. A nos yeux, il s'agit là d'une politisation de la voix de
l'espérance et d'une interprétation erronée de la parole des prophètes.
C'est confondre leur voix avec la logique de la victoire et de la
puissance militaire. Nous autres, Palestiniens, nous croyons que les
événements de 1948 et 1967, n'ont pas été l'accomplissement des
prophéties mais le fait d'un pouvoir militaire et politique. C'est là un
désaccord fondamental avec de nombreux membres de la communauté
juive et avec quelques chrétiens, particulièrement avec quelques
évangéliques occidentaux.
De mon point de vue, les événements de 1948 ont été le résultat
d'un mouvement politique et idéologique dans la diaspora juive,
mouvement soutenu par les gouvernements occidentaux. On ne peut
pas prétendre que ces victoires militaires soient la réalisation des
prophéties, car elles sont en contradictions avec l'esprit des prophètes,
leur souci de justice et de miséricorde. Les prophètes ont toujours
soutenu que l'injustice et l'oppression étaient un mal. Ils ont critiqué
l'oppression chez leurs propres dirigeants car, à leurs yeux, elle sapait
l'unité du peuple et elle était une désobéissance à Dieu. Elle était
signe d'une menace d 'autodestruction de la communauté (Jr 26, 4-6).
La voix des prophètes était une voix d'amour et de miséricorde que
je ne reconnais pas dans la fondation de l'État d'Israël, et que je ne
reconnais pas davantage dans la politique de l'État d'Israël depuis sa
fondation. Ce que je constate, c'est la destruction de l'identité
culturelle palestinienne, ce qui ne peut se concilier avec le message
des prophètes [Geries S. Khoury, 1994, 162-164].
Geries S. Khoury est l'auteur d'un livre au nom révélateur et bien
significatif du projet de la théologie de la libération en Palestine :
L'Intifada du ciel et l'Intifada de la terre (en arabe), Nazareth, 1989.

Mohammed Taleb
Extrait d’un article intitulé « Enjeux et perspectives de la théologie arabe chrétienne de la libération »

Dans « Théologies de la libération », Centre Tricontinental/Louvain la neuve

Editions L’harmattan, 2000

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Comment les ténèbres
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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy