2 novembre 2015

3 mai 1996, Max Clos dans "Le Figaro"commente les accusations de négationnisme portées contre Roger Garaudy



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En février 1988, l'historien Léon Poliakov, que personne ne songera à considérer comme un antisémite pro-nazi déclarait : « Moi-même, j'ai dû modifier mes évaluations : j'avais écrit qu'il y avait eu 2,5 millions de victimes à Auschwitz . J'ai ramené ce chiffre à 1,5 million. » Des chercheurs français penchent aujourd'hui pour un total se situant entre 700 000 et un million. De quel droit accuse-t-on les historiens qui ont étudié ce problème d'être des « révisionnistes » ou des « négationnistes» ? Il y a quelque chose d'absurde et de sinistre dans cette comptabilité: 6 millions ou 4 millions pour l'ensemble des camps, un ou 4 millions à Auschwitz. Le nombre est tellement énorme, les images filmées dans les camps tellement atroces, que le chiffre exact ne change rien à l'ignominie d'un fait que - à part quelques fanatiques maniaques - personne ne conteste : il y a bien eu génocide. Imagine-t-on un avocat soutenant la défense de son client en proclamant : «C'est un mensonge que de dire qu'il a assassiné 100 personnes, il n'en a tué que70 ». Où est la différence, en ce qui concerne la culpabilité de l'accusé ?

La loi Gayssot du 13 juillet 1990 fait un délit du « négationnisme », c'est-à dire la contestation des crimes commis par les nazis contre les juifs. C'est en vertu de ce texte que Roger Garaudy vient d'être mis en examen. Lundi sur Europe 1, le grand rabbin Sitruk expose qu' «il ne peut y avoir débat sur l'Holocauste», que l'«on ne peut rouvrir le dossier» et que «les historiens ont apporté des preuves définitives». Et pourtant le grand rabbin a hésité. Le dimanche matin sur Radio Judaïque, il estimait utile de « réunir les historiens pour débattre de la Shoah», car «les témoins sont de moins en moins nombreux». Le soir du même jour, dans un communiqué à l'AFP, il repousse toute idée de débat, tel que le lui avait proposé l'abbé Pierre.
Dans les deux cas, sur le plan Idéologique et sur le plan juridique, c'est la notion même de recherche et de vérité historique qui est mise en cause. L'État et la religion hébraïque proclament une vérité officielle, qui devient tabou. Le grand rabbin déclare : Les historiens ont apporté les preuves définitives. » Je sais que le sujet est délicat. Il n'en reste pas moins que la notion de « preuve définitive», quel qu'en soit l'objet, est choquante pour l'esprit. Comment occulter le fait que ces procédés ont été ceux de tous les régimes totalitaires, à commencer par ceux de Hitler et de Staline ? Imagine-t-on une loi interdisant la négation de l'existence de Dieu, des voix de Jeanne d'Arc ou de la virginité de Marie ? Dans Le Nouvel Observateur, Jacques Julliard rappelle qu'une loi de 1825, sous Charles X, punissait de mort les profanateurs d'hosties consacrées, la présence réelle du Christ dans l'eucharistie redevenant ainsi vérité d'État.
Le principe de libre examen critique est la base même de tout progrès de connaissance. Il se heurte toujours des résistances farouches. Faut-il rappeler Galilée, professant l'enseignement de Copernic selon lequel c'est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l'inverse, déféré devant  le tribunal de l'Inquisition qui l'oblige à abjurer et le condamne à l'exil Intérieur ? Faut-il rappeler qu'il a fallu attendre un demi-siècle pour que les Russes, en 1990, finissent par reconnaître que le massacre de 15000 officiers polonais, en 1940, était le fait des Soviétiques et non pas des Allemands, vérité jusque-là tenue pour indiscutable ? Faut-il rappeler que, malgré le rapport Khrouchtchev (1956) et les livres de Soljénitsyne - Une journée d'Ivan Denissovitch (1962) et Le Premier Cercle (1968) - , Georges Marchais, en 1970, faisait ce commentaire à propos des goulags : « à supposer qu'ils  existent », et que L'Humanité dénonçait comme «valets de l'impérialisme » ceux qui croyaient Soljénitsyne ?
De la Révolution française vue par Michelet, Clemenceau disait qu'elle était un «bloc», c'est-à-dire qu'elle ne pouvait faire l'objet d'aucune critique. Il a fallu des années de recherches pour que la vérité éclate enfin sur la Terreur et la Vendée par exemple : 117 000 victimes dans ce que Reynald Sécher appelle Le Génocide franco-français. (2).

Les Français font l'amalgame entre «négationnistes» et «révisionnistes», tous mis dans le même sac et désignés à la vindicte publique. Les Allemands voient une différence. Les premiers, explique Léon Poliakov dans le texte cité ci-dessus, constituent une «sorte de secte niant en bloc les camps d'extermination et les chambres à g a z ». Les «révisionnistes», en Allemagne, «sont des spécialistes parfaitement honorables, sérieux, intéressants, qui se livrent non à une falsification, mais à une réinterprétation de l'Histoire».
Garaudy et l'Abbé Pierre
L'abbé Pierre est chassé de la Licra. On exigeait de lui, comme de Galilée, une totale abjuration. L'abbé, souligne la Licra, a bien « réaffirmé son opposition formelle aux thèses négationnistes» , mais II s'obstine à «maintenir son soutien à Roger Garaudy aussi longtemps que les "erreurs" contenues dans son livre ne lui auront pas été démontrées».
C'est un impardonnable péché contre l'esprit. Donc l'abbé Pierre est condamné. Les commentaires les plus aimables à son égard, dans les médias, l'excusent en partie par son « gâtisme » qui le place « entre les mains de manipulateurs». La chose ne manque pas de sel. Ceux qui l'accablent aujourd'hui sont les mêmes qui lui érigeaient une statued'apôtre des droits de l'homme quand il volait au secours des immigrés clandestins ou des Africains polygames « squatters» d'appartements. L'abbé est sorti du « politiquement correct ». On déboulonne sa statue. Il n'est plus un saint homme.

 (2) PUF. 1986.
Le Figaro, 3 mai 1996, extraits

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy