27 février 2017

Marx et les luttes politiques (5). Par Roger Garaudy



Marx distinguait profondément la situation en France
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et la situation en Allemagne. En Allemagne la Bastille
était encore à prendre et Marx n'hésitait pas à réaliser
tous les compromis nécessaires pour ne pas affaiblir
l'union des forces démocratiques : il écrivait dans un
article du 30 juillet 1848 : « la preuve la plus éclatante
que la Révolution allemande n'est que la parodie de
la Révolution française la voilà : le 4 août 1789, trois
semaines après la prise de la Bastille, le peuple en finit
en un seul jour avec les charges féodales, le 11 juillet,
quatre mois après les barricades de mars, ce sont les
charges féodales qui ont raison du peuple. »

Le premier objectif de Marx c'est l’accomplissement
de la Révolution allemande, de la Révolution bourgeoise,
du 89 allemand, et cela exige l'étroite union
de toutes tes forces démocratiques.
Par contre Marx prenait résolument parti, dans ses
colonnes, pour l'insurrection des ouvriers parisiens au
mois de juin.
En même temps il dénonçait tout ce qui, dans l'action
de la gauche démocratique, était hésitation et même
trahison envers la Révolution. Le Parlement, composé
pour l'essentiel de grands bourgeois libéraux, était
surtout hanté par le souci du maintien de l'ordre : il
n'osa pas se proclamer souverain, dissoudre l'ancienne
Diète d'Empire, former un gouvernement fédéral et
une armée pour l'appuyer. Ce Parlement impuissant de
Francfort, élut même l'archiduc Jean Président de l'Empire
allemand, c'est-à-dire abandonna le pouvoir aux
mains des princes. Dans ces conditions le roi de Prusse
n'hésita pas à mettre en place un ministère réactionnaire.
Marx organisa de multiples manifestations de masse,
mais se prononça contre une insurrection, qui, en raison
du manque de préparations de l'Allemagne à un
soulèvement général, n'eût servi qu'à décapiter le mouvement
de ses éléments les plus actifs. Mais le gouvernement
prussien intensifia la répression.
L'état de siège fut proclamé. Cette mesure soûlera
contre le militarisme prussien même tes bourgeois les
plus paisibles. Marx lança alors le mot d'ordre de grève
de l'impôt et, pour soutenir la démocratie, la levée en
masse de tous les hommes valides, la distribution des
armes et la constitution de Comités de Salut public.
Alors tes « ultras-révolutionnaires », partisans de Gottschalk,
appelèrent tes ouvriers à ne pas prendre les armes,
sous prétexte qu'il ne s'agissait pas d'intérêts proprement
ouvriers et qu'il fallait laisser se battre entre
eux absolutistes et constitutionnels. Par contre les communistes,
selon le mot d'ordre du Manifeste Communiste
de soutenir le mouvement révolutionnaire contre la
réaction féodale, participèrent à l'insurrection.
Marx, lorsqu'il comparut devant tes jurés de Cologne
expliqua les raisons profondes de son attitude : « nous
avons assisté à la lutte entre la vieille démocratie féodale
et la société bourgeoise moderne, entre la société de la
libre concurrence et la société corporative, entre la société
fondée sur la propriété foncière et la société industrielle,
entre la société de la foi et la société de la science. »
Mais la bourgeoisie, qui pourtant voulait faire sa révolution,
a redouté te développement d'une situation révolutionnaire
par peur des masses : or, seule, elle était
trop faible pour tenir tête aux féodaux. Les féodaux se
sont donc servis de cette bourgeoisie contre le peuple
puis se sont passés de ses services.
La bourgeoisie allemande se révélait ainsi incapable
de faire sa propre révolution. Il ne pouvait plus être
question d'unir sous le drapeau de la démocratie le
prolétariat et toutes les fractions de la bourgeoisie dans
une lutte commune contre l'absolutisme et la réaction
féodale. La grande bourgeoisie s'était d'elle-même exclue
de cette alliance, il s'agissait désormais d'unir les
classes moyennes et le prolétariat pour un régime qui
n'abolirait pas la propriété privée des moyens de production
mais où paysans, ouvriers, et petits bourgeois,
obtiendraient un maximum de concessions.
Une fois de plus, au début de 1849, les gauchistes,
et notamment Gottschalk, attaquèrent violemment Marx
qui montrait dans la Nouvelle Gazette Rhénane que la
révolution ne pouvait encore être que bourgeoise. Dans
une séance de la Ligue des Communistes du 15 septembre
1850 Marx dénonça violemment leur démagogie :
« à un point de vue critique, disait-il, une minorité oppose
un point de vue dogmatique, à une conception matérialiste,
elle oppose une conception idéaliste. Pour
elle la volonté doit remplacer les circonstances réelles
comme élément moteur de l'histoire. Alors que nous
disons aux ouvriers : vous aurez à soutenir dix ans,
vingt ans, cinquante ans de guerres civiles et nationales,
non seulement pour transformer les conditions de vie,
mais pour vous transformer vous-mêmes et devenu- capables
de gouverner, vous leur dites : il nous faut tout
de suite conquérir le pouvoir ou sinon aller nous coucher !
Alors que nous attirons l’attention du prolétariat
allemand sur son manque de maturité, vous flattez grossièrement
le plus vulgaire sentiment national et les préjugés
de classe des ouvriers allemands, attitude qui ilest vrai,
vous attire une facile popularité. Les démocrates
ont fait du mot « peuple » un mot sacré, vous en faites
de même avec le mot « prolétariat » et comme chez
les démocrates les mots chez vous remplacent les
faits. » Contre cette phraséologie pseudo-révolutionnaire
Marx définit une tactique précise. Sans exclure
une collaboration des associations ouvrières et des démocrates
il insistait désormais sur un problème essentiel:
préserver l'indépendance d'organisation du parti ouvrier.

A Paris, où les hésitations des bourgeois libéraux
rappelaient les indécisions des parlementaires de la gauche
allemande à Francfort, la «Montagne» s'était effondrée.
Un appel trop tardif aux masses, le 13 juin
1849, n'eut d'autre résultat que l'arrestation des députés
montagnards. Marx fut expulsé de Paris te 19 juillet
il partit le mois suivant pour l'Angleterre où il devait
désormais passer la quasi-totalité de sa vie. Refusant
d'adhérer à des sociétés secrètes ou à des sectes dérisoires
il préparait l'avenir en travaillant à l'élaboration de son
oeuvre scientifique monumentale : Le Capital. Lorsque,
vers 1860, des communistes américains lui proposèrent
de reconstituer la Ligue des communistes, il répondit
qu'il était convaincu de mieux servir la classe ouvrière
par ses travaux théoriques que par une participation à
des associations qui ne correspondaient plus aux exigences
de l'époque.

De cette grande expérience politique des révolutions
de 1848 Marx avait dégagé les principes fondamentaux
de la stratégie et de la tactique d'un parti prolétarien ;
celles qu'il définira en 1875 dans sa Critique du programme
de Gotha : il ne saurait y avoir sur le plan des
principes ni compromis ni concession mais au contraire
fermeté absolue sur la doctrine ; par contre, un véritable
parti d'action doit savoir, en chaque moment, élaborer
avec des alliés, même provisoires et peu sûrs, un plan
de lutte commune et des formes d'organisation acceptables
par tous : tout pas fait en avant, toute progression
réelle importe plus qu'une douzaine de programmes.
Si donc on se trouvait dans l'impossibilité de dépasser
le programme d'Eisenach, — et les circonstances ne
le permettaient pas, — on devait se borner à conclure
un accord pour l'action contre l'ennemi commun. Si
on fabrique, au contraire, des programmes de principes
(au lieu d'ajourner cela à une époque où pareils programmes
eussent été préparés par une longue activité
commune), on pose publiquement des jalons qui indiqueront
au monde entier le niveau du mouvement du
Parti. Les chefs des lassalliens venaient à nous, poussés
par les circonstances. Si on leur avait déclaré des
l'abord qu'on ne s'engagerait dans aucun marchandage
de principes, il leur eût bien fallu se contenter d'un programme
d'action ou d'un plan d'organisation en vue de
l'action commune.

Roger Garaudy, Karl Marx, pp 273 à 277
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy