10 février 2017

Islam, le troisième héritage (1). Par Roger Garaudy



Nous allons publier en huit parties l'introduction, intitulée "Le troisième héritage",  du livre de Roger Garaudy "Promesses de l'Islam". Après les héritages chrétien et grec - "après", je veux dire chronologiquement  - l'Islam est en effet le troisième héritage de la civilisation occidentale, mais celle-ci pratique envers lui le déni ...
La préface du livre, écrite par Mr Mohammed Bedjaoui, peut être lue à: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/02/islam-et-dialogue-des-civilisations.html
Luc Collès, que je salue ici amicalement, a publié une analyse très didactique de ce livre dans un cadre universitaire: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2013/03/enseignement-pour-une-approche-de.html [A.R]

Le troisième héritage
L'Occident est un accident. Sa culture une anomalie : elle a été
mutilée de dimensions primordiales.
Depuis des siècles, elle prétend se définir par un double héritage
gréco-romain et judéo-chrétien.
 Le mythe du « miracle grec » a surgi parce que furent délibérément
 tranchées les racines orientales de cette civilisation : héritage de l'Asie Mineure, de cette Ionie, province de la Perse, où virent le jour les plus grands inspirés, de Thaïes de Milet à Xénophane de Colophon, dePythagore de Samos à Heraclite d'Ephèse, à travers qui passe lesouffle de l'Iran de Zarathoustra et, au-delà, de l'Inde védique et des
Upanishads, si mystérieusement proches de Platon1.
Héritage de l'Egypte et de ses millénaires, de ses sciences et de ses
visions, qui envoûtèrent Pythagore et Platon, mais aussi fécondation,
réciproque des civilisations : la culture renaît à Alexandrie au moment
où elle meurt à Rome. A Alexandrie, confluent de tous les courants
de pensée et de vie de l'Orient, naissent les mathématiques d'Euclide
et l'astronomie de Ptolémée, comme les grandes illuminations mystiques
de Phiîon et de Plotin, d'Origène et de Clément d'Alexandrie.
Le mythe de l'exceptionnalisme grec n'a pu se former que grâce à
fj cette ignorance volontaire ou ce rejet à la fois des origines et de la
postérité de l'Athènes de Périclès.
Le mythe de l'exceptionnalisme juif est nourri des mêmes ignorances
volontaires et des mêmes rejets : au coeur du « fertile croissant »,
qui va de la Mésopotamie d'où vint Abraham, à l'Egypte d'où Moïse
ramena ses tribus, comment imaginer que de la double captivité de
Babylone et des pharaons, la culture juive, comme la grecque, ne
porte pas, dans ses plus hautes floraisons, la sève puisée dans les
profondes cultures de la Chaldée, celle d'où jaillirent l'épopée de
Gilgamesh comme la science des mages ou le prophétisme de
Zarathoustra, ou celle de l'Egypte et du monothéisme d'Akhenaton
dont l'hymne au Soleil se retrouve, en sa plénitude, dans le psaume
104 de David ?
Le christianisme, à son tour, qui ne vient pas d'Europe — le seul
continent du monde où ne soit jamais née une grande religion — mais
d'Asie, et qui s'est développé d'abord à Antioche, c'est-à-dire en
Asie, et à Alexandrie, c'est-à-dire en Afrique, ne doit-il rien à ce
double enracinement du judaïsme et aux sources orientales de la
culture grecque sur laquelle saint Paul Ta si vite greffé ? Ne doit-il rien
à ces missionnaires bouddhistes envoyés en Palestine, trois siècles
avant la naissance de Jésus de Nazareth, par l'empereur indien
Açoka, et dont les descendants se retrouvent dans les communautés
d'Esséniens, porteurs de comportements et de visions si proches de
ceux du monastère de Qumran ou de l'Evangile copte de Thomas
découvert en Egypte ?
Est-il indispensable à la grandeur d'être fils de père inconnu?
Pourquoi effacer les traces de ce qui a engendré et nourri notre
civilisation ? Nous résignerons-nous au procédé de ces barbouilleurs
qui, pour se convaincre de leur « originalité », ont choisi d'ignorer
toute la peinture antérieure ? Ou bien aurons-nous le génie adulte de
Juan Gris, l'un de ceux qui ont opéré dans notre art Tune de ses plus
profondes mutations, celle du cubisme, écrivant : « La grandeur d'un
peintre dépend de la profondeur du passé qu'il porte en lui » ?
Le christianisme lui-même, précisément parce qu'il aspire à l'universalité,
à la « catholicité », ne se doit-il pas de donner l'exemple de
cet enracinement dans les cultures de tous les peuples, comme l'y ont
appelé les théologiens du colloque d'Abidjan, en septembre 1977,
montrant que le christianisme peut trouver, dans les cultures africaines,
un terreau au moins aussi fertile que dans la culture gréco-latine ?
Or, même si l'impulsion orientale première du christianisme n'a
cessé de sourdre (avec le moine calabrais Joachim de Flore qui, dès le
XIIe siècle, a peut-être pu connaître, en Syrie, la « philosophie
prophétique » musulmane de l'Iranien Sohravardi ; avec Maître
Eckhart, qui se réfère ouvertement à l'inspiration islamique d'Ibn
Sinâ (Avicenne) ; avec saint François d'Assise, qui sut trouver un
langage commun, à Damiette, avec le calife Abd el Malik ; avec saint
Jean de la Croix dont l'expérience mystique est parfois si proche de
celle des soufis de l'Islam), il demeure qu'une conception étroite de
Funiversalisme chrétien a inspiré la politique officielle de l'Eglise
jusqu'à la transformer en fer de lance des plus sanglantes luttes
militaires aux deux pôles de la Méditerranée avec deux siècles de
vaines « Croisades » en Palestine, et sept siècles d'une « Recon-
quista » de l'Espagne, où les Arabes avaient été accueillis en
libérateurs au VIIIe siècle, et où ils avaient fait de Cordoue le centre de
culture le plus rayonnant de l'Europe.
L'Occident, depuis treize siècles, a refusé ce troisième héritage :
l'héritage arabo-islamique qui aurait pu et peut encore non seulement
le réconcilier avec les autres sagesses du monde, mais l'aider à prendre
conscience des dimensions humaines et divines dont il s'est mutilé en
développant unilatéralement sa volonté de puissance sur la nature et
sur les hommes.
Car l'Islam — et l'objet essentiel de cet ouvrage est de le montrer —
n'a pas seulement intégré, fécondé et diffusé, de la mer de Chine à
l'Atlantique, et de Samarcande à Tombouctou, les plus anciennes et
les plus hautes cultures, celles de la Chine et de l'Inde, de la Perse et
de la Grèce, d'Alexandrie et de Byzance. Il a apporté à des empires
désintégrés et à des civilisations mourantes l'âme d'une nouvelle vie
collective, rendu aux hommes et à leurs sociétés leurs"dimensions
spécifiquement humaines et divines de transcendance et de communauté,
et, à partir de cette foi simple et forte, le ferment d'un
renouveau des sciences et des arts, de la sagesse prophétique et des
lois.
La première renaissance de l'Occident s'est esquissée en Espagne
musulmane quatre siècles avant celle d'Italie.
Elle pouvait être une renaissance universelle.
Par le rejet du troisième héritage, celui qui pouvait unir l'Orient et
l'Occident, par une sécession qui le privait, pour des siècles, de
l'apport fécondant de toutes les autres cultures, l'aventure mortelle de
l'hégémonie allait conduire l'Occident, et, avec lui, le monde qu'il
dominait, vers un mode suicidaire de croissance et de civilisation.
Ce qui est devenu le mythe et le dogme du progrès a conduit à la
plus déshumanisée des régressions de l'histoire.
Les grandes invasions et les grandes dominations furent toujours de
grandes régressions.
Lorsque les vagues d'invasions des nomades des steppes submergèrent
les grandes civilisations des deltas (celles de l'Hoang-Ho, de
l'Indus, de la Mésopotamie, de l'Egypte), la victoire ne vint pas d'une
supériorité de culture, mais d'une supériorité militaire : celle du
cavalier sur le fantassin, celle de l'épée de fer sur l'épée de bronze.
Rome ne domina pas la Grèce et ne fonda pas son empire par le
raffinement de sa culture, mais par la lourdeur de ses armes. Les
Huns, les Mongols, les Tartares, qui, avec Attila, dévastèrent
l'Europe entière jusqu'à la Gaule, ceux qui, avec Gengis Khan,
bâtirent le plus vaste des empires en détruisant les civilisations de la
Chine, du Khorezme et de la Perse entière, de l'Inde, ceux qui avec
Tamerlan régnèrent sans merci de la Chine à la Volga, de Delhi à
Bagdad, aucun de ces « bâtisseurs d'empires » n'apportait un message
civilisateur riche d'avenir.
Nos historiens ont justement appelé ces cyclones des « invasions
barbares ». Mais, étrangement, ils changent de vocabulaire lorsque
ces invasions sont le fait des Européens. Ce ne sont plus de grandes
« invasions » mais de grandes « découvertes ». Et, pourtant, que sont
les pyramides de 70 000 crânes érigées par Tamerlan après la prise
d'Ispahan auprès du génocide de millions d'Indiens d'Amérique par
les « conquérants » européens disposant du canon, auprès de la
dévastation de l'Afrique par la déportation de 10 à 20 millions de
Noirs (ce qui, avec dix tués pour un captif, représente de 100 à
200 millions de victimes), auprès de l'assassinat de l'Asie, de la guerre
de l'opium aux famines tuant les Indiens par millions à cause des
régimes de propriété et de taxations qui leur étaient imposés, de la
bombe d'Hiroshima à la guerre du Vietnam ?
 Quel nom, aujourd'hui, donner à cette forme d'hégémonie mondiale
de l'Occident qui dépense 450 milliards de dollars en armements
en 1980, et qui fait mourir la même année, par le jeu des échanges
inégaux, 50 millions d'êtres humains dans le Tiers-Monde ?
Dans la perspective des millénaires, l'Occident est le plus grand
criminel de l'histoire.
Aujourd'hui, en raison de sa domination sans partage, économique,
politique, militaire, il impose au monde entier son modèle de
croissance qui conduit à un suicide planétaire à la fois parce qu'il
engendre des inégalités croissantes, enlève toute perspective aux plus
démunis et fait mûrir les révoltes du désespoir, au moment même où il
a placé l'équivalent de 5 tonnes d'explosifs sur la tête de chaque
habitant de la planète.

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy