18 février 2017

Le troisième héritage (8). Quand la Méditerranée était un lac musulman

Suite et fin de la publication de l'Introduction du livre de Roger Garaudy "Promesses de l'islam".
La préface du livre, écrite par Mr Mohammed Bedjaoui, peut être lue à: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/02/islam-et-dialogue-des-civilisations.html
Luc Collès, que je salue, a publié une analyse de ce livre dans un cadre universitaire: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2013/03/enseignement-pour-une-approche-de.html [A.R]



Il convient même de rappeler que cette tolérance de l'Islam n'était
pas sans péril pour la pureté de la foi. Ainsi, lorsqu'à partir de 661, la
dynastie omeyyade s'empare du califat et qu'elle s'installe à Damas,
non seulement elle s'imprègne de l'influence de l'Empire romain de
Byzance et en adopte les structures et les hiérarchies, mais un
tournant dangereux s'opère dans l'histoire de l'Islam : après les quatre
premiers califes « bien guidés », tous anciens compagnons du Prophète,
Abu Bakr, Omar, Uthman et Ali les Omeyyades s'intéressent
beaucoup plus au pouvoir politique pour lui-même qu'à sa signification
religieuse; et cette séparation est déjà rupture avec l'esprit
profond de l'Islam.
En outre, après le transfert du califat, de l'austère Arabie du Nord
au luxe byzantin de Damas, d'autres moeurs se répandent. Les
distributions de terres aux dirigeants arabes se multiplient dans les
territoires occupés : de grands domaines se constituent au profit de
citadins arabes vivant grâce aux revenus que leur procurent leurs
fermiers indigènes. Les impôts des non-musulmans s'alourdissent. Les
monnaies d'or et d'argent des anciens Empires de Byzance et de Perse
sont frappées par les nouveaux maîtres qui, au mépris des principes
de l'Islam, instituent une dynastie de princes héréditaires. Avec
les Omeyyades, le califat islamique s'était transformé en empire
arabe.
A partir de la cour fastueuse de Damas, où affluaient toutes les
richesses des pays conquis, les étoffes et les vins comme les esclaves et
les oeuvres d'art, l'expansion se poursuivit selon trois axes principaux :
l'Asie Mineure, où trois sièges de Constantinople se soldèrent par des
échecs ; l'Asie centrale, où furent conquis l'Afghanistan en l'an 700,
puis Boukahra (706-709), le Khoresme et Samarcande (710-712) et le
Ferghana (713-714). A u sud, les généraux arabes atteignirent l'Indus
en 711, l'Afrique du Nord et l'Espagne : un camp militaire fut créé à
Kairouan en 670, Carthage fut prise en 698, le Maroc en 708. En mai
711, un général arabe, Tariq, passait en Espagne et, à la tête de
chrétiens dissidents, occupait Cordoue puis Tolède. En 732, un
commando d'Abd al-Rahmân, vraisemblablement au retour d'un raid
sur Saint-Martin-de-Tours, se heurtait, à Poitiers, à l'armée de
Charles Martel, ce qui marqua la limite extrême de l'avancée
musulmane en direction du nord de la Gaule, bien que, dans les
années qui suivirent, les Arabes aient atteint Narbonne, la vallée du
Rhône et la Provence méditerranéenne.
Anatole France, dans la Vie en fleur, marque avec humour la
signification de cette bataille de Poitiers dont l'histoire occidentale a
voulu faire un symbole de l'affrontement entre l'Orient et l'Occident
comme autrefois pour l'escarmouche de Marathon entre les Perses et
les Grecs : « M. Dubois demanda une fois à Mme  Nozière quel était le
jour le plus néfaste de l'histoire. Mme  Nozière ne le savait pas. C'est,
lui dit M. Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la
science, l'art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie
franque. »
La boutade d'Anatole France n'était fausse que sur la chronologie,
car l'épanouissement d'une culture et d'une civilisation spécifiquement
musulmanes ne commença vraiment qu'après la révolution de
750, puisqu'il s'agit bien d'une révolution, et non pas simplement d'un
coup d'Etat ou d'un changement de dynastie.
Avant même la floraison de sa culture propre, l'Islam avait créé les
conditions nécessaires à un renouveau de la civilisation, à l'épanouissement
d'une nouvelle jeunesse du monde.
D'abord en créant, du fait même de l'ampleur de cet empire
naissant, un espace mondial d'échanges commerciaux et culturels, où
allaient se brasser les richesses et les cultures de trois continents :
celles de l'Europe hellénisée et romaine, celles de la profonde Asie,
de l'Iran à l'Inde et à la Chine, celles de l'Afrique.
A cette communauté immense, les musulmans avaient apporté une
langue commune, l'arabe, capable de véhiculer sur tout son territoire
toutes les forces de vie des plus vieilles et des plus riches cultures du
monde ; plus encore, elle leur avait apporté une foi commune en
laquelle chacun, sans renier sa sagesse ou son Dieu, pouvait en
retrouver la source.
Une telle mutation, touchant à tous les aspects de la civilisation,
faisait éclater les structures anciennes. La vocation universelle de
l'Islam ne pouvait plus s'exprimer seulement à travers la domination
arabe des Omeyyades.
A partir de 750, avec la dynastie des Abbassides, s'affirme une
communauté nouvelle, arabo-musulmane, où les musulmans non
arabes auront leur place à part entière.
La umma, la communauté musulmane (et pas seulement arabe),
retrouve, selon la visée première du Prophète, son fondement
religieux, trop souvent occulté sous la domination unilatéralement
politique des Omeyyades.
Le califat change de capitale ; en 762, il fonde, comme centre de
l'Empire, Bagdad, sur le Tigre, tout proche de Ctésiphon, l'ancienne
capitale de la Perse sassanide. Il y a là plus qu'un symbole : les
structures politiques et administratives, et les cadres mêmes qui en ont
la charge, sont plus proches de l'ancien Empire iranien que du style
gouvernemental byzantin des Omeyyades.
Cette profonde mutation se manifeste par un changement de la
politique extérieure et intérieure. A l'extérieur, il n'y aura plus
désormais de grande conquête mais seulement une défense des
frontières. En revanche, à l'intérieur de cette aire géographique
immense, une expansion commerciale sans précédent prend son
essor : de Bagdad, les marchands musulmans, par Bassorah, attei-
gnent l’Inde où ils créent des comptoirs et font leur jonction avec les
négociants chinois.
Par voie de terre, ils établissent des échanges intenses avec la Syrie
et l'Egypte mais aussi, à travers l'Iran, avec l'Asie centrale et la
Chine.
Enfin, la Méditerranée, où aboutissent les pistes caravanières du
Sahara, après la conquête de la Sicile et de la Crête, devient un lac
musulman. La possession de la boussole et du gouvernail d'étambot
donne aux musulmans, pour plusieurs siècles, une suprématie maritime
absolue. « Pendant toute cette période, écrit Ibn Khaldun, les
musulmans l'emportaient sur la plus grande partie de la Méditerranée.
Leurs flottes y croisaient en tous sens [...] Les chrétiens n'y pouvaient
pas même faire flotter des planches1. »
De 750 jusqu'au milieu du XIe siècle, c'est-à-dire jusqu'au moment
où, aux deux pôles de l'Empire, se multiplient les menaces (celles des
Turcs en Iran et à Bagdad, celles des chrétiens en Palestine et en
Espagne, où s'effondre le califat de Cordoue), la domination musulmane
connaît trois siècles d'apogée, apportant, en tous les domaines
de la culture, une première contribution capitale à la civilisation
universelle.
Avant d'aborder la période moderne où l'Islam sera à la source de
la Renaissance de l'Occident, avant de réaliser sa propre renaissance
et d'ouvrir aujourd'hui un nouvel avenir, nous ferons un bilan de sa
première floraison.
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Roger Garaudy. Introduction de « Promesses de l’islam », Seuil , 1981
(Articles 1 à 8 du blog) pp 17 à 45

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy