19 février 2017

L’avenir sera-t-il celui de nos espérances ou bien celui de nos cauchemars ?


Aujourd’hui on sait que l’Histoire ne suit jamais le chemin qu’on lui trace. Non qu’elle soit par nature erratique, ou insondable, ou indéchiffrable, non qu’elle échappe à la raison humaine, mais parce qu’elle n’est, justement, que ce qu’en font les hommes, parce qu’elle est la somme de tous leurs actes, individuels ou collectifs, de toutes leurs paroles, de leurs échanges, de leurs affrontements, de leurs souffrances, de leurs haines, de leurs affinités. Plus les acteurs de l’Histoire sont nombreux, et libres, plus la résultante de leurs actes est complexe, difficile à embrasser, rebelle aux théories simplificatrices. (…)
L’avenir sera-t-il celui de nos espérances ou bien celui de nos cauchemars ? Sera-t-il fait de liberté ou bien de servitude ? La science sera-t-elle, en fin de compte, l’instrument de notre rédemption ou bien celui de notre destruction ? Aurons-nous été les assistants inspirés d’un Créateur ou bien de vulgaires apprentis sorciers ? Allons-nous vers un monde meilleur ou bien vers « le meilleur des mondes » ? Et d’abord, plus près de nous, que nous réservent les décennies à venir ? une « guerre des civilisations », ou la sérénité du « village global » ? Ma conviction profonde, c’est que l’avenir n’est écrit nulle part, l’avenir sera ce que nous en ferons. Et le destin ? demanderont certains, avec un clin d’œil appuyé à l’Oriental que je suis. J’ai l’habitude de répondre que, pour l’homme, le destin est comme le vent pour le voilier. Celui qui est à la barre ne peut décider d’où souffle le vent, ni avec quelle force, mais il peut orienter sa propre voile. Et cela fait parfois une sacrée différence. Le même vent qui fera périr un marin inexpérimenté, ou imprudent, ou mal inspiré, ramènera un autre à bon port. (…)
Je ne voudrais pas me contenter de cette image marine, qui a ses limites ; il me paraît nécessaire d’exprimer les choses plus clairement : la formidable avancée technologique qui s’accélère depuis quelques années, et qui a profondément transformé nos vies, notamment dans le domaine de la communication et de l’accès au savoir, il ne servirait à rien de se demander si elle est « bonne » ou « mauvaise » pour nous, ce n’est pas un projet soumis à référendum, c’est une réalité ; cependant, la manière dont elle affectera notre avenir dépend en grande partie de nous. (…)
Bien que la population de la planète ait presque quadruplé en cent ans, il m’apparaît que, dans l’ensemble, chaque personne est plus consciente que par le passé de son individualité, plus consciente de ses droits, un peu moins sans doute de ses devoirs, plus attentive à sa place dans la société, à sa santé, à son bien-être, à son avenir propre, aux pouvoirs dont elle dispose, à son identité - quel que soit par ailleurs le contenu qu’elle lui donne. Il me semble également que chacun d’entre nous, s’il sait user des moyens inouïs qui sont aujourd’hui à sa portée, peut influencer de manière significative ses contemporains, et les générations futures. A condition d’avoir quelque chose à leur dire. (…)
A condition, surtout, de ne pas se blottir chez soi en marmonnant : « Monde cruel, je ne veux plus de toi ! »


Amin Maalouf "Les identités meurtrières", Ed. Grasset, Paris, 1998.



(Texte proposé par A.D)
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy