4 février 2017

La "raison" doit aussi réfléchir sur les fins et le sens


Mars 1983. Roger Garaudy répond aux questions de la
télévision égyptienne
La tâche de la raison est de poser et de résoudre les problèmes, permettant aux hommes de créer un avenir à visage humain. Aujourd'hui, en Occident et dans le monde qu'il domine, elle ne joue pas ce rôle. Pourquoi ? Parce que ce qu'on a pris l'habitude, en Occident, d'appeler « la raison », est une raison « positiviste », c'est-à-dire une raison infirme, mutilée de sa dimension essentielle : elle ne pose plus le problème des fins, mais seulement celui des moyens. Si bien que nous disposons de moyens gigantesques pour atteindre n'importe quelle fin, même criminelle. L'on a confondu le pragmatisme avec la philosophie de l'action : en posant seulement la question du comment et jamais celle du pourquoi.
Dans cette voie, la science dégénère en scientisme, la technique en technocratie, la politique en machiavélisme. Le scientisme est une forme de superstition, ou plutôt d’intégrisme totalitaire, fondé sur ce postulat : la « science » peut résoudre tous les problèmes. Ce qu’elle ne peut mesurer, expérimenter et prédire, n’existe pas. Ce positivisme réducteur exclut les plus hautes dimensions de la vie : l’amour, la création artistique, la foi. La technocratie est cette forme de somnambulisme d’une technique pour la technique, ne se posant jamais la question des fins. Elle se fonde sur ce postulat : tout ce qui est techniquement possible, est souhaitable et nécessaire. Cette « raison » engendre les pires déraisons, y compris l’arme nucléaire et la « guerre des étoiles ». Le machiavélisme, c’est l’animalité d’une politique définie par la technique de l’accès au pouvoir, et non comme une réflexion sur les fins de la communauté humaine et, ensuite, la mise en œuvre des moyens pour atteindre ces fins.
Ces « dérives » de la raison infirme, positiviste, conduisent le monde à la mort, non par manque de moyens mais par absence de fins. Tel est le problème majeur qui se pose aujourd'hui à l'Occident : celui des priorités, des fins, des valeurs, du sens. D'une réflexion ne portant pas seulement sur la possibilité et les méthodes des sciences et des techniques, mais d'abord sur les fins : quels objectifs doit s'assigner la recherche scientifique pour servir à l'épanouissement de l'homme, et non à sa destruction ? Le problème premier est de lier la science expérimentale, qui est découverte des moyens, à la sagesse, qui est recherche des fins : remontée de fins subalternes à des fins plus hautes, en direction de la fin dernière. Alors la critique de la connaissance prendra son véritable sens en ne reliant pas seulement la science à la sagesse, mais aussi la sagesse à la foi ; car ni la science dans sa recherche des causes, ni la sagesse dans sa recherche des fins, ne peuvent atteindre ni la cause première, ni la fin dernière. La foi commence où finit la raison. Pas avant. Pas avant que la raison plénière, celle qui recherche à la fois les causes et les fins, ait mis en œuvre tous ses pouvoirs.
Tel fut, pendant des siècles, l'enseignement de l'Université musulmane de Cordoue. Ce mouvement, dans sa plus totale liberté, amène la raison à prendre conscience à la fois de ses limites et de ses postulats. La foi n'est plus alors ce qui contredit ou contraint la raison, mais au contraire ce qui l'empêche de s'enfermer sur elle-même dans cette « suffisance » qui est le contraire de la transcendance. La foi est une raison sans frontière. (…) La décolonisation, en nous rendant le contact avec les sagesses de trois mondes, a rendu possible un effort pour relativiser la « raison » occidentale, celle qui, avec Descartes, excluait la réflexion sur les fins, celle qui, avec Auguste Compte, prétendait réduire le monde à la seule dimension des faits et de leurs lois. Celle qui, depuis Platon et Aristote, a élaboré une philosophie de l’être, au lieu d’une philosophie de l’acte. (…)
Le débat sur la raison n’est pas un débat académique. La « raison » positiviste, infirme, mutilée, est en train d’assassiner nos petits-enfants. L’obliger à devenir raison plénière, à réfléchir sur les fins et sur le sens, c’est l’empêcher de rester la servante de la « nécessité » et du « hasard » de Monod, d’une vie qui serait la « passion inutile » de Sartre, ou « l’absurde » de Camus. Refuser la réflexion sur le sens et les fins, c’est mutiler l’homme de sa dimension transcendante : le monde n’est plus alors que l’arène sanglante où s’affrontent aveuglément les volontés de croissance et les volontés de puissance des nations ou des individus, avec leurs « équilibres de la terreur ». Le résultat, « l’événement », est alors, comme écrivait Marx, « quelque chose que personne n’a voulu » : une crise, une guerre, une Europe ne sachant que faire des viandes et du beurre de ses frigorifiques, et un Tiers-Monde voué à la faim, ou une archaïque bataille de l’école, oubliant le problème central : celui des fins de l’éducation et de l’éducation des fins.
L’épopée humaine de millions d’années peut aujourd’hui capoter : nous avons, pour la première fois dans l’histoire, les moyens techniques de détruire toute vie, si une raison plénière ne leur assigne d’autres fins.

Roger Garaudy
, "L’Islam vivant", Ed. Maison des Livres, Alger, 1986. ("L'Islam vivant" est en réalité une version abrégée de "Promesses de l'Islam")


[Un autre extrait de "L'islam vivant": ICI ]

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Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy