14 septembre 2012

Qui sera ton Dieu ? Par Roger Garaudy. Troisième partie: La grande rupture, Jésus


La grande rupture : Jésus



«Je suis venu en ce monde pour une remise en question.» (Jn. IX, 38)
Dans ce monde du désert d’Arabie, travaillé de promesses, de rêves de puissance et de massacres, deux réformateurs religieux sont venus pour une autre promesse, non pas celle de rendre les pauvres riches en leur fournissant par des massacres la terre d’autrui, devenue le signe de leur «élection» mais en faisant de la pauvreté une promesse en soi. Jésus puis Mahomet sont porteurs du même message de paix et de renoncement.
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Ce que Jésus a remis en question le plus radicalement, c'est l'idée que l'on se faisait jusque là de Dieu: d'abord ce n'était plus un super-monarque tout-puissant dirigeant du dehors et d'en haut le destin des peuples et des empires, mais l'être le plus démuni de puissance ou de richesse, immergé au milieu des plus démunis de puissance, et de richesse, et partageant leurs misères, leurs impuissances jusqu'à la mort la plus infamante: celle que l'on réservait aux esclaves rebelles (par exemple à Spartacus et à ses six mille compagnons de lutte).
Il remettait en question l'idée même qu'on se faisait de ce roi: ce n'était plus un roi fainéant qui aurait créé le monde en six jours et en une seule fois et, satisfait de son œuvre, aurait dit que cela était bien, de sorte que désormais vouloir changer cet ordre, établi une fois pour toutes par Dieu, était un sacrilège. Jésus dit au contraire: «Mon Père jusqu'à présent est à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre. » (Jn, 17). Il y ajoutait cet-appel à la participation des hommes, à cette création continuée: «En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais, il en fera même de plus grandes.» (Jn XIV, 12)
Jésus rend visible le « Dieu caché »
Ne prétendant jamais être Dieu, mais messager des volontés de celui qu'il n'appelait ni Seigneur ni Maître, mais son Père, c'est à dire l'Amour sans limite. L'amour du tout de l'humanité et de la vie.
Il montre aux hommes ce qu'est la vie véritable: l'amour qui est d'abord l'amour du Tout, prévalant sur toutes nos ambitions ou nos désirs partiels.
Les Pères de l'Église, ne s'y sont pas trompés, rappelant le message unique de Jésus ; nous montrer ce qu’est une vie véritablement humaine, c’est à dire, divine : « Dieu c’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. » Jésus n'a jamais prétendu édicter des lois, mais appeler à l'amour. Il n'a jamais prétendu exclure ou interdire. Il n'a jamais prétendu juger. Jésus disait : «Je suis venu appeler non pas les justes mais les pêcheurs.» (Mc II, 12). Il disait au criminel sur sa Croix : « Aujourd'hui tu seras au Paradis avec moi.» (Luc.23-41) et aux «gens du monde» : « publicains et prostituées vous précéderont dans le Royaume de Dieu ». IL ne s'est pas attribué de miracle, répétant à ceux qui lui en prêtaient le pouvoir magique. « C'est ta foi qui t'a sauvé » (Matth. IX, 22-30-34; McIV, 15; Luc, VIII, 24-VII 43-XVIII, 4243).
Au, lieu de se laisser appeler «seigneur » (le nom qu'à cette époque les esclaves donnaient à leur maître et les juifs à leur Dieu ), il ne se laisse appeler ni seigneur ni maître ni même bon: « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon sinon Dieu seul ! ». (Luc XVII, 19)
Car Jésus ne prétend jamais être Dieu mais seulement son messager. Lorsqu’il dit: « Le Père et moi nous sommes UN » (Jn XII, 45). IL précise aussitôt, qu'Il rend visible, par ses paroles et ses actions, le Dieu caché : « Qui me voit, voit celui qui m'a envoyé » (Jn XII, 45). « Je n'ai pas parlé de moi-même, mais le Père qui m'a envoyé, m'a prescrit ce que j'ai à dire. » (XII, 40)
Il s'identifie si peu au Père, qu'il dira sur sa Croix: « Père, si tu veux, écarte de MOI cette coupe... mais que ta volonté soit faite et non la mienne.» (Lc XXII, 42)
Il ne se réserve pas, pour Lui seul, le titre de «Fils de Dieu»: « Les pacifiques seront appelés Fils de Dieu ». (Mt, X, 9)
Le Coran a enseigné aussi cette vision dynamique du monde que Dieu «ne cesse de créer» (XXXV, 81), «un dieu qui ne connaît ni cesse ni repos.» (II, 255) «Il commence la création et il la recommence.» (X, 4). «Il est présent en chaque chose nouvelle. »
Ces révélations toniques sont plus actuelles que jamais: les périls qui nous menacent sont si grands qu'ils ne pourraient être conjurés par des mesures économiques ou politiques partielles, mais par un changement radical dans l'esprit et le cœur des multitudes, par une nouvelle levée de la foi. Les disciples demandaient déjà à Jésus: « Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » (Jn VI, 19)
Ce dieu de Jésus ou de Mahommet n'est ni un être ni un maître, mais au contraire un appel au combat pour réaliser ce Royaume. Rien ne nous est promis et personne ne nous attend.
Bonhoeffer voit la spécificité du christianisme, dans le fait que c'est la seule "religion" dans laquelle «Dieu est impuissant et faible dans le monde », «Dieu nous fait savoir qu'il nous faut vivre en tant qu'hommes qui parviennent à vivre sans Dieu»[1]. C'est ainsi que Jésus nous a rendus majeurs et responsables: finis les dieux bouche-trous de nos ignorances et de nos impuissances ! Ce n'est pas Dieu qui a à nous aider, c'est nous qui avons à aider le Dieu vivant dans sa lutte pour l'avènement du Royaume, à travers toutes les défaites de l'histoire. Jésus n'est pas venu nous « sauver », comme un pompier qui tire de l'eau un homme qui se noie. II est venu pour nous sauver de toutes les religions craintives et plaintives implorant à chaque difficulté, la "puissance" de Dieu pour nous décharger de notre propre impuissance. Jésus nous a enseigné à vivre debout, en hommes qui se savent pleinement responsables de la vie grande et nouvelle dont il nous a montré le chemin et donné l'exemple. Aucune Église ne peut nous prendre en charge comme des enfants ou des infirmes, nous pardonner nos fautes ou les punir, nous faire des promesses parolières qui nous dispenseraient du combat. L'iconoclasme de Bonhoeffer à l'égard de toutes les caricatures cléricales de la foi est le plus stimulant des efforts.
Il n'est pas le premier à s'engager dans cette voie; déjà l'abbé Joachim de Flore, au XIIe siècle, avait montré que les Églises ne sont pas le Royaume de Dieu, et que l'histoire des hommes continue sous la propre responsabilité de chacun d'eux habité par l'Esprit tout en tous.
Jésus nous a montré ce qu'est la plénitude de l'homme. Il demeure le pivot autour de qui flottaient mes voies changeantes, où, comme dit Leonardo Boff : «J'ai changé, non de bataille, mais de tranchée.»
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Un Jésus mystique
Le cardinal Ratzinger disait: « Jésus met en question tout 1'Ancien Testament[2]. » Ce qu'il y a de plus inouï dans le message de la vie de Jésus c'est l'annonce que tout est possible et que nous ne devons pas nous en remettre à un Dieu puissant, Zeus ou Yahvé, pour accomplir notre destin.
Comme écrivait le pasteur Bonhoeffer avant d'être exécuté par les nazis : « Le christianisme est une nouvelle manière de vivre sans espérer un appui externe, et à mourir sans la promesse d'une autre vie. Être chrétien ne signifie pas, écrit-il, être religieux, il veut dire être homme. Jésus ne nous a pas appelé à une nouvelle religion, mais à la vie, à une vie totalement responsable[3]. »
Nous sommes totalement responsables ; Dieu ne parlera jamais si tu ne lui prêtes pas ta bouche, il n'agira jamais si tu ne lui prêtes pas tes mains.
La naissance virginale de Jésus n'est pas autre chose que la merveilleuse image de cette universalité de Jésus. L’un des Pères de l’Église, Clément d’Alexandrie, disait de Jésus, en 193 : « Il n’est ni barbare, ni juif, ni grec, ni homme ni femme ; c’est l’homme nouveau, transformé par l’esprit saint de Dieu[4]. »
La Résurrection de Jésus, c'est le passage de la mort à une vie nouvelle que partagent avec Jésus tous ceux qui croient en Lui, et c'est pourquoi Jésus, dans les Évangiles, n'est apparu, comme ressuscité, qu'à ceux qui croyaient en Lui.
Or Jésus, bien que les auteurs des Évangiles décrivent ses miracles, ne s'attribue aucun pouvoir magique, il ne cesse de rappeler l'essentiel : « C'est ta foi qui t'a sauvé! » (Mat. 9, 22;15, 28 ; Mc 5, 30-34, 10, 52; Lc 7, 50; 8, 45-48;17, 19) Matthieu précise même qu'à Nazareth « Il n'a fait aucun miracle du fait que les gens ne croyaient pas en Lui » (13-58). Marc dit aussi : « IL ne pouvait en cet  endroit accomplir aucun miracle » (Mc, 7-5)
Comme si croire à la Résurrection n'était que croire à un événement miraculeux du passé et n'était pas une foi vivante et active: Jésus est vivant. La résurrection peut se produire tous les jours, c’est-à-dire le passage d'une vie à une vie nouvelle, le passage d'une vie qui n'a pas de sens (c’est-à-dire la mort) à une vie qui a un sens, soit à une vie proprement humaine. Ce n'est pas une Résurrection matérielle et miraculeuse survenue il y a deux mille ans, comme le retour d'un corps que l’on peut palper, ou voir manger du poisson grillé. De même l'on n'a pas besoin de preuve comme celle du tombeau vide ou du suaire de Turin.
La Résurrection n'appartient pas au passé. Elle n'appartient pas, non plus, au futur comme une promesse de la fin des temps qui nous garantirait que nous bénéficierons du même événement magique pour ressusciter quand viendra notre tour. La Résurrection c'est le présent et la présence, la présence de Jésus vivant et non reconstruit à partir de mythes antiques de l'Ancien Testament, Il vit en nous pour nous rendre présent en chaque instant la possibilité de choisir une vie nouvelle.
La théologie de la Croix n'est pas une exaltation de la douleur. Ce n'est pas la douleur qui libère et qui sauve. C'est l'espérance et l'amour actif pour mettre fin à cette douleur. La foi dans la Résurrection c'est donc le choix d'une forme de vie nouvelle, un engagement de notre être entier. Non seulement une adhésion intellectuelle, ou une effusion sentimentale, mais une action concrète pour accomplir ce que la vie de Jésus nous a enseigné. Au centre de sa prédication, il y a l'annonce du Royaume; elle implique pour nous l'engagement de le faire advenir.
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L’option préférentielle pour les pauvres
La naissance de Jésus montre déjà son appartenance radicale. Jésus est, dès le départ, ce que nous appellerions un SDF (sans domicile fixe) : l’on nous montre Marie, lors de son accouchement, obligée de "déposer dans une mangeoire", à l'étable, le nouveau-né "parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle d'hôte." (Lc II, 7).
La « bonne nouvelle » est annoncée aux pauvres (Mat 11-5). L'appel de Jésus est sans équivoque. Quand au Jugement dernier les justes nous demanderont : « Quand nous t'avons vu affamé et que nous t'avons alimenté et vêtu, malade ou en prison, nous sommes venus vers Toi. », la réponse est claire : « Chaque fois que vous avez fait cela à l'un des plus petits d'entre vous, qui sont mes frères, c'est à MOI que vous l'avez fait. » (Mt. 25-37, 40)
Cette option prioritaire pour les pauvres fut rarement celle des «théologies de la domination», des grands prêtres et des maîtres de la terre, plus ou moins liés au pouvoir quand ils n'étaient pas ses complices Jésus, est sans aucun doute sévère à l'égard des riches et des puissants. Aucun d'eux ne peut entrer au Royaume des cieux. (Mc, 10-23-24 ; Lc, 17-24)
Saint Jacques, animateur de la communauté de Jérusalem, soulignait avec la plus grande force que c'est un devoir inconditionnel que nous avons à l'égard des pauvres, il écrivait dans son Épître : « Riches, votre richesse est pourrie » (Jb 5-1) ou encore « A quoi nous servirait d'avoir la foi si nous n’avons pas les œuvres, si un frère ou une sœur n'ont rien à manger tous les jours, sans que tu lui donnes de ta subsistance, à quoi servirait ta foi. La foi est inopérante sans les œuvres ». L'homme est justifié par ses oeuvres et pas seulement par sa foi. (Jb 2-14-16 et 20-24)
La bonne nouvelle du Royaume est annoncée aux pauvres (Mat., 11-5) (Lc, 7-22) et saint Jacques nous dit : « Dieu a choisi les pauvres » (Jb 2-5) Alors qu'il est difficile pour un riche d'entrer dans le royaume des cieux (Mc, 23-24) (Lc, 18-24) et au contraire « les pauvres sont les héritiers du Royaume » (Jb 2-5)
Ces préceptes originels sont encore vivants dans la communauté chrétienne car ce sont eux qui inspirent directement les théologies de la libération dans leur option préférentielle pour les pauvres, telle qu'elle fut affirmée à Vatican II et à la conférence de Medellin.
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Il n'existe aucun précédent de ce que fut Jésus dans les images que les peuples se faisaient jusque là de Dieu.
1. - Il n'est pas l'héritier du condottiere David tel que la Bible nous raconte sa vie dans Samuel 1 et 2, et dans le Livre des rois. Le parallèle est pourtant difficile sans compter les passages où les évangélistes et les Actes reproduisent à son sujet les références, citées par leur maître saint Paul, insistant surtout sur la fidélité de David aux ordres de Dieu. Il est vrai que, de ce point de vue, nul, sauf peut être son ancêtre Josué, n'a obéi plus strictement aux ordres de massacres et d'exterminations que l'un et l'autre disaient recevoir du "Dieu des armées". (Voir ce que fait, d’après l’Ancien Testament, la vie de David)
2. - Sa vie et sa mort excluent toute extériorité d'un Dieu. Il est pleinement homme comme il est pleinement messager de Dieu en se révélant d'abord aux pauvres, aux démunis.
3. - Sa vie et sa mort mettent fin à l'idée maudite d'un "peuple élu" qui est le propre de toute les religions tribales et de leurs dieux jaloux et partiaux en faveur de leur peuple, leur donnant la terre et la victoire par des massacres. Il est significatif que par sa naissance virginale que Jésus ne soit le fils d'aucun homme particulier, ni chrétien, ni juif, ni chinois, ni noir… Il est le fils de l'Homme inséminé de Dieu.
Jésus exige l’abandon de tout ce qui nous est propre et que résume la propriété. Au jeune homme riche, qui respectait tous les commandements de la loi, Jésus dit :  « Il te manque une seule chose : tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, après viens et suis-moi ». (Lc 18-20).
Il en fut ainsi pour Simon, pour Jacques, et pour Jean : « laissant tout ils le suivirent (Lc 5-11). Abandonnant tout, il se leva et le suivit. » (Lc 5-28)
« Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple » (Luc 14-33)
Ce renoncement au petit "moi", est la condition de l'éveil et de la prise de conscience.
Tel est le prix de la Résurrection, de la réalité du Royaume, un Royaume dans lequel on n'entre pas par la conquête, comme DAVID, mais par le renoncement.
Ce Royaume est déjà là où un homme réalise ce renoncement total. S'il n'est pas encore là c'est que ceci ne s'est pas encore réalisé dans tous les hommes. La tension entre le choix de l'éveil personnel à la vie du tout et le « pas encore » de l'éveil de tous à la vie du tout, est la tragédie optimiste du réveil, car chacun de nous est responsable de l'éveil de tous.
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L'Islam vivant
Les messages de Mahomet, à la Mecque, sont proches de ceux de Jésus dans les Evangiles. Ils nous révèlent, comme lui, ce que doit être la vie personnelle véritable d'un homme total, c'est à dire habité par Dieu. Cela suffit pour que les riches Mecquois mettent à prix sa tête et le vouent à la mort, comme les grands prêtres sadducéens, reniant leur propre Dieu, qui, selon leurs paroles, était leur seul roi, disaient à Pilate, pour faire condamner Jésus comme «roi des juifs» : nous n'avons qu'un seul roi: César. Ils obtiennent que Jésus soit crucifié. Mais Mahommet, lui aussi menacé de mort, réussit, avec ses plus fidèles compagnons, réussit à échapper au complot et à gagner Médine où il devint chef d'État.
C'est une expérience historique unique: en restant fidèle à l'enseignement de Jésus sur la vie personnelle de l'homme, comment maintenir le cap lorsqu'on a la responsabilité d'un peuple et d'un État et qu'il faut gouverner sans renier les principes de la vie personnelle? Mahomet commence par universaliser le message: il ordonne d'honorer tous les prophètes antérieurs, envoyés par le même Dieu: Abraham ou Jésus, qu'il place au dessus de tous les prophètes par sa naissance surnaturelle (d'une vierge), et qu'il salue du nom de Messie (non au sens hébraïque de souverain d'un peuple élu, mais comme le sauveur de tous les hommes et de tous les temps), celui qui réalisera le «Royaume de Dieu».
L’Islam n'est pas une religion nouvelle qui serait née avec la prédication du prophète Mahomet: Allah n'est pas un Dieu particulier, propre aux musulmans. Allah, "le Dieu" , est la traduction littérale du mot désignant le Dieu unique. Un chrétien de langue arabe, dans sa prière et sa liturgie, dit Allah, pour invoquer Dieu. Islam signifie : abandon volontaire et libre à Dieu seul, ce qui est le dénominateur commun de toutes les religions révélées : juive, chrétienne, musulmane, depuis que Dieu a "insufflé en l'homme de son esprit" (Coran XV, 29), c’est-à-dire depuis le premier homme.
Le Coran, de la manière la plus explicite, définit ainsi l'Islam: Dieu commande à Mahomet de dire : "Je ne suis pas un innovateur parmi les prophètes." (XLVl, 9). Il lui rappelle à maintes reprises : "Nous avons envoyé des prophètes avant toi...". (XIV, 30; XV, 10 ; XVI, 43 ; XXX, 47; XL, 78) "Mahomet , dit le Coran (111, 144), n'est qu'un prophète; des prophètes ont vécu avant lui". Tous furent messagers du même Dieu. Abraham, par sa soumission inconditionnelle à la volonté de Dieu, au-delà de nos petites morales et de nos petites logiques humaines, est le «père des croyants» et leur guide exemplaire (II, 124). «Votre religion, dit le Coran (XXII,72), est la religion de votre père Abraham.» Lorsque est évoquée la visitation d'Abraham, il est appelé «musulman», muslim, c’est-à-dire: «soumis à Dieu» (LI,36), des siècles avant le prophète Mahomet.
Jésus, bien qu'il ne soit pas considéré, dans le Coran, comme Fils de Dieu, occupe, parmi les prophètes, une place exceptionnelle car aucun autre, même Mahomet, n'est né d'une vierge. Dieu dit, dans le Coran, à propos de Marie (XXI, 91) : «Celle qui est restée Vierge, nous insufflâmes en elle de Notre esprit, et nous fîmes d'elle et de son fils un signe pour le monde.»
Le verset suivant ajoute : «Cette communauté, qui est la vôtre est une communauté unique.» (Formulation que l'on retrouve identique, en XXIII, 52).
Écartant, toute interprétation particulariste prétendant la réduire aux seuls disciples de Mahomet, le Coran définit cette communauté universelle : «Dites: Nous croyons à Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismail, à Isaac, à Moïse, à Jésus, et à ce qui a été donné aux Prophètes de la part de leur Seigneur Nous ne faisons point entre eux de différence, et nous nous soumettons à Dieu.» (II, 136; 111, 84 et XXIV, 46)
Dieu, dans le Coran, ordonne aux musulmans d'honorer les prophètes des juifs et le messie des chrétiens. (IV, 15 1 ; LVII, 18)
Le prophète Mahomet vient rappeler à tous les hommes la religion primordiale : «Tiens-toi debout, en vrai «hanif» qui professe la religion primordiale, la religion naturelle, celle que Dieu a inscrite au cœur de tout homme. C'est un don universel et immuable que Dieu a fait à ses créatures. Telle est la vraie religion, mais la plupart des hommes ne savent pas.» (XXX, 30)
Son problème fondamental est de montrer comment l'homme peut participer à cet acte de création d'un monde toujours en naissance, acte de Dieu dont le Coran révèle qu'il ne cesse de créer.
Nous ne pouvons le connaître que par les «signes» (ayat) de son action: qu'il s'agisse du monde visible de la nature, des événements de l'histoire des hommes ou des révélations de ses prophètes.
La vision dynamique du monde, dans le Coran, découle de cette incessante action créatrice de Dieu. Il est «le Vivant» (Il, 255 ; III, 2, etc.) ; «Le Créateur par excellence, Celui qui ne cesse de créer » (XXXV, 81) ; Celui «qui est présent en chaque chose nouvelle» (LV, 29). Cette création continuée maintient en existence (II, 255) toute chose. Contrairement à la Genèse (II, 2), Il ne connaît ni cesse ni repos (II, 255). «Il commence la création et la recommence» (X, 4).
La sharia coranique nous donne ainsi les principes directeurs d'une indispensable recherche de moyens d'une autre « modernité » que celle de l'Occident. Cette recherche, dont les grands juristes du passé nous ont donné l'exemple en faisant l'effort nécessaire ("ijtihad") pour résoudre les problèmes de leur temps, chacun de nous est personnellement responsable de l'accomplir pour contribuer à la solution des problèmes de notre temps. Et tout d'abord de passer d'une société fondée sur le profit (monothéisme du marché), à une société fondée sur des valeurs (qui ne seraient pas des valeurs marchandes).
Le mot «sharia» peut recevoir une définition précise de par la paucité des occurrences du terme dans le Coran: le mot tel quel n'est employé qu'une fois dans le Coran (45, 18) et dans trois autres versets apparaissent des mots de même racine : le verbe «shara'a» (42,13) et le substantif «shir'a» (5, 48). En quoi consiste cette «voie» (sharia) ? C'est ce qui nous est précisé en 42, 13 : «En matière de religion il vous a ouvert une voie (ici c'est le verbe «shara'a») qu'il avait recommandée à Noé, celle-là même que nous t'avons révélée, celle que nous avons recommandée à Abraham, à Moïse, à Jésus : suivez-la, et n'en faites pas un objet de division.»
Il est donc parfaitement clair que cette voie est commune à tous les peuples, à qui Dieu a envoyé ses prophètes (à tous les peuples et dans la langue de chacun d'eux). Or les codes juridiques concernant par exemple le vol et sa punition, le statut de la femme, le mariage ou l'héritage sont différents dans la Thora juive, dans les Évangiles des chrétiens, ou dans le Coran. La sharia (la loi divine pour aller à Dieu) ne peut donc pas inclure ces législations (fiqh) qui, à la différence radicale de la sharia commune à toutes les religions, diffère avec chacune d'elles selon l'époque et la société où un prophète a été envoyé par Dieu. Dieu dit dans le Coran (13, 38) : «À chaque époque un livre», et encore «il n'existe pas de communauté où ne soit passé un prophète pour l'avertir» (35, 24 et 16, 36).
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Un Islam vivant doit s'enrichir par la réflexion critique sur le développement des sciences.
Un Islam vivant doit s'enrichir chez les grands explorateurs de l'âme qui en ont reconnu les dimensions divines, des Upanisads de l'Inde au Taoïsme de Tchouang-Tseu, à Kierkegaard, à Dostoïevski. Selon la recommandation de Ghazali dans son " Ihud " (en particulier dans le chapitre qu'il consacre à l'amour) : la «revivification des sciences» exige l'expérience soufie de l'intériorité, celle d'Attar et de Roumi, de Junaîd, de Sohravardi, d'Ibn Arabi, celle de Mohammed Iqbal, comme de maître Eckart, ou de Saint-Jean de la Croix.
Cette ouverture à la vie intérieure et à la vie spirituelle de toute l'humanité est la voie royale de la renaissance des sciences dans le monde islamique.
La théologie musulmane sera d'autant plus riche qu'elle saura intégrer les plus profonds apports de l'exégèse et de la théologie des spiritualités antérieures.
Quant à la nécessité d'une lecture allégorique, le Coran lui-même nous donne les clés de sa propre lecture, les principes de son interprétation ("tafsir"), qui portent à la fois sur la signification de la parole, et sur l'application de ses principes à des problèmes nouveaux.
"Dieu, dit le Coran (XIII, 17), propose en paraboles le vrai et le faux, " ou encore, (XIV, 25): " Dieu propose aux hommes des paraboles, peut-être réfléchiront-ils ? " ou encore (XXX, 27) : " Dieu vous a proposé une parabole... voilà comment Nous proposons Nos signes à des hommes qui réfléchissent. "
Ceci est répété et illustré maintes fois (Il, 266; XIV, 24, etc.).
Ce symbolisme découle de la transcendance de Dieu.
C'est une condition nécessaire pour échapper aux perversions d'une lecture littérale, décharnée par le dogmatisme de dix siècles de gloses : ne pas confondre ce qui est parabole pour désigner un sens, de ce qui est parole historique comme réponse directe à une question.
Ce qui est commun a tous, c’est le message divin, trop souvent corrompu, mais qui se ramène a un enseignement très simple , l'unité de Dieu (attawhid billaah) sans laquelle le monde serait un chaos -, l'unité humaine, aucun homme ne pouvant être supérieur aux autres, sinon par sa piété ; l'unité du sens de la vie que Dieu nous indique par ses " signes " (ayat), depuis les phénomènes de la nature et les événements de l'histoire, jusqu'aux paroles des Prophètes : la responsabilité de l'homme et son devoir d'agir pour transformer le monde et les sociétés humaines en se conformant à la volonté de Dieu.
Malheureusement, l’histoire de chaque religion comporte des étapes de falsification du message divin, auquel le pouvoir cherche à imputer des distorsions qui conviennent à ses abus d’autorité. Nous allons rappeler quelques unes des étapes cruciales dans l’élaboration du christianisme institutionnel, pour montrer comment la première manipulation est celle des mots libérateurs, qui sont délaissés au profit d’une « langue de bois » qui paralyse la réflexion et bloque la respiration naturelle du sens commun.

Roger Garaudy

A SUIVRE

[1]. Bonhoeffer, Résistance et soumission, p. 762 Il y a deux éditions, l’une fait 211 p., l’autre 444! Titre(s) : Dietrich Bonhoeffer. Résistance et soumission [Texte imprimé][?Widerstand und Ergebung?], lettres et notes de captivité. Traduction française de  Lore Jeanneret, Genève : Labor et fides, 1963  In-16 (20 cm), VI-211 p., et Résistance et soumission [Texte imprimé] : lettres et notes de captivité / Dietrich Bonhoeffer ; éd. par Eberhard Bethge ; trad. de Lore Jeanneret  Traduction de :   Widerstand und Ergebung,  Nouv. éd.   Genève : Labor et fides ; Paris : diff. Librairie protestante, 1973
[2]. J. Ratzinger, Cours de théologie  TUBINGEN (1966 et 1967) page 38 à 43
[3]. Bonhoeffer, Op. cit.
[4]. Protreptique XI, 112.

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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy