6 septembre 2012

Qui sera ton Dieu ? Par Roger Garaudy. Introduction: Un chemin dans la nuit (2). "Je devins musulman, sans renier ni Jésus ni Marx"




Nous continuons pour plusieurs semaines la publication du texte de Roger Garaudy "Qui sera ton Dieu ?"



Qui sera ton Dieu ? Par Roger Garaudy. Introduction: Un chemin dans la nuit (2).
"Je devins musulman, sans renier ni Jésus ni Marx"
---------------------------------------------------------------------

Quel est ton Dieu ?
Une question à laquelle, depuis des millions d'années, des milliards d'êtres humains ont trouvé réponse,
une question pourtant dont il est impossible de formuler la réponse.
Ceux qui, en près d'un siècle de vie furent mes guides et mes modèles, où qu'ils en puisent la source, ont 
avivé la même flamme : vous, Dom Helder Camara l'archevêque brésilien qui écrivait au dirigeant 
communiste que j'étais alors : « Nous avons la même soif ». Et vous, père Chenu, ou plutôt : Chenu,
mon Père, écrivant :« Plus je travaille plus Dieu est créateur. » Et vous, mes compagnons, de Thorez me
 montrant, dans le martyre du théologien Thomas Münzer les racines du socialisme moderne, à Aragon 
dont résonne encore en mon cœur le poème La rose et le réséda.
Nous sommes tous restés au bord du même gouffre, du même néant silencieux peuplé d'une infinité de
possibles. Nous sentions bien le vide dont il nous entourait et l'inextinguible désir d'en explorer la forêt 
vierge.Je ne sais pas comment j'aurais pu vivre sans eux, sans ces appels venus pourtant de tous les
horizons. Si j'aurais pu vivre ce qui s'appelle la vie.
Depuis cette enfance de la foi, jusqu'à ses dernières et inaccessibles lueurs, je me sens hanté, mais
 illuminé aussi dans ma nuit, par mille essais contradictoires et fraternels.
*
*   *
La première rencontre – je dis rencontre, car nous avons chaque fois l'impression que quelqu'un vient vers 
nous, prend notre main, et nous amène « là-bas » – fut celle de Jésus.
Dans le cadre, – j'allais dire la cage – où j'avais, jusqu'à 16 ans, vécu dans mon athéisme confortable
(je veuxdire sans question et sans recherche), ce fut une décisive ouverture : de l'air qui vous grise comme 
unebouffée de vent de mer, de vent et d'infini. C'était Jésus. Celui qui ne vous quitte jamais. Non plus avec 
une couronne d'or mais d’épines, des guenilles de vagabond, les cheveux en broussaille, comme dépeignés
 par les bourrasques du large. Et ses pieds nus de mendiant, mais capables de faire le tour de la terre plus
vite qu'un soleil. Non d'un roi qui commande mais d'un frère pauvre, que l'on ne peut même pas voir, mais
 imaginer, et dont l'appel est irrésistible et définitif. J'étais par lui lavé de mes certitudes tranquilles et de la 
finitude de la paresse d'âme.
Pourtant je renâclais encore, comme un cheval rétif. Tu as vécu, mon frère, Fils de l'homme, et tu es mort 
de la vie la plus vraie qui soit, mais en laissant régner les grands prêtres juifs et les occupants romains. Tout
un peuple écrasé par cette double Loi : celle des sadducéens et celle des césars.
Alors, comment vivre de ta vie, la seule qui puisse être celle des hommes et des Dieux, mais en participant
àtoutes les révoltes contre toutes les oppressions ?
Pour t’être plus pleinement fidèle, poursuivre, avec tous nos compagnons, la route que tu avais ouverte
pour nos vies personnelles, être le levain de toutes les rébellions avec toutes les victimes de la terre, il fallait 
suivre ta marche, mais pas seul, avec eux tous. Je devins militant grâce à ton éveil, et pour t'être fidèle je  
devins communiste dans ce mouvement immense des opprimés et des affamés, dans cette solidarité qui 
donnait un visage à l'espérance de millions d'hommes, comme tu as su le donner autour de toi. Des millions,
dans ce combat, sont morts, tués par les mêmes pouvoirs auxquels se joignaient si souvent ceux qui se
réclamaient de toi mais avec d'autres habits et d'autres amis. Pour les «tiens», devenus «les miens», il y en 
avait même qui, à cause de ces usurpateurs de ton nom, te maudissaient sans t'avoir connu, et que j'aimais
comme toi-même, l'inconnu, partout et en tous présent.
Une fois de plus, les sans-grades furent trahis par leurs maîtres temporels ou spirituels, les uns même en
péplum rouge autour d'un homme en blanc, comme au temps de l'Empereur toujours romain qui jetait tes
disciples aux bêtes. J’ai été chassé de cet autre état-major, qui se disait « communiste », devenu complice 
de ta deuxième mort, et j'espérais ton retour. Tu l'avais annoncé à tes disciples : « Il est bien pour vous 
que je parte : en effet, si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. J’ai encore beaucoup de choses
à vousdire mais vous n'êtes pas à même de les supporter... » (Jn, XVI, 13). « Lorsque viendra l'esprit de 
vérité il vous fera accéder à la vérité tout entière... » (Jn, XVI, 16, 7). « Il vous communiquera ce qu'il 
reçoit de moi. » (Jn, XVI, 33). « En ce monde vous faites l'expérience de l'adversité, mais soyez plein 
d'assurance, j'ai vaincu le monde ».
Jésus nous a montré ce qu'est la plénitude de l'homme. Il demeure le pivot autour de qui flottaient mes 
voies changeantes, ou, comme dit Leonardo Boff : «J'ai changé, non de bataille, mais de tranchée.»
Les messages de Mahomet, à la Mecque, sont proches de ceux de Jésus dans les Évangiles. Ils nous 
révèlent, comme lui, ce que doit être la vie personnelle véritable d'un homme total, c'est à dire habité par
Dieu. Cela suffit pour que les riches Mecquois mettent à prix sa tête et le vouent à la mort, comme les
grands prêtres sadducéens, reniant leur propre Dieu, qui, selon leurs paroles, était leur seul roi, mais 
disaient à Pilate, pour faire condamner Jésus comme « roi des juifs « : nous n'avons qu'un seul roi : César.
Ils obtiennent que Jésus soit crucifié. Mais Mahomet, lui aussi menacé de mort, réussit, avec ses plus
fidèles compagnons, réussit à échapper au complot et à gagner Médine où il devint chef d'État.
C'est une expérience historique unique : en restant fidèle à l'enseignement de Jésus sur la vie personnelle de l'homme, comment maintenir le cap lorsqu'on a la responsabilité d'un peuple et d'un État et qu'il faut 
gouverner sans renier les principes de la vie personnelle ? Mahomet commence par universaliser le 
message : il ordonne d'honorer tous les prophètes antérieurs, envoyés par le même Dieu : 
Abraham ou Jésus, qu'il place au-dessusde tous les prophètes par sa naissance surnaturelle (d'une 
Vierge), et qu'il salue du nom de Messie, non au sens hébraïque de souverain d'un peuple élu, mais 
comme le sauveur de tous les hommes et de tous les temps, celui qui réalisera le « Royaume de Dieu ».
Il place au centre de son message l'option préférentielle pour les pauvres : «Lorsque je veux détruire une 
cité,dit-il au nom de Dieu, je donne le pouvoir aux riches». Tous les préceptes économiques du Coran
tendent à créer une société égalitaire : le zakat, l’un des cinq préceptes fondamentaux de l’Islam, est un prélèvement surla fortune et non pas seulement sur le revenu, de sorte que nul ne peut vivre de 
la richesse de ses ancêtres ; le riba, c’est-à-dire l'interdiction de toute propriété qui ne soit pas fondée
sur le travail, afin d'empêcher que l’argent s'accumule à un pôle d'une société, et la misère à l'autre.
Je devins musulman, sans renier ni Jésus ni Marx. Avec, au contraire, la volonté de leur rester fidèle. Mais,
comme dans toutes les religions (qui sont le contraire de la foi : elles sont une manière de « croire », alors 
que la foi est une manière d'agir) les chefs des musulmans, les princes, et les docteurs de la Loi à leur 
service, déshonoraient l'Islam, qui, lui aussi, a donné un visage à l'espérance de millions d'hommes et de
femmes. Tout comme le judaïsme et le christianisme, ils firent passer les rites et les dogmes avant le message d'Abraham, de Jésus et de Mahomet, afin de faire croire, au nom de strictes observances, que « pratiquer » 
c'était obéir à leurs interdits, et non pas lutter pour la libération divine et humaine de toute misère, de toute humiliation, detoute situation de l'homme où son visage est défiguré au lieu d'être semblable au visage de 
Dieu. L'on vit pulluler dans leurs temples, pendant des siècles des « pontifes » aux pleins pouvoirs et aux
pleines richessescomme les anciens « empereurs romains », des souverains débauchés et despotiques qui 
se donnaient, comme Mou'awya, pour les successeurs des « califes bien guidés ». Ils ont, jusqu'à nos jours,
des successeurs corrompus par les mêmes vices, se masquant derrière des rigorismes hypocrites.
Il y eut enfin, dans la première religion « révélée » du Moyen Orient, des rabbins, fabriqués à Brooklyn et 
opératifs à Hébron, enseignant un « Bréviaire de la haine ». Bref, il y eut des « talibans » hébreux et des enturbannés talmudiques, comme, en chrétienté, des croisés, des inquisiteurs néocolonialistes, et des
trafiquants d'armes, de drogues et de perversions.
On ne peut donc compter sur aucune des religions dominantes institutionnelles pour éviter, au XXIe siècle, 
un suicide planétaire. Et pourtant, nous affirmons que sans rien perdre de l'héritage spirituel des trois derniers millénaires, transmis surtout par les grands rebelles de ces trois religions « révélées » – les prophètes d'Israël,
les fidèles au message de Jésus, les soufis musulmans, et surtout un véritable dialogue avec les sagesses de
l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique latine, et de leurs «théologies de la libération» en lutte contre les
traditionnelles «théologies de la domination» – il est possible de construire un XXIe siècle à visage humain 
et divin.
Le problème majeur n'est ni technique, ni économique, ni politique. Sans négliger ces trois dimensions, il 
s'agitde les ordonner à des fins humaines, à la recherche d'une unité symphonique du monde, dans la 
diversité de ses cultures à la différence d'une prétendue «mondialisation» qui vise à une unité impériale du
monde, qui masque en réalité une cassure grandissante entre un nouveau pouvoir colonial unifié : celui des États-Unis et de leurs vassaux européens, et un monde auquel cette «croissance», coûte déjà, par la famine
(sans compter les guerres fomentées par les «grands») quarante millions de morts par an dont treize millions d'enfants (chiffres de l'UNICEF).
Que faire pour passer du suicide planétaire à une résurrection de l'homme et de l'unité du monde ?
La crise que nous vivons, est telle que, si nous continuons dans la direction actuelle, nous allons, au XXIe 
siècle, vers un naufrage planétaire. A la fois parce que les inégalités croissantes conduisent à des 
explosions sociales violentes par la réaction des communautés foulées aux pieds, qu’elles prennent la 
forme soit de nationalismes xénophobes et invivables, soit d’intégrismes de repliement et de refus, et, dans
les deux cas, de terrorisme ne débouchant que sur des anarchies sanglantes, et des répressions féroces de
ceux qui essayent de masquer sous le prétexte «d’ingérences humanitaires» de nouvelles formes du 
colonialisme et de l’hégémonie du plus fort. Du nazisme à Hiroshima, de l’Irak au Kosovo, ils ont travesti
leurs destructions et leurs crimes sous des prétextes « humanitaires », appelant hypocritement
«communauté internationale» le club des anciens colonialistes rassemblés sous le talon de fer du plus fort.
Ce siècle, dans la poursuite aveugle de telles dérives, ne peut durer cent ans, non seulement par le massacre
des hommes mais aussi par la destruction de la nature, l’épuisement des ressources fossiles de son sous-sol, 
la pollution de son atmosphère par les trous dans l’ozone, conduisant à des transformations des climats, l’extermination des ressources vivantes de la terre et de la mer, que ce soit par les manipulations 
transgéniques, l’abus des pesticides, la déforestation, par exemple, en Amazonie ou en Indonésie détruisant,
pour l’intérêt mercantile de cultures plus rentables ou de barrages aberrants, les poumons de l’humanité, le
saccage des mers par des techniques anéantissant des espèces entières de poissons, la rareté croissante de
l’eau et surtout de ses réseaux de distribution, réduisant les possibilités de l’agriculture. En un mot, sur la
terre, et sous la terre, dans les océans et dans le ciel, comme dans les rapports avec les vivants, la 
destruction, par la nouvelle barbarie, baptisée productivité technologique, modernisme et même progrès, 
de ce qui avait permis, pendant des millions d’années, le déploiement de la vie et de l’humanité.
Une manipulation médiatique des foules, infantilisées par la fascination des télés et de la «communication» 
(du téléphone portable à l’Internet) permet d’anesthésier les consciences au point de leur faire oublier le 
gouffre et la mort où les conduit la «pensée unique», c’est-à-dire l’absence de réflexion sur les fins et le
sens de l’histoire humaine.
D’une telle décadence, dont les précurseurs américains nous donnent l’image la plus meurtrière : ses deux
cent cinquante millions d’armes pour deux cent cinquante millions d’habitants, ses milliers de prisonniers et
sa peine de mort, ses trente-trois millions d’indigents d’où émerge un pour cent qui dispose de soixante-dix
pour cent de la richesse nationale, (un enfant sur huit ne mange pas à sa faim dans le pays «le plus riche du monde»), avec ses trois milliards de dollars de dettes, (trois cents pour cent de plus que l’ensemble du Tiers Monde, parce qu’il vit au dessus de ses moyens et aux dépens du reste du monde), ses enfants meurtriers 
à six ans, ses spéculateurs écumant le monde, et son outillage militaire permettant de détruire des populations 
et leurs infrastructures, et de faire régresser de plusieurs siècles leur histoire, par une guerre «zéro mort» 
(américain, bien entendu), c’est-à-dire menée avec des moyens techniques sans commune mesure avec la puissance de riposte de 1’adversaire, la mitrailleuse contre la sagaie, comme dans les guerres coloniales 
du siècle dernier, soit la guerre prédatrice des lâches, autre signe de la décadence, morale, cette fois, d’un
monde où a totalement disparu la notion d’ « honneur ».
L’ordre de grandeur de cette crise exige tout autre chose qu’une révolution politique. Les véritables et plus profondes mutations de l’histoire sont l’œuvre du surgissement de nouvelles «religions». Or, jusqu’à
aujourd’hui, nous l’avons vu, après avoir opéré une rénovation radicale dans le cœur et l’esprit des masses,
toutes (en particulier en Occident, avec le judaïsme et le christianisme, et, plus tard, au Proche Orient, avec 
l’islam) sont liées ou parfois intégrées aux pouvoirs dominants si bien que, loin d’opérer leur renouvellement,
elles ont le plus souvent servi au maintien ou à l’affermissement des pouvoirs en place, et attisé les 
affrontements politiques en leur donnant un «arôme» spirituel.
Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de quelque chose de totalement nouveau : un renouveau non
plus de telle ou telle religion, mais une prise conscience de la foi comme dimension constitutive de l’homme 
dans son unité, pour sortir de notre sordide préhistoire rendue plus destructive qu’elle ne le fut jamais par la maîtrise des techniques, devenues nos maîtresses, par une «religion des moyens», qui nous a fait perdre 
jusqu’au désir de réfléchir aux fins et au sens de notre propre vie et de notre commune histoire.
C’est dans la tête et le cœur des hommes que commencent non seulement les révolutions, mais les
véritables mutations du destin des hommes. Malheureusement trop de révolutionnaires veulent tout changer
– sauf eux-mêmes.
Ce dont nous avons besoin aujourd’hui (Yehudi Menuhin, est de ceux qui l’ont annoncé avec le plus de
lucidité) ce n’est pas, à un moment où la sclérose des Églises institutionnelles, juives, chrétiennes,
musulmanes, aiguise les conflits sous le masque de paroles faussement «pieuses», ce n’est pas de la levée 
d’une «religion nouvelle», c’est de la prise de conscience de l’unité humaine à travers l’unité de la foi.
Cela exige d’abord qu’aucune des religions dites «révélées» ne prétende à l’exclusivité de la foi: la
transcendance du Dieu qu’elles invoquent, exige que nous prenions conscience de nos insuffisances et de
nos provincialismes. Il ne peut s’instaurer aucun dialogue si chacun, au départ, est assuré de posséder la
vérité totale, absolue. Nous ne pouvons, au contraire, engager un dialogue qu’à partir de ce qui manque
à chacune de nos religions et qui l’empêche de participer à la foi unique.
Pour cela l’éducation ne doit pas se contenter d’une «réforme de l’enseignement». Ce dont nous avons 
besoin c’est d’une subversion radicale, c’est à dire portant non sur les moyens de modifier le système mais
sur les fins qui doivent être les siennes.
Contre les abandons à la jungle du monothéisme du marché et du « libéralisme totalitaire » qui engendrent 
et nourrissent les intégrismes, les nationalismes, tous les archaïsmes générateurs de guerre. Ce livre essaye 
de réaffirmer la transcendance de l’homme par la maîtrise de son avenir, par une mutation de son économie,
de sa politique, de son système éducatif et de sa foi.
Il est encore temps de vivre, nous en avons le pouvoir. Contre un destin de mort, voici l’ébauche d’un
avenir qui a déjà commencé et dont nous devons faire flamber les tisons. Ce ne sera pas l’œuvre d’un seul 
ni d’une secte. Nous jetons une bouteille à la mer, pour dire seulement que la mort de la planète n’est pas
notre destin. Contre toutes les résignations du «c’est ainsi», il peut en être autrement.
Une question est posée. Un appel dans la nuit pour rappeler chacun à participer à la naissance du jour.
*
*   *
Fallait-il, devant les millénaires trahisons des religions «révélées», devenir des «athées mystiques» désertant Abraham, Jésus, ou Mahomet, ou continuer leur combat ? La route est parsemée de pierres tranchantes
pour des pieds nus, et de blocs de granit dépassant la force d'une paire de bras seuls. L'inflexible chemin 
nous était pourtant tracé par ceux qui n'avaient pas craint les ruptures, c’est-à-dire qui avaient fait
l'expérience de la transcendance vécue, tous les martyrs, glorieux ou anonymes, des vivants et des morts, 
qui, de l'Afrique à l'Amérique latine, des guérilleros musulmans de l'Alpujarra aux Camisards des Cévennes 
et aux cathares de Montségur, de Marie-Madeleine au pasteur Bonhoeffer, nous ont appris ce qu'était une
véritable confession et une véritable conversion : celle où se joue une vie entière. Tous, quelle que soit leur
foi, ont témoigné que Dieu n'était pas un être ni un maître, mais un acte et un appel. De Mgr Bartolomé 
de Las Casas à l'émir Abd El-Kader ils ont réuni, en une même ferveur, la méditation mystique de la nuit 
et les batailles du jour. Ils ont su vivre par temps d'orage, avec la sérénité de ceux qui ont la foi dans un 
Dieu qui est Tout, c’est-à-dire pour qui les horreurs de la guerre comme les béatitudes de l'amour font
partie de la même réalité totale, laquelle (quelles qu'en soient les équivoques) a l'intouchable mérite d'être
ainsi nommée par les vaincus de tous les siècles comme par leurs hypocrites « bergers ».
Au-dessus des péripéties d'une vie avec ses servitudes et ses grandeurs, demeure la réalité totale et la vie. 
Nos héros, du mythe ou de l'histoire, nous ont montré « la vérité, le chemin, et la vie. »
Vivre la foi, c'est être capable de voir la réalité totale et d'y participer à tous les combats, comme le Dieu 
Vishnou y appelait Arjuna : « Être un avec le tout », comme nous l’enseignent les maîtres du Tao. « Tu es
cela ! », comme chantaient les Upanisads. C'est dire que le plus profond de toi-même est identique aux
forces les plus sacrées de cet univers total que, depuis des millénaires, tous les militants de la vie ont appelé
Dieu.
Qu'importe le nom ! Si tu sais Lui être fidèle. Nager dans la tempête au-delà de l'épuisement, comme 
sortir vainqueur des puissances du mal. « Il faut, disait Bonhoeffer, aider Dieu dans son combat. »
Ton Dieu n'est pas le juge qui condamne tes abandons et tes défaites. Ton Dieu n'est pas le sauveteur
inespéré qui vient à ta rescousse lorsque tu fléchis sous la poussée des plus forts. Depuis Kant, il n'est plus
un être mais un postulat.
Lorsque tu as fait abandon de tout, même de ce qui t'attachait le plus fort, il reste l'appel à résister encore.
« L'espoir de l'homme est la chair de Dieu », écrivait Barbusse, écrivain sans Dieu. Le véritable athéisme, 
c'est de ne pas se poser la question, c'est d'accepter que les choses soient ce qu'elles sont et aillent comme 
elles vont. Le plus grand des péchés, c'est le désespoir et le renoncement au combat. La foi c'est d'essayer 
de voir la fin et de lutter pour elle. Cette fin n'est pas écrite une fois pour toutes dans un avenir immuable.
La foi, c'est la responsabilité, à chaque instant et à tout risque, de fixer une cible à la flèche du temps. La
foi, c'est  cette vision totale du monde, de son flot incessant, et, quelle que soit ma force, de participer à 
la réalisation du Royaume.
Chacun de nous peut parcourir cette route : un jour l'éboueur connaîtra la joie parce qu'il est en train de
balayer l'avenue du Royaume ; le chef politique saura qu'il n'a pas pour but de plaire à ses électeurs 
mais à participer à la véritable unité du monde : celle où chaque enfant qui porte en lui le génie de Mozart
pourra  devenir Mozart. Ce jour là nous porterons tous la bannière triomphante du Royaume.
Mais il faut pour cela désapprendre à regarder le petit monde à la manière de l'athéisme sous-humain, qui 
ne voit dans l'oiseau que son plumage, en l'homme que le complot qu'il médite ou le crime qu'il prépare, 
dans le ciel un nuage qui passe annonçant l'orage de l'hiver ou les touffeurs de l'été.
A la manière, elle aussi, sous-humaine, du «savant» qui a découpé la réalité en concepts, ou qui croit 
aujourd'hui que l'ordinateur est une «intelligence artificielle», capable de se substituer à l'exploration des
fins dernières, au lieu de nous donner parfois les moyens terrifiants de détruire.
A la manière du sous-humain, qui prétend nous enseigner le bien et le mal comme le lui ont appris ses
parents ou son curé, au lieu de chercher, à tâtons, à créer l'unité du monde, au moins du nôtre, et si petit 
soit-il. Il n'est pas besoin, pour éprouver ce tremblement de Terre et de ciel, d'aller dans la synagogue,
l'église, la mosquée, ou à Borobudur.
Le poète ourdou (à la fois hindouiste et musulman) Kabîr, au XVe siècle, écrivait :
« Homme de foi, où me cherches-tu ?
Je, suis tout près de toi.
Je ne suis ni dans le temple ni dans la mosquée.
Je ne suis ni dans vos rites et vos cérémonies...
Si vraiment tu me cherches
Tu m'as déjà trouvé »
*
*   *
Ce basculement de ta vie peut t'atteindre comme un coup de foudre sous un arbre feuillu. Je ne sais d'où 
il vient. Ni quelle odeur il a : pas celle de l'encens ou d'une drogue psychédélique, mais cette petite flamme,
à notre insu peut-être, réagit en chacun de nous. La plupart du temps sans que nous nous en doutions.
Elle peut grandir à tout moment et d'un coup, comme un feu de paille, à l'échelle du monde. S'est 
simplement ouvert ton « troisième œil ». Il y a tes yeux pour voir les choses. Les choses telles quelles sont, 
sans avenir comme sans passé. Il y a tes concepts, tronçonneurs pour fabriquer des cages, du poulailler à l'ordinateur.
 Il y a le « troisième œil », comme l'appelait le mystique Richard de Saint-Victor. Celui-là te 
donne le sens : celui de la marche et de la croissance humaine,  celui des significations et des fins. Alors ce 
que tu croyais ton univers s'agrandit plus loin que l'horizon. Pour employer un mot trop étroit : jusqu'à l'infini.
Une vie nouvelle, la vie vraie a commencé parce qu'elle n'était rien d'autre que la réalité plénière, dont tu
deviens non plus un spectateur mais un célébrant.
De qui ?
Tu peux l'appeler Dieu.
Le nom m'importe peu, mais la réalité et ta vie.
Il est là : ne te prosterne pas. ne te mets pas à genoux.
Lève-toi ! Debout !
Et marche au feu !




Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy