17 décembre 2015

Dieu est-il crédible ? La réponse de Roger Garaudy en 1995



Chagall. La Crucifixion. Lithographie. 1951
TEXTE DE LA CONFERENCE « Dieu est-il crédible aujourd’hui ? » DU 28 JUIN 1995 aux « Conférences de l’Etoile ». Corrigé de la main de RG en date du 9 juillet 1995 à la demande de l’hebdomadaire protestant « Le christianisme au XXe siècle »

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Paradoxalement, je voudrais commencer par la fin, c'est-à-dire donner les conclusions avant d'essayer de donner quelques justifications. Je crois que Dieu est de nouveau crédible, pour reprendre l'expression de départ qui a été formulée par notre président à partir de la formule de Malraux : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne le sera pas. » Je crois que Dieu sera crédible, c'est la première idée, si nous ne parlons plus de Dieu comme d'un être mais comme d'un acte. Ce qui nous oblige à nous séparer d'une certaine conception de la théologie qui a emprunté son langage à la philosophie grecque de Parménide à Platon et qui se fondait sur la notion d'être. Dieu est un acte, l’acte qui fait être et par conséquent un acte incessamment créateur. Je crois que le Dieu de nouveau crédible n'est pas celui de la croyance mais celui de la foi. La croyance est une idéologie, le pasteur Gounelle la rappelé tout à l'heure, l'adhésion à certaines conceptions sur l'origine du monde, sur des forces supérieures qui le conduisent, sur la vie après la mort, sur des châtiments infernaux ou des récompenses paradisiaques qu'on peut attendre, etc. Je crois que cette conception de Dieu que Robinson appelait « le Dieu bouche-trou » est une conception qui ne reviendra plus beaucoup et qui finirait par rendre Dieu non crédible.



La foi au contraire n'est pas une idéologie, la foi est un acte, pour employer une expression utilisée tout à l'heure par le pasteur Gounelle, elle est une décision. C'était d'abord un postulat, et postulat ne veut pas dire du tout arbitraire, quand on parle du postulat d’Euclide on ne parle pas de quelque chose d'arbitraire et je crois que la foi est un postulat dans le même sens. De même que si nous voulons construire une chaise ou une table qui tiennent droit, ou un mur qui ne s'effondre pas, il faut faire comme si le postulat d’Euclide avait une valeur absolue pour tous

les temps et tous les lieux et à toutes les échelles, ce que nous savons n'être pas vrai, et de même affirmer que la vie a un sens, c'est-à-dire affirmer l'acte de Dieu que prolonge l'action humaine. Nous pouvons aussi refuser le postulat énoncé par Mr Camus quand il disait : « La vie est absurde. » Je crois que nous avons là la définition d'un athéisme qui lui aussi est un postulat lorsque Sartre nous dit : « L'homme est l'être qui veut devenir Dieu. Mais la notion de Dieu est contradictoire. Donc la vie est une passion inutile »



La foi est d'abord un acte, un choix, un pari qui oriente notre vie toute entière, si nous voulons qu'elle ait un sens, qu'elle tienne debout comme la table ou le mur dont nous parlions tout à l'heure. Il faut considérer, et c'est un postulat, que le monde est un, que la vie a un sens comme si elle était une oeuvre d'art toujours en naissance avec un avenir dont nous sommes responsables. Cette certitude que ce qu'il y a de plus intime en nous se trouvait déjà dans la sagesse des anciens hindous, ce qu'il y a de plus intime en nous coïncide avec le centre du tout de la vie. La foi c'est cette décision constamment renouvelée d'être un avec ce tout.



La deuxième idée que je voudrais défendre c'est que Dieu sera de nouveau crédible si nous ne faisons pas du Christ un platonisme pour le peuple, comme le disait Nietzsche, c'est-à-dire l'idée du bien de Platon ou le moteur immobile d'Aristote, qui donne naissance à toutes sortes de dualismes, c'est-à-dire de théologies de la domination où Dieu est un souverain. Tout à l'heure Mr Gounelle parlait d'amour plutôt que de souveraineté. Je crois que c'est cela qui est absolument important, ne pas en revenir à cette opposition de l'âme et du corps, de Dieu et de l'homme, et qui sont des idées anciennes, mais qui aujourd'hui sont nécessairement révisables et doivent être révisées. N'en faire donc ni un platonisme pour le peuple, ni un judaïsme réformé, c'est-à-dire en considérant encore Dieu comme une puissance. Je le dis tout net, ce Dieu qui brandit la foudre, tel Jupiter ou Zeus n'est pas mon Dieu. Sur un Dieu de puissance se fondent les théologies de la domination, par opposition aux théologies de la libération. Je ne crois pas que la résurrection, comme on l'a écrit, soit un acte de puissance de Dieu mais plutôt ce changement de vie qui peut se produire tous les jours, du non sens au sens. Je ne pense pas non plus que Jésus reviendra comme il est écrit, avec les anges témoignant de sa puissance. Il est là, il est présent ou alors nous serions séparés de lui. Je crois qu'il y a là un deuxième aspect qui me paraît indispensable. C'est le pasteur Bonhoeffer qui, avec beaucoup de force, affirmait qu'être chrétien  ne signifie pas être religieux mais être homme (Jésus ne m'appelle pas à une religion nouvelle mais à la vie, et à une vie totalement responsable). Il ajoutait que le christianisme est la seule foi dont le Dieu est impuissant et que c'est par cette impuissance qu'il nous aide et qu'il nous appelle.



Troisième idée qui me paraîtrait essentielle, parce qu'elle rejoint cette fois la réalité de tous les jours, c'est que, prenant conscience de cette présence de Dieu - nous y reviendrons dans un instant -, cette présence du sens dans notre vie, nous sommes dans un combat permanent.Nous vivons aujourd'hui une véritable guerre de religion. Pas entre des catholiques et des protestants, pas entre des chrétiens et des musulmans, pas entre des gens religieux et des athées, mais entre tous ceux qui donnent  un sens à la vie, quelle que soit leur religion ou même leur irréligion. Dans les camps de concentration j'ai connu beaucoup d'athées qui étaient prêts, à chaque instant, à donner leur vie et leur mort pour les causes  qu'ils défendaient. Je ne peux pas assimiler leur attitude à l'athéisme. Savoir au contraire retrouver un sens contre ce qui enlève un sens à notre vie, c'est-à-dire la conception occidentale de la croissance, qui consiste à produire de plus en plus, de plus en plus vite, n'importe quoi, utile, inutile, ou même mortel comme la drogue ou les armements. La guerre de religion que nous avons à mener est une guerre contre une religion qui n'ose pas dire son nom et qu'il faudrait appeler de son vrai nom: le monothéisme du marché. Ce monothéisme recouvre un polythéisme, celui de l'argent, celui de la nation, celui du parti, celui de tous les particularismes,de toutes les formes de puissances. Voilà, je crois les trois conditions grâce auxquelles Dieu peut redevenir crédible,



Revenons sur cette distinction de la foi et de la croyance. La croyance consiste souvent à confondre le mythe et l'histoire. Je prends un exemple,le plus admirable et le plus sublime que l'on puisse concevoir : le sacrifice d'Abraham. Ce serait le diminuer beaucoup que d'y voir un événement historique. D'abord parce qu’il a été raconté au moins 600 ans après la date vraisemblable de son existence. Et surtout parce que des millions d'hommes ont vu leurs vies changer parce qu'ils pensaient qu'au-delà de nos petites logiques, de nos petites morales, il y avait des obligations inconditionnelles, comme celles dont Abraham nous a donné l’exemple.

Pour prendre un deuxième exemple, celui de l'Exode,  l'on diminuerait beaucoup son sens en voulant le réduire à de l'histoire, d'abord parce que, comme le père Devaux l’a admirablement montré, il n'y a aucune trace historique, alors que nous avons tous les rapports des gardes frontières de l'époque sur le moindre passage de la frontière d'Egypte par tels ou tels troupeaux. Nous n'avons pas la moindre trace de ce qu'il nous ont raconté sur l'affrontement d'un pharaon, sa mort et la perte de son armée. Mais c'est une chose tellement plus belle de retrouver dans cet Exode le symbole, et le symbole toujours vivant, toujours présent de la libération de l'homme. Cet appel à renoncer à toutes les tyrannies, Comme disait Jeanne d'Arc : « Messire Dieu premier servi. » Je crois que c'est là ce qui est essentiel, sinon nous allons retourner de l'icône à l'idole. L'icône c'est une image qui nous renvoie à autre chose qu'elle-même, un objet fini qui nous sert de tremplin pour aller vers infini. Alors que l'idole prétend limiter l'infini à un objet bien déterminé. Bien souvent nos croyances restent idolâtres, en confondant l'histoire avec le symbole, en confondant l'idole avec l'icône. Le père Pannikar, dans son livre magnifique sur la Trinité, explique longuement cette différence et je crois qu'elle a une importance capitale parce qu'elle nous permet d'enlever de la notion de transcendance toute idée d'extériorité. Pour le père Pannikar, mais malheureusement son livre n'est pas traduit en français, Dieu n’est pas un locataire de l'âme. C'est une expression magnifique qui nous permet de montrer en quoi consiste cette transcendance par laquelle toute théologie est nécessairement poétique.



Tout à l'heure, et là je partage entièrement son opinion, le pasteur Gounelle nous parlait

des soi-disant preuves de l'existence de Dieu. J'avoue que s'il existait l'une des ces preuves elle ferait de moi un athée superstitieux, parce que si Dieu arrivait au bout de je ne sais quel raisonnement, comme on a essayé de le faire,  ce serait une fabrication humaine. Il n'en est pas ainsi, c'est une décision que nous prenons, à tous risques, un acte de foi. L'acte de foi en quoi ? Dans le sens, c'est-à-dire dans l'unité du monde et dans l'interrelation de toutes les parties du monde. On ne peut guère parler de Dieu que par symboles, par métaphores, comme lui ne peut nous parler que par paraboles. C'est la définition de la transcendance. Je ne peux pas l'enfermer dans mes concepts, pas plus que je ne peux le voir. Et je crois que l'idée de la physique moderne je pense en particulier aux théories du physicien Bohm sur « l'ordre impliqué » nous montrant que la  particule est un noeud de relations qui a ses racines jusqu'à l'infini du monde, et que l'homme n'est pas un atome, c'est-à-dire ce petit point singulier séparé de tout le reste par un vide. Il est au contraire, comme une vague dans l'océan, habité par toutes les poussées de cet océan et par les attractions de la lune dans ses marées. C'est-à-dire par l'univers entier. Je crois que la foi commence avec la conscience de ces appartenances.



Pour aller vite et pour terminer dans le temps qui m'a été imparti, je crois qu'elle est foi en ce Dieu qui n'est pas un Dieu de puissance, sinon nous perdrions toute idée de la spécificité du message de Jésus. Le propre de Jésus c'est qu'il partage entièrement notre destin d'homme. Dans sa vie et dans sa mort. Et qu'il nous montre à chaque moment comment nous pouvons être un avec le tout. Se faire homme, c'est se faire homme au sens véritable du mot, responsable de l'univers entier, avoir le sentiment de sa dépendance avec l'univers entier. Qu'il soit né chinois, qu'il soit né noir, ou qu'il soit né Américain, Anglais ou Français, cela n'a aucune importance, le problème c'est qu'il est fait homme, l'homme dans toutes ses dimensions. Au sens ou le Père Chenu disait admirablement: « Mon Dieu est un homme », et où le Père Rahner disait que la théologie s'épuise  en la réflexion sur l'homme. Tout le reste – nous ne pouvons parler notre relation à Dieu, mais non pas de Dieu tel qu'il est en soi - c'est une forme  d'aliénation au sens où Paul Ricoeur disait un jour que la religion / c'est une aliénation de la foi. C’est la définition de l'intégrisme: la confusion de la foi avec la forme culturelle ou institutionnelle qu'elle a pu prendre à telle ou telle période antérieure de l'histoire.

Nous vivons une guerre de religions, et je disais tout à l’heure pas entre telle ou telle religion existante, mais contre ce monothéisme du marché et les polythéismes qu'il engendre. La foi consiste non pas à vivre au nom d'une croyance, c'est-à-dire des formes qui ont pu être prises par la foi à tel ou tel moment de son histoire,  mais vivre le sentiment de votre appartenance à un tout.



La Trinité n'est pas une notion qui appartienne spécifiquement aux chrétiens. Elle exprime  ce qu'est l'humanité dans son essence même. Elle exprime ce qu'est le tréfonds de l'homme. Lorsque Jésus dit: « Le  Père et moi nous sommes un. Quand vous me voyez, vous avez vu le Père ».Cela ne veut pas dire que nous voyons par là une sorte de souverain tout puissant extérieur, pas du tout. Cela veut dire que l'on nous rend visible l'invisible, et que Jésus est là pour nous montrer. Je ne peux rien dire de Dieu en dehors des paroles et de l'action de Jésus pendant sa vie. C'est en ce sens, à mon avis, qu'il répond au silence de Dieu. Et puis il y a le monde du Fils, qui est, lui, la présence de Dieu dans notre vie, le verbe de Dieu, et ceci dans toutes les religions révélées ( il est dit dans le Coran que Jésus est le verbe de Dieu). Dieu est entré dans l’homme. Enfin, au-delà du silence de Dieu, du verbe de Dieu, il y a la présence de Dieu, de l'esprit. Ce sont trois dimensions qui sont présentes non seulement dans toutes les religions révélées, mais dans toutes les sagesses, même sans Dieu, comme le bouddhisme, l'hindouisme, ou le taoïsme. Notre relation fondamentale avec un Dieu est d'abord une communauté. Il y a un tableau qui est l'oeuvre d'un grand peintre de religion orthodoxe, Roublioff. C'est une image de la Trinité, une image de la joie, la joie qui est entrée dans ce jardin lorsque Abraham reçoit la Visitation des trois anges. C'est une façon de dire que Dieu est d'abord une communauté, une autre façon de dire que Dieu est amour. Et ceci n'est pas le propre du christianisme.



La  définition de la trinité est quelquefois inintelligible dans le langage de la philosophie grecque.  Le Père Danielou qui connaissait bien les Pères grecs avait l'habitude de dire que les hérésies des premiers âges venaient de ce que l'on avait voulu exprimer, dans le langage et dans la culture des Grecs, une expérience christique totalement étrangère à cette culture et .à .cette langue. En effet, lorsque I’on dit personne ou « persona » en latin ou « prosopon » en grec, cela veut dire « le masque », le contraire de ce que nous appelons la personne. De même, dans cette communauté qu'est Dieu dans son essence même et dans son rapport avec nous, c'est une autre façon de dire que Dieu est amour, et c'est pourquoi je répète la formule du mystique musuman Touzbehan de Shiraz : « Avant que n'existe le monde, le devenir des mondes, Dieu c'est l'unité de l'amour, de l'amant et de l'aimé » C'est là une définition de la Trinité qui peut faire l'unité de tous les hommes, je ne dis pas de telles ou telles religions, ou de telles ou telles sagesses, mais de tous ceux qui croient en Dieu, c'est-à-dire de tous ceux pour qui la vie a un sens.



Roger Garaudy

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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy