6 juillet 2016

Réflexions sur l'éducation (suite): de la mythologie à l'histoire. La nation, le colonialisme. Par Roger Garaudy



La mystification de l'idée de nation.
Goya. Le 3 mai 1808
[...] Telle que, par exemple, celle d'une France éternelle,
anachroniquement et rétrospectivement reconstruite en
projetant l'actuel hexagone dans le passé, et la dotant, 
avant même l'existence d'unpeuple français, des attributs d'une personnalité agissante en fonction d'un but, quelle que soit d'ailleurs l'origine mythique assignée à cet acteur.
Notre pays a toujours existé ou préexisté à sa réalité actuelle.
L'histoire de France de Lavisse, comme autrefois celle de
Michelet, ont servi de moule à la fabrication du mythe, et,
malgré l'immense progrès de l'école des Annales , le moule n'est
pas entièrement brisé.
«Il y a deux mille ans la France s'appelait la Gaule.... Dans la suite,
la Gaule changea de nom. Elle s'appela la France. » Peu importe si
le rassemblement des terres qui constituent aujourd'hui la
France, fut l'oeuvre d'une série de guerres, de conquêtes, de
massacres des hommes et des cultures.
Cette déité fantasmatique a tous les caractères d'un personnage
poursuivant: un but bien déterminé : la réalisation de
l'ordre présent.
Le point de départ est hasardeux et dépend du pouvoir du
Goya. Eau forte .1820. Les désastres de la guerre
moment.
De toute façon la France est éternelle : elle descend de DIEU.
Pendant des siècles ses rois, de droit divin par leurs ancêtres
bibliques, incarnèrent à eux seuls la France et ses ambitions
conquérantes. A en croire Jean Lemaire de Belge vers 1510
dans son livre Illustrations de Gaule et singularités de Troie,
les rois de France sont descendants de Samothes, quatrième fils
de Japhet, lui-même fils de Noé. En un mot la France remonte
à Adam lui-même, sinon à Dieu. Mais à cela s'ajoute un
riche héritage gréco-romain : un membre de cette famille
royale proscrit s'est enfui en Asie, a fondé Troie, apportant la
civilisation gauloise à la Grèce et à Rome.
Dans les Grandes chroniques de France, écrites à la fin du XIII
ème siècle, à l'abbaye de Saint-Denis, le premier Roi de France
était Pharamon (qui figure encore dans une réédition de 1838
de l'histoire de France de Ragois.)
Dans sa Franciade, dédiée au Roi très chrétien Charles IX,
Ronsard, reprend cette mythologie de l'origine troyenne de la
monarchie française avec ses fondateurs légendaires :
Francion, Pharamon, etc.... Cette mythologie a ses variantes ;
par exemple l'opposition d'une plèbe issue des gallo-romains,
et d'une aristocratie franque (c'est à dire d'origine germanique)
dont le débat ne sera tranché qu'avec la Révolution
française, mettant fin à cette querelle en remplaçant les privilèges
du sang par ceux de l'argent.
Ce rappel de la mythologie nationale n'est pas une diversion
car la conception mythologique des histoires nationales
continue à opérer des ravages dans les esprits et dans les
corps des peuples.
La France, même après les massacres des juifs, des chrétiens
de Byzance, ou des musulmans de Jérusalem, même après
l'extermination des cathares, après que le pieux Roi Saint
Louis fit porter aux juifs la rouelle (morceau d'étoffe jaune en
forme de roue - pas encore d'étoile). La France où sévirent la
Saint-Barthélémy, les dragonnades de Louis XIV, la férocité de
la répression vendéenne sous la Révolution, les tueries européennes
de Napoléon (qui n'en reste pas moins un héros
national alors qu'il a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait
trouvée), lorsqu'elle construit un Empire colonial à coups de
massacres et sans parler de la participation à la guerre de
l'Opium en Chine, ou du négoce des esclaves noirs sur tous
nos ports de l'Atlantique, reste le soldat de Dieu et du Droit.
Ce glorieux passé est la justification officielle du racisme colonialiste
telle qu'en fit la théorie, à l'Assemblée nationale, Jules
Ferry, (J.O. du 28 juillet 1885 (J.O) :
« Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un
droit vis à vis des races inférieures. »
Cette France reste éternellement le soldat de DIEU ou du
Droit, suivant qu'il s'agit de fêter le baptême de Clovis en
1997 ou de célébrer, sur le mode de l'odieux et du grotesque,
le deuxième centenaire de la Révolution française, en n'en
retenant qu'une Déclaration de papier qui excluait du droit de
vote les 3/4 des français.
Cette mythologie de la nation n'est d'ailleurs pas une spécialité
française, qu'il s'agisse, pour l'impérialisme anglais massacreur
de l'Inde, magnifié par Rudyard Kipling comme fardeau
de l'homme blanc, de la sauvagerie nazie au nom de la
supériorité aryenne , des spoliations, des expulsions, et des
répressions féroces de l'Etat d'Israël au nom de la promesse
tribale d'un Dieu.
Au nom du destin manifeste des États- Unis, dont les premiers
envahisseurs puritains d'Angleterre assimilaient les Indiens
aux Amalécites de Josué justifiant le vol des terres aux
Indiens, leur refoulement ou leurs massacres.
L'on peu contempler encore, en bordure des ruines du Forum
de Rome, les cartes de l'Empire romain par lesquelles
Mussolini, qui prétendait en être l'héritier, justifiait ses carnages
africains jusqu'en Ethiopie.
L'utilisation de l'entité abstraite d'une France éternelle préexistant
à son peuple et à son histoire, qu'il s'agisse de Clovis,
de Jeanne d'Arc ou de la Fête de la Fédération présidée par
Lafayette, peut justifier tous les crimes jusqu'au moment où
renonçant à la mythologie en faveur de l'histoire, on reconnaisse
en la France de 1998, une création continue faite du
mélange de vingt races et dont la culture s'est enrichie de l'apport
de chacune, qu'il s'agisse, par exemple, des troubadours
d'Occitanie inspirés, comme le notait Stendhal, des conceptions
de l'amour et de la poésie des poètes arabes de
l'Andalous, de l'Espagne voisine, du cycle breton des épopées
du Roi Arthur, des cultures méditerranéennes des grecs et des
romains, ou des influences germaniques, de la musique à la
philosophie, par les marches de l'Est qui ont bouleversé et enrichi
la culture française.
Cette critique historique mettant fin aux entités métaphysiques
de la mythologie, a une importance capitale pour
résoudre aujourd'hui les fausses querelles sur la citoyenneté et
sur l'immigration.
Fausse querelle, celle de la citoyenneté, fondée sur le droit du
sol ou le droit du sang, comme si l'appartenance à une communauté
dépendait de facteurs extérieurs à l'homme et à sa
sensibilité : être né en un lieu déterminé ne dépend aucunement
de moi et ne saurait donc être une raison de fierté ou
d'humiliation.
Quant au droit du sang il repose sur un autre facteur indépendant
de ma volonté : comme, pour un animal, d'être éléphant
ou grenouille.
Le seul lien, proprement humain, d'une communauté proprement
humaine, c'est la participation à un projet commun et la
contribution à la réalisation de ce projet, patrimoine commun
de l'humanité considérée comme un tout. Chaque peuple, par
sa culture originale, participe à l'humanisation de l'homme, à
sa véritable croissance et développement en humanité.
Il en est de même du problème de l'immigration qui ne peut
être, selon les règles génératrices d'inégalités croissantes du
monothéisme du marché, une question d'exclusion de
concurrents sur le marché du travail et du marché tout court,
mais une question de dialogue où chacun prend part, pour
élargir la vision de l'homme et du projet humain de chacun
(par exemple, échange et partage du sens de la communauté
des uns et du sens de la personne de l'autre, dans une lutte
commune contre un individualisme de jungle ou un totalitarisme
de termitière.)
De même, échange et partage pour échapper à la fois à une
conception dogmatique de la religion prétendant régenter la
société entière, et d'un laïcisme excluant la recherche des fins
dernières, afin de lutter ensemble pour l'unité de la foi et pour
la fécondation réciproque des cultures et des institutions dans
lesquelles cette foi est vécue.
La place de l'histoire dans l'éducation doit donc être radicalement
transformée.
Il ne peut plus s'agir de la transmission, par les manuels scolaires,
se succédant et se recopiant les uns les autres à partir
de deux ou trois modèles variant dans leur présentation mais
obéissant tous à la même logique, d'une pensée-unique, des
mythes sur l'origine ou la genèse historique de la nation formant
des citoyens à la pensée-unique du politiquement correct.
Ces mythes sont de plus en plus nocifs, au fur et à mesure
qu'on approche de la situation contemporaine, depuis les
tabous de la Première guerre mondiale où les soldats du droit
réalisaient une union sacrée contre les ennemis héréditaires.
Après la deuxième guerre mondiale, et le tribunal de
Nuremberg, où était interdite toute évocation des causes
génératrices du monstre nazi (depuis le traité de Versailles
rendant son ascension possible, jusqu'en 1933 où i l devint, le
plus démocratiquement du monde, le tyran de son peuple),
avec le soutien du monde capitaliste tout entier qui, à partir
de 1933, voyait en lui le meilleur « rempart contre le bolchevisme».
Il fut salué comme tel par Churchill, comme par les chefs
de l'Église allemande, (et, à leur suite, de toutes les églises qui
appelaient, après sa victoire, à la collaboration des peuples. En
France comme en Allemagne, en Italie, en Espagne et dans
toute l'Europe.)
Après sa défaite l'histoire fut rendue plus incompréhensible
encore en attribuant (par un culte de la personnalité à l'envers)
tous les malheurs du monde au délire obsessionnel raciste
d'un Hitler fou, ce qui était le fruit d'une longue gestation :
depuis les traités de Versailles, puis les fournitures d'argent et
d'acier par tous les banquiers du monde, de l'Angleterre, de
la France, des États-Unis, puis les concessions politiques (dont
Munich est le symbole et les accords germano- soviétiques,
conséquence défensive contre ceux qui voulaient l'orienter
vers l'Est), jusqu'aux collaborateurs sionistes (alliés naturels
d'Hitler contre les Allemands de confession juive : les premiers
voulaient aider, par la création d'un État d'Israël puissant,
à « vider l'Europe de ses juifs » (Judenrein), ce qui était le
rêve d'Hitler, alors que l'Association des allemands de religion
juive voulaient rester en Allemagne, demandant seulement
le respect de leur religion et de leur culture. C'est contre
eux (95 % de la communauté juive contre 5 % de sionistes) que
s'acharnèrent les nazis.
Dès lors l'histoire mettait en oeuvre de nouveaux tabous : la
collaboration des sionistes par les accords bancaires de la
Haavara pour lesquels, en échange du départ de quelques
millionnaires juifs et de leur fortune, ils promettaient de lutter
contre le blocus de l'Allemagne nazie ; les propositions de
coopération militaire des groupes armés de la bande Stern et
d'Itzac Shamir, avec l'armée hitlérienne, en raison de leur
communauté de vue ; l'échange abject proposé par Hitler et
accepté par les dirigeants sionistes en 1944, de 1 million de
juifs contre 10 000 camions (à condition qu'ils ne servent que
sur le front de l'Est). Hitler et les alliés ne rêvaient que d'une
 paix séparée par l'entremise des sionistes. (Voir Yehuda Bauer.
Juifs à vendre (Ed. Liana Levi. 1996. pp. 87,227 et 80 et 88)
Sur ce chapitre de la falsification délibérée de l'histoire
contemporaine (depuis la chute d'Hitler) la conclusion fut formulée
explicitement en 1990, par une loi scélérate, dite loi
Gayssot, qui, en complicité avec le Président de l'Assemblée,
Laurent Fabius, légalisa la répression de toute histoire critique
des crimes hitlériens en imposant, comme un tabou, toute critique
des décisions du Tribunal de Nuremberg dont le
Président même, le Juge américain Jackson, reconnaissait
qu'il était le « dernier acte de la guerre » et qu'il n'était donc pas
tenu « aux règles juridiques des tribunaux ordinaires en matière de
preuves. »

Le colonialisme culturel
A l'époque du colonialisme européen il est significatif que
l'histoire est celle de la conquête légitime de nouveaux territoires
pour apporter la Civilisation aux barbares.
Toute invasion ou agression coloniale est alors légitimée au
nom de la civilisation, et la résistance des peuples colonisés,
spoliés et massacrés, est invariablement appelée terrorisme.
L'histoire scolaire, c'est à dire, essentiellement celle de
l'Occident, ne peut avoir, évidemment, que deux sources,
comme l'Occident lui-même : judéo-chrétienne et grécoromaine.
En 1975, Preisswerk et Merrot, étudiant 30 manuels scolaires
les plus utilisés (3 allemands, 6 anglais, 11 français, 2 portugais,
8 russes) se bornaient à un seul problème : celui de la
déformation nationaliste des manuels d'histoire et son colonialisme
intellectuel faisant de l'histoire « une histoire de
l'Occident avec des annexes concernant d'autres peuples »
(Ethnocentrisme et histoire. (1975) Ed. Anthropos). La perspective
ethnocentrique prenant pour critère du progrès, de la
modernité, le seul pouvoir technique sur la nature et les
hommes, permet d'établir un palmarès où l'Europe arrive en
tête, non seulement avec le droit mais le devoir d'élever les
Primitifs à son niveau de perfection. Même lorsqu'un manuel
dit : « A leur arrivée dans le pays les Européens y trouvèrent une
brillante civilisation », ils ne trouvent brillant que ce qui répond
à leurs propres critères.
L'on est loin, ici, de l'admirable humilité scientifique, ou plus
simplement, de l'objectivité et de l'universalité dont Levy-
Strauss donne l'exemple dans Race et histoire :
« l'Antiquité confondait tout ce qui ne participait pas de la culture
grecque (puis gréco- romaine) sous le nom de "barbare" ; la civilisation
occidentale a utilisé le terme de "sauvage" dans le même
sens ;... sauvage, qui veut d i r e "de la forêt "évoque un genre de vie
animale , par opposition à la "culture" » (p. 20)
L'invasion de l'Algérie et les déclarations du Maréchal
Bugeaud en sont un exemple typique.
Le 14 mai 1840, Bugeaud annonçait à la Chambre des députés
« Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient
les Francs , à ce que faisaient les Goths. »
Devenu gouverneur de l'Algérie, en application de ce principe,
il adresse aux chefs de la résistance algérienne cette sommation:
« Soumettez-vous à la France .... Dans le cas contraire
j'entrerai dans vos montagnes , je brûlerai vos villages et vos maisons,
je couperai vos arbres fruitiers , et, alors, ne vous en prenez
qu'à vous seuls, je serai, devant Dieu, parfaitement innocent de ces
désastres. » {Moniteur Algérien , 14 avril 1844)
Programme de vandalisme et de meurtre réalisé, de point en
point, par ses subordonnés tels que le futur Maréchal de
Saint-Arnaud : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons
et les arbres » (Saint-Arnaud : Lettres du Maréchal de
Saint-Arnaud, à toutes les pages du recueil).
Les Lettres d'un soldat du Colonel de Montagnac nous
apprennent, de la région de Mascara : « Nous poursuivons l'ennemi,
nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux, blé, orge ». Et il
ajoute : « Le Général Bedeau, autre perruquier de première qualité,
châtie une tribu des bords du Chélif... leur enlève de force femmes,
enfants et bestiaux ». Le Comte d'Hérisson, dans La chasse à
l'homme (p. 133-347-349) nous décrit les opérations de la
colonne à laquelle il était attaché : « Les oreilles indigènes valurent
longtemps 10 francs la paire, et leurs femmes demeurèrent un
gibier parfait. »
Tous ces textes et bien d'autres, montrant que les Bâtisseurs
d'Empires procédèrent par crimes de guerre et crimes contre l'humanité,
ne figurent dans aucun manuel scolaire où l'on préfère
apprendre aux enfants les couplets attendrissants sur la casquette
du père Bugeaud19
Il ne s'agit pas d'exhumer des souvenirs cadavériques : ces
mythes sanglants continuent d'exercer une influence déterminante
sur les comportements actuels, façonnés par ces mensonges
historiques.
[…]

Deux exemples expriment la prétention caricaturale de l'efhnocentrisme
occidental : le récit officiel des batailles de
Marathon et de Poitiers comme manifestations exemplaires
de la victoire de l'Occident contre les barbaries de l'Orient.

Pour démystifier Marathon il suffirait pourtant de ne pas se
contenter de répéter la version d'Hérodote contre laquelle
Plutarque nous met en garde, en rappelant qu'elle avait pour
but « de flatter les athéniens pour en avoir une grande semence de
deniers. »
Thucidide ramenait l'événement à sa vraie grandeur en ne lui
consacrant que 2 lignes dans sa Guerre du Péloponèse. Ce qui
n'empêche pas, en 1968, l'un des meilleurs spécialistes de
l'hellénisme à la Sorbonne, François Chamoux, d'écrire dans
son livre sur La civilisation grecque (p.100) qu'il s'agissait là
d'une victoire décisive de l'Occident contre l'Orient : « les
grecs, écrit-il, ne combattaient pas seulement pour eux-mêmes mais
p o u r une conception du monde qui devait devenir plus tard le bien
commun de l'Occident. »
Un autre éminent spécialiste, le Professeur Robert Cohen, écrit
dans son livre : La Grèce et l'hellénisation du monde antique,
à propos des expéditions d'Alexandre : « L'histoire de la Grèce,
se confond, pour toujours, avec celle de l'Univers. » (p. 396.)
A l'époque d'Alexandre existaient déjà depuis longtemps, les
Hymnes Védiques, les Upanishads et le Bouddha, la Chine de
Lao Tseu et de Confucius, et bien d'autres peuples qui ignoraient
l'existence d'Alexandre et de sa légende. Mais l'optique
de l'Occident limite le monde à son propre horizon.
Ce qui fait oublier, en nous, deux réalités historiques essentielles:
-1° - que cette escarmouche était si peu décisive, qu'un siècle
après Marathon, en 386, un simple gouverneur perse d'Ionie,
Tiribaze, dictait, au nom du grand roi, ses volontés, aux délégués
d'Athènes, de Sparte de Corinthe, d'Argos et de Thèbes.
Xénophon, dans ses Helléniques (Livre V, chap. 1), nous
apprend que les grecs se pressèrent à son invitation ". Le diktat
du Roi des Perses, Artaxercès, disant : « il est juste que les
villes d'Asie soient à lui, ceux qui n'accepteront pas cette paix je leur
ferai la guerre sur terre et sur mer. » Les envoyés rapportèrent
ces conditions à leurs Etats respectifs. Tous jurèrent de les
ratifier.
Isocrate commente : « Maintenant c'est lui (le Barbare) qui règle
les affaires des grecs ...ne l'appelons-nous pas le Grand Roi comme
si nous étions ses captifs. » (Panégyrique p. 120-121.)

A l'autre extrémité de l'Occident l'on trouve le pendant du
complexe de Marathon avec celui de la bataille de Poitiers
présentée comme un déferlement de la barbarie asiatique sur
l'Occident.
Dans l'histoire de France dirigée par Ernest Lavisse, au chapitre
des Carolingiens, on parle de Poitiers comme ailleurs de
Marathon : « La bataille de Poitiers est une date mémorable de
notre histoire... Un chroniqueur nomme les soldats francs, les
Européens, et, en effet, en ce jour où il fut décidé que la Gaule ne
deviendrait pas sarrasine comme l'Espagne, c'est bien l'Europe que
les Francs défendirent contre les Asiaiques et les Africains. »
Défaite si peu décisive que, deux ans après, en 734, ce que
Levi-Provençal appelle les raids ou les incursions (qui n'ont
rien à voir avec une invasion massive du type de celle des
Huns, trois siècles avant) atteignent Valence sur le Rhône et
tiennent solidement Narbonne.
Là encore ce ne sont pas des historiens «professionnels» qui
ont détruit cette autre version du mythe de l'opposition manichéenne
de la civilisation occidentale contre les barbares.
Dans la Vie en fleur , Anatole France écrit : « Monsieur Dubois
demanda à madame Nozière quel était le jour le plus funeste de
l'Histoire de France. Madame Nozière ne le savait pas. «C'est, lui
dit monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand , en 732,
la science, l'art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie
franque. »
Je garderai toujours en mémoire cette citation qui m'a fait
expulser de Tunis en 1945 pour propagande antifrançaise ! Il
était interdit d'affirmer que la civilisation arabe dominait largement,
jusqu'au XlVème. siècle, la civilisation européenne !
L'écrivain Blasco Ibanez explique, dans A l'ombre de la cathédrale,
que « la régénération de l'Espagne n'est pas venue du Nord,
avec les hordes barbares, mais du Midi avec les Arabes conquérants.»
Parlant de la civilisation arabe, il écrit : « A peine née,
elle a su assimiler le meilleur du judaïsme et de la science byzantine.
Elle a apporté avec elle la g r a n d e tradition hindoue, les reliques
de la Perse et beaucoup de choses empruntées à la Chine mystérieuse.
C'était l'Orient pénétrant en Europe comme les Darius et les
Xerxès, non par la Grèce qui les repoussait afin de sauver sa liberté,
mais par l'autre extrémité, par l'Espagne, qui, esclave de rois théologiens
et d'évêques belliqueux, recevait à bras ouverts ses envahisseurs.
» Blasco Ibanez ajoute encore : « En deux années, les
Arabes s'emparèrent de ce que l'on mit sept siècles à leur reprendre.
Ce n'était pas une invasion qui s'imposait par les armes, c'était une
société nouvelle qui poussait de tous côtés ses vigoureuses racines. »
Déjà Levi-Provençal, dans son Histoire de l'Espagne musulmane
avait réduit l'événement militaire à sa juste dimension :
il lui consacre une vingtaine de lignes dans un ouvrage de
plusieurs tomes.
Mais il fallut attendre le dernier tiers du XX ème siècle pour
qu'un «amateur» espagnol, Ignacio Olaguë, se livrant à une
analyse minutieuse des sources, montre que le texte le plus
proche des événements et le plus exploité, était la chronique
de l'Abbaye de Moissac qui joue, en l'occurrence, le même
rôle, pour la bataille de Poitiers, que celui d'Hérodote pour
celui de Marathon.
Dans son livre La revolucion islamica en Espana (défigurée
dans une prétendue traduction française qui en retire les références
essentielles) Olaguë analyse comment est née la légende,
recréée, plusieurs siècles après l'événement, lors des invasions
- réelles cette fois - des Almoravides et des Almohades
qui jalonnent les phases du recul de l'Islam en Espagne.
Les rois catholiques ont développé le thème qui a survécu
jusqu'à la fin du XX ème siècle.
Quant à Charles Martel, son rôle de sauveur de l'Occident se
dégage plus clairement lorsqu'on l'insère dans le contexte de
l'époque.
- 1 - Ce sauveur de la France et de l'Occident, après son escarmouche
victorieuse contre le commando arabe
d'Abderahman, en 732, a complété ses exploits contre les barbares
musulmans, en se lançant à la conquête de l'Aquitaine,
de la Bourgogne, puis de la Provence restée jusque là romaine.
- 2 - L'écrasement définitif des sarrasins est tel que plusieurs
siècles après, les arabes sont encore à Narbonne. Ils sont
maîtres de la Provence avec leur base principale à Fréjus. Ils
remontent la vallée du Rhône comme en témoigne la
Cathédrale du Puy dont la façade porte encore des inscriptions
en caractères koufiques.
En ce qui concerne l'éveil il conviendrait de se souvenir, par
exemple, que, plusieurs siècles après Poitiers, le centre culturel
de Cordoue réveille l'Europe de sa longue dormition intellectuelle:
non seulement en lui transmettant les richesses
anciennes de la Chine, de l'Inde, de l'Iran, mais même son
propre patrimoine, celui par exemple des grecs. C'est dans les
commentaires d'Aristote d'Ibn Roshd, (Averroes) et en polémiquant
avec son oeuvre qu'Albert le Grand et Saint-Thomas
d'Aquin développèrent leur système, et que se développera,
VAverroïsme l a t i n à l'Université de Paris, avec Siger de
Brabant, comme à Oxford et au XV éme siècle en Italie, avec
Pic de la Mirandole.
Les cartes d'Idrissi de Ceuta (XII ème siècle) qui fit ses études
à Cordoue, créeront pour Roger IL de Sicile, pour passer de la
sphéricité de la terre à la planisphère, les méthodes de projection
semblables à celle de Mercator, quatre siècles plus tard,
et qui permettront les grandes découvertes.
Les traités de chirurgie d'Abulcassis, né au Xème siècle à
Cordoue, firent autorité pendant cinq siècles, dans toutes les
Facultés de médecine de l'Occident, à Montpellier comme à
Palerme, à Paris ou a Londres.
Roger Bacon (1561 - 1627) considéré en Europe comme l'introducteur
de la science expérimentale (faire une hypothèse
mathématique et construire un dispositif expérimental pour
la vérifier), dans la cinquième partie de son Opus Majus procède
à un démarquage, parfois même à une simple traduction
de l'Optique du savant Égyptien Ibn Hayttam et reconnaît luimême
ses emprunts : « La philosophie, écrit-il , est tirée de l'Arabe
et aucun Latin ne pourrait comprendre comme il convient les
sagesses et les philosophies s'il ne connaissait pas les langues dont
elles sont traduites. » (Metalogicus IV, 6)
Cet esprit d'unité règne dans toutes les sciences où excellaient
les savants arabes : de la physique et de l'astronomie, à la biologie
et à la médecine :
La clé de voûte de la culture islamique, dans tous les
domaines de la théologie, et de la philosophie aux sciences et
aux arts c'est l'idée de l'unité. Cette unité fondamentale (tawhid)
ne se limite pas à l'affirmation que Dieu est unique.
Le tawhid n'est pas de l'ordre du fait mais du faire. Il ne fonde
pas une philosophie de l'être, comme celle des grecs, mais au
contraire une philosophie de l'acte.
C'est ce qui permit le renouvellement de toutes les sciences.
Si l'on renonce à l'illusion qui consiste à considérer l'Europe
comme le centre de toute l'histoire, l'on doit donc reconnaître
que, du VlIIème au XlVème siècle, il n'existe pas un trou noir,
mais que s'y épanouit au contraire une civilisation arabo-islamique
l'une des plus brillantes de l'histoire.
Ibn Arabi de Murcie (Espagne) - (1165-1241) conduit vers son
terme cette philosophie de l'acte, opposée aux philosophies
grecques, (platoniciennes ou aristotéliciennes) de l'être.
Rien ne commence avec une réalité déjà faite, donnée, qu'elle
soit sensible ou intelligible, mais par l'acte créateur incessant
de Dieu.
Son problème fondamental est de montrer comment l'homme
peut participer à cet acte de création d'un monde toujours en
naissance.
La vision dynamique du monde, dans le Coran, découle de
cette incessante action créatrice de Dieu. Il est le Vivant (II,
255 ; III, 2, etc.) ; « Le Créateur par excellence, Celui qui ne cesse
de créer. » (XXXV, 81) ; Celui « qui est présent en chaque chose
nouvelle » (LV, 29). Cette création continuée maintient en existence
(II, 255) toute chose. Contrairement à la Genèse (II, 2), Il
ne connaît ni cesse ni repos (II, 255). «Il  commence la création et
la recommence » (X, 4).
La théorie islamique de la connaissance, qui part de l'acte
créateur, ne sera reprise que plusieurs siècles après, dans la
philosophie occidentale, notamment par Kant et son
Imagination transcendantale et, plus encore, par Gaston
Bachelard, qui en recherche l'histoire.
L'essentiel de l'apport de la science islamique ce n'est pas seulement
la méthode expérimentale et une impressionnante
quantité de découvertes, c'est d'avoir su lier la science, la
sagesse et la foi.
Loin de limiter l'action de la science qui remonte de cause en
cause, la sagesse s'élève de fin en fin, de fins subalternes à des
fins plus hautes afin que la science ne serve pas à la destruction
ou à la mutilation de l'homme mais à son épanouissement
en lui fixant des fins humaines. Car la science expérimentale
et mathématique, ne nous fournit pas les fins de cette
action puissante. La sagesse, réflexion sur les fins, est un autre
usage de la raison. Celui que l'Occident a laissé s'atrophier :
la philosophie ni la théologie n'y jouent plus ce rôle complémentaire
de la science qui donne des moyens, avec la sagesse
qui recherche les fins.
La raison occidentale, confinée dans la rechercher des moyens
considérés comme des fins en soi conduit le monde à la destruction
par la manipulation sans sagesse de l'atome, du missile
et du gêne.
- La foi est la troisième dimension d'une raison plénière : ni la
science, dans sa recherche des causes, ni la sagesse dans sa
recherche des fins n'atteignent jamais une cause première ni
une fin dernière. La foi commence avec une prise de conscience
lucide de cette limite de la raison et de la sagesse. Elle
devient le postulat nécessaire à leur cohérence et à leur union :
cette foi n'est pas une limite ou une rivale de la raison. La foi
est une raison sans frontière.

Conclusion : le rôle de l'histoire, dans l'éducation, doit être
radicalement changé : la recherche des sources doit remplacer
le colportage des mythes.
Ce qu'il est convenu d'appeler le monde colonial jusqu'au
milieu de XX éme siècle, le Tiers-Monde au temps des deux
blocs affrontés de l'Est et de l'Ouest, et d'une manière
constante les pays sous-développés (selon les critères occidentaux
du développement) n'apparaissent dans les manuels
scolaires et dans la presse que par les menaces à la sécurité
des envahisseurs, qu'il s'agisse des westerns américains où le
bon indien ne peut être que mort ou collabo, ou des palestiniens,
chassés de leurs terres volées, ou massacrés par balles
lorsqu'ils n'ont plus d'autre armes que les vieilles pierres de
la terre de leurs ancêtres. Là encore, comme au temps du colonialisme
et de l'hitlérisme, la résistance à l'occupant est appelée
terrorisme. Israël exige sa sécurité alors qu'il menace celle
de tous ses voisins en occupant leurs frontières (au mépris de
toute loi internationale et des condamnations platoniques des
Nations Unies, et en élaborant un programme de désintégration
de tous les États voisins de l'Euphrate au Nil.
Il y a là une démarche typiquement colonialiste : le fondateur
du sionisme, Théodore Herzl, écrivait déjà, il y a un siècle :
« Nous serons un bastion avancé de la civilisation occidentale contre
la barbarie de l'Orient » tout comme Huntington théoricien du
Pentagone, un siècle après celui du sionisme, dans son Choc
des civilisations oppose la civilisation judéo- chrétienne à la collusion
islamo-confucéenne.
Le schéma mythologique est le même et les formules jumelles
unissent l'expulsion et le massacre des Indiens par les
États-Unis, et l'expulsion et le massacre des palestiniens par
les sionistes d'Israël dont la politique pratique la même politique
d'apartheid et d'expansion coloniale que leur souteneur
américain.
Le même refus de l'autre et du dialogue fécondant des cultures,
des civilisations, inspire depuis des siècles, de Josué à
Jules César, de Pizarre à Natanayu, les chasseurs d'hommes,
mythiques ou historiques de toutes les Croisades, de tous les
colonialismes, de toutes les dominations et de toutes les
guerres.
L'histoire, toujours écrite par les vainqueurs, a toujours appelé
victoire de la civilisation et du droit, la victoire du plus
fort.

Le baptême officiel de cette mythologie se substituant à ce qui
mériterait le nom d'histoire, recouvre une autre imposture :
celle qui fait des peuples et des civilisations non-occidentales,
des appendices de l'histoire de l'Occident qui n'entrent dans
l'histoire que lorsqu'ils sont découverts par lui. L'histoire qui
nous est transmise par les manuels scolaires n'est que l'histoire
de l'Occident avec ses annexes concernant d'autres peuples
dont l'étude est affaire de spécialistes, au Collège de France
ou à 1' École des langues orientales. L'élève de l'école primaire
ou du lycée a quelques chapitres à lire sur Marco Polo en Asie,
Savorgnan de Brazza ou Faidherbe en Afrique, mais rien sur
la Chine, d'où vinrent toutes les découvertes scientifiques qui
permirent la Renaissance de l'Europe, sur les empires Songhai
qui firent de Tombouctou l'un des plus grands centres de
recherche mathématique, ou sur la civilisation des Mayas
dont l'astronomie créait un calendrier plus précis que le grégorien,
avec plusieurs siècles d'avance.
L'ethnocentrisme de l'Occident est tel que, par exemple, nos
manuels scolaires et nos encyclopédies font de Gutemberg
l'inventeur de l'imprimerie que les chinois pratiquaient quinze
siècles avant, de Harvey le découvreur de la petite circulation
au XIX ème siècle, alors que Ibn El Nafis, né en 1210,
médecin arabe, quatre cents ans avant Harvey et trois cents
ans avant Michel Servet, avait donné la description simple et
le schéma dessiné de ce parcours du sang dans son
Commentaire d'Avicenne.
Toute invasion ou agression coloniale est alors légitimée au
nom de la civilisation et la résistance des peuples colonisés,
spoliés et massacrés est invariablement appelée terrorisme.

Roger Garaudy, L’avenir mode d’emploi, pages 122 à 140

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy