7 septembre 2015

Vers l'homme poétique. Le sens de la vie, vu par Roger Garaudy



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[Le millième article du blog. Merci aux lecteurs toujours plus nombreux
et toujours bienveillants]


LE SENS DE LA VIE

Le temps est le sens de la vie. (Sens : comme
on dit le sens d'un cours d'eau, le sens d'une
phrase, le sens d'une étoffe, le sens de l'odorat.)
CLAUDEL, Art poétique.

C'est déjà mal poser le problème de dire que la
vie a un sens. Comme on a une maison ou un
compte en banque.
Ce serait un scénario déjà écrit, en dehors de
nous et sans nous, que nous n'aurions plus qu'à
jouer en faisant semblant de croire à notre liberté.

La vie n'a pas de sens, si l'on entend par là une
structure préfabriquée par une Providence, par le
Progrès, par la Science, qui serait la dernière étape
d'un cheminement préconçu (du genre de la « loi
des trois états » d'Auguste Comte), par une dialectique
de type hégélien où tout ce qui arrive à la fin
est déjà contenu dans le commencement, ou dans
une dialectique du « sens de l'histoire », dans
laquelle le socialisme serait l'aboutissement inéluctable
d'une logique des contradictions des systèmes
sociaux antérieurs.
Est-ce à dire que la vie soit « absurde », privée de
sens, à la manière de Camus ou de Sartre? La vie, le
monde, l'histoire sont « absurdes », nécessairement
absurdes, du point de vue de la pensée conceptuelle,
qui ne peut assigner à notre action des fins mais
seulement nous donner des moyens pour atteindre
des fins.

Les « sciences » dites « humaines » ne peuvent
nous être d'aucun secours. D'abord parce que,
comme les sciences de la nature, elles sont exclusivement
conceptuelles, et ne nous donnent que des
descriptions, des mesures et des séquences, c'est-à-
dire tout ce qui est nécessaire à la manipulation
de l'objet, ou de l'homme considéré comme un
objet. Ensuite parce que chacune de ces prétendues
sciences projette sur son « objet » un reflet de la
société. L'exemple le plus typique est celui de
l'économie politique considérant l'homme comme
producteur et comme consommateur, à l'exclusion
de toute dimension « héroïque », c'est-à-dire échappant
à la seule motivation de l'intérêt. La psychologie
n'est pas moins réductrice et simplificatrice dans
sa technique de manipulation : qu'il s'agisse du
comportement d'un rat ou d'un homme à partir de
ses réflexes conditionnés, de l'interprétation érotique
de ses rêves, de la prétendue « mesure de
l'intelligence » ou des tests de psychologie scolaire
ou de psychologie du travail pour éliminer un
enfant de l'école ou un travailleur de l'entreprise,
ou, dans le meilleur des cas, pour l'y intégrer, tout
comme la psychologie clinique tend à l'intégrer au
système de la société globale, sans parler d'autres
techniques de manipulation telles que la psychologie
de la publicité ou des « relations humaines »
dans l'entreprise, quand il ne s'agit pas de « guerre
psychologique », ou de « psychodrames » pour
dépister les « meneurs » dans l'entreprise.
A l'exception de quelques recherches auxquelles
les « spécialistes » dénient en général le label de
« scientifiques », la psychologie est le magma
pseudo-théorique mettant à la disposition de l'économie,
de la politique, de la pédagogie et de la
thérapeutique adaptative, quand ce n'est pas de la
police ou de l'armée, les moyens de sélection,
d'intégration et de manipulation nécessaires au
maintien de l'ordre existant. L'adaptation à un
système fondamentalement aliénant.
La sociologie s'efforçant de formuler quelques
lois sur le comportement de l'homme en société et
sur la comparaison des structures sociales repose,
elle aussi, sur le postulat positiviste « il faut traiter
les faits sociaux comme des choses », que l'on s'est
repassé d'Auguste Comte à Durkheim, et à des
milliers d'épigones prétendant à « l'objectivité » et
à la neutralité, au lieu de reconnaître qu'il s'agit
d'une arme idéologique du conservatisme ou de la
contestation tendant à justifier après coup un choix
primordial qui n'a rien à voir avec la science.
Comme toutes les fausses sciences elle utilise
l'analogie et le transfert des méthodes : positiviste,
évolutionniste, fonctionnaliste, structuraliste, dialectique,
cybernétique, suivant le vent dominant, et
toujours instrument apologétique d'un système ou
de ceux qui le mettent en question, le tout sous
couvert d'oripeaux statistiques et mathématiques.
Conservatrice jusqu'en 1960, avec un surgeon critique
et radical dans les années 60 et surtout
depuis 1968, elle demeure toujours orientée par une
décision politique qui serait tout à fait légitime si
elle était avouée mais qui est une escroquerie
intellectuelle lorsqu'elle prend le masque de « l'objectivité
scientifique ».

La morale ne vaut pas plus : elle est l'ensemble
des règles de conduite qu'un ordre social déterminé
prescrit à l'individu pour qu'il s'intègre au système
et le serve. Tout le reste est justification pseudothéologique,
pseudo-philosophique, pseudo-scientifique,
cette justification que l'on appelle, de
manière pompeuse et hypocrite, son « fondement ».
Le crime n'est pas de partir de postulats, car tout
le monde part de postulats, qu'il en ait conscience
ou non, qu'il l'avoue ou non. La lâcheté, c'est de les
dissimuler.
L'homme est un animal incertain. Chez l'animal
les instincts et le monde auxquels ils s'adaptent sont
liés. L'animal est un faisceau de réponses. L'homme
est un faisceau de questions. Son action ne s'adapte
pas au milieu; elle le transforme. Si bien que
l'homme n'est jamais en équilibre parfait avec la
nature.
Il ne l'est pas davantage avec la culture, c'està-
dire avec tout ce qui est son oeuvre. Le milieu
humain a été fait par l'homme : il est constitué par
des actions humaines cristallisées en choses. Ces
choses obéissent à leur loi de choses; des lois non
humaines, plus rigoureuses encore que celles de la
nature : un moteur est plus prévisible qu'un arbre,
une constitution politique plus transparente que
le comportement d'un sanglier. Pourtant leur développement
échappe entièrement à nos prises ; il n'y
a pas plus implacable nécessité que celle d'une
liberté refroidie en marchandise ou en institution.
Nous sommes menés par une économie de croissance,
par une technique de puissance. La logique
interne de ce monde construit et gouverné par la
science et la technique nous conduit à penser et à
agir comme si tous nos problèmes pouvaient être
résolus par la science et la technique. De là le
caractère indigent et infantile de ces sciences inhumaines
appelées, par antiphrase, « sciences humaines
», vassales de ces dieux cachés de la croissance
économique et de la puissance technique, qui sont
les moteurs de sociétés sans finalité humaine.
Est-ce à dire que nous prêchons une guerre de
sécession à l'égard des sciences et des techniques?
En aucune façon. Sous peine de régression vers
l'animalité et d'aggravation des carences pour les
plus démunis, nous devons préserver et même
développer encore les sciences et les techniques
susceptibles de nous procurer les moyens indispensables
pour atteindre nos fins.
Est en cause seulement le postulat implicite selon
lequel tout ce qui peut être fait doit être fait.
Fabriquer des bombes atomiques, aller dans la
lune, faire vivre de façon végétative des hommes
dont la dégradation biologique est irréversible,
demain peut-être manipuler l'héritage génétique,
rouler ou voler à la vitesse du son, rien de tout cela
ne constitue en soi un bien absolu.
Nul ne peut se décharger de sa responsabilité : ni
le chercheur scientifique, ni le technicien, ni le
militaire, ni l'économiste ne peuvent se contenter de
renvoyer la décision à l'instance politique. C'était
l'argument des criminels de guerre au procès de
Nuremberg : je n'étais que l'exécutant d'un ordre
émanant d'une autorité supérieure. Manière trop
facile d'éluder sa responsabilité personnelle : l'exécutant
d'un ordre criminel est un criminel. Nul ne
peut nous dispenser de nous interroger sur la
définition du crime, et d'être, chacun à notre place
et à notre niveau, un objecteur de conscience. La
conscience, c'est ce qui objecte toujours.
Chacun de nous est personnellement responsable
de la création.

C'est pourquoi, au delà des morales qui reflètent
et confirment un système établi, il existe des vertus
que l'on appelait « théologales » parce qu'elles ont
« Dieu même pour objet et sont les plus importantes
pour le salut » : la foi, l'espérance et l'amour.
Ce sont trois aspects d'une même attitude à l'égard
de la création (qui n'est pas un acte unique et
originel mais le jaillissement permanent, quotidien
de l'histoire humaine). Par cette participation à
l'acte créateur la vie au lieu d'avoir un sens, est le
sens, création de sens et sens de la création.
La foi, c'est la décision de vivre avec cette
certitude que ce qui est n'est pas tout. Sans elle il n'y
aurait pas de liberté puisque nous serions totalement
immergés dans une réalité finie, achevée, que
nous n'aurions pas à faire fructifier, à transformer,
à dépasser.
L'espérance, c'est la décision militante de vivre
avec cette certitude que nous n'avons pas exploré
tous les possibles si nous ne tentons pas l'impossible,
c'est-à-dire ce qui n'est ni le prolongement ni la
résultante du passé et du présent, de ce qui a existé
ou existe déjà.
L'amour, c'est la décision créatrice d'avoir foi
dans l'autre comme capable de l'impossible. L'amour
est amour, en chacun, du ressuscité qui l'habite et le
porte au delà de ses frontières. Comme la foi est foi
dans la résurrection. L'espérance, espérance de la
résurrection.
Aimer celui ou celle qu'on aime, c'est accueillir
son imprévisible liberté. Aimer son ennemi, ce n'est
pas lui laisser le champ pour la destruction, c'est
accepter la possibilité de son changement et le
libérer de ce qui empêche sa floraison : libérer
l'esclave de la misère et de l'oppression, libérer le
maître de sa propriété et de son pouvoir, qui sont
tout aussi aliénants.
Le temps n'est le sens de la vie que s'il est autre
chose que le cadre extérieur ou l'ordre de notre vie,
que s'il est le temps de la création, la permanente
effusion de l'imprévisible et de l'impossible que
nous avons la responsabilité d'inventer, de choisir
et d'amener à l'existence.
Ce pari permanent sur la création est le seul sens
intérieur de la vie. L'amour qui n'existe que par ce
pari, par cette foi, par cette espérance, est, par
excellence, l'acte créateur de sens.
L'amour est le sens de la vie.
J'ai souvent répété qu'il n'y a pas d'enseignement
plus révolutionnaire que d'apprendre à un homme à
se comporter à l'égard du monde et de sa vie, non
comme à l'égard d'une réalité donnée, mais comme
l'artiste aux prises avec l'oeuvre qu'il a à créer. Parce
que l'acte de création artistique est le modèle de
l'acte de la donation du sens et de l'acceptation du
sens, le modèle le plus proche de l'acte de foi, de
l'espérance et de l'amour.

Le sens de la vie n'est pas extérieur à l'acte de
créer la vie, de faire émerger, dans notre propre vie,
et en tous, l'homme poétique.
Créer les conditions économiques, sociales, politiques,
culturelles, pour que chaque enfant portant
en lui le génie de Mozart puisse l'épanouir pleinement.
Cette exigence d'amour nous conduit à être d'un
même pas un homme de foi et un militant politique,
c'est-à-dire, à tous les niveaux, un militant de la
création.

Roger Garaudy. Parole d’homme. Pages 65 à 71

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Archives Garaudy PDF sur Calameo

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy