17 décembre 2011

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (1). Etre un mutant. L'île de Gorée. Le temps de vivre


Avec son autorisation expresse et sur l'initiative de Luc Collès le blogue va publier en plusieurs parties à compter d'aujourd'hui Le journal d’un mutant de l’île de Gorée du Père Joseph BOLY (Bruxelles, CEC, 1987).

Le Journal des mutants, préfacé par Léopold SédarSenghor, est né d’un séjour à l’île de Gorée et d’une expérience à l’université des mutants. Il s’est prolongé, dans la suite, sans date, au gré des événements, des voyages et des lectures, pour recueillir les découvertes, les enrichissements, les  "mutations" de toute une vie.



1. Etre un mutant (p. 9-10)

          Dans son Appel aux vivants, Roger Garaudy parle de l’université des mutants qu’il a créée à l’île de Gorée, au Sénégal. Il lui a donné ce nom « parce qu’on appelle mutant, en biologie, un individu d’une espèce existante portant déjà en lui les caractères d’une espèce nouvelle en train d’opérer sa mutation ».

        Vu la situation présente de la société, cette mutation historique ne pourra se faire sans un changement profond d’attitude. Mais l’homme, quelle que soit sa situation dans le temps et dans l’espace, ne doit-il pas être un perpétuel mutant ? La grande question, pour l’homme, n’est-elle pas de rester profondément soi-même, tout en s’adaptant aux circonstances et en se dépassant constamment selon les enjeux de la nature, de la société des hommes et des rapports avec le divin ?

       Pour un chrétien, la toute grande mutation, la mutation essentielle et définitive, est celle qu’il connaît le jour de sa mort. D’après Claudel, la transformation n’est pas radicale. Nous restons profondément ce que nous sommes : corps et esprit. La Bible évoque clairement la résurrection de l’homme tout entier, corps et âme, mais elle n’ajoute aucune précision sur le « comment » de l’autre vie.

       Pendant longtemps, la théologie s’est plu à imaginer une séparation pure et simple du corps et de l’âme, celle-ci n’étant qu’incorporée et continuant de vivre à part, jusqu’au jugement dernier.

       Rien ne permet, dans la Bible, d’imaginer une âme, existant de quelque manière hors de toute matérialité corporelle. « Ils se sont endormis…ils revivront… » dit la première Epître aux Corinthiens (XV, 6 et 22). Et quand Jésus parle de l’âme toute seule (Mat.X, 28) , il ne s’agit pas d’un esprit pur, mais du noyau essentiel de l’homme tout entier.

       Que sera cette mutation qui ne nous empêchera pas de rester nous-mêmes ? Nous n’en savons que fort peu de chose. En tout cas, si l’on se réfère aux apparitions de Jésus resssuscité, cette mutation ne nous entraîne pas vers un monde dont nous n’aurions aucune idée. Nous pouvons donc très bien nous imaginer l’autre vie comme une joie terrestre transfigurée par l’éternelle joie divine. D’après saint Paul, toujours selon la première Epitre aux Corinthiens (XV, 31-50), notre corps ne retrouvera pas ses molécules qui, d’ailleurs, se sont constamment transformées, mais ce sera notre corps. Nous serons nous-mêmes, comme le Christ, avec un corps nouveau que la corruption ne pourra plus détruire. Nous serons totalement libres de nous épanouir dans l’Amour, sans connaître aucun ennui, de quelque nature qu’il soit.

       Appelé donc à « muter » sans cesse dans le devenir humain, en attendant la mutation définitive (« Muter ou périr, muter ensemble ou périr ensemble » dit le professeur Ki-Zerbo), je voudrais, sur cette île de Gorée  où je participe à l’université des mutants, réfléchir pour moi-même et pour autrui en livrant mes expériences de « mutant ».



2. Ile de Gorée (p. 11-12)

J’ai évoqué ailleurs l’histoire extraordinaire de cette île de légende et d’histoire. Je voudrais simplement savourer ici le plaisir d’y vivre quelque temps. Gorée est certainement l’endroit du monde où, sans oser le formuler et sans oser y croire, j’aurais le plus désiré vivre et respirer.
Respirer cet air que, pour notre honte, des milliers d’esclaves ont humé une dernière fois avant de disparaître ou d’aller, dans d’atroces souffrances, féconder les Amériques. Pourquoi suis-je né dans un coin de terre où il ne s’est rien passé au regard de pareilles tragédies ? A chaque pas, dans cette île, je fais basculer des pans d’histoire.
La maison des esclaves aves son ouverture béante sur les rocs et les vagues est encore pleine de cette odeur de moisi et de misère, qui fit tant de désespérés. 
Par contre, à l’Hostellerie du chevalier de Boufflers où je vais tous les jours, je retrouve plutôt un air de fête. Le Bon Dieu doit avoir beaucoup pardonné à ce très spirituel chevalier qui avait laissé en France sa chère Eléonore de Sabran pour subir le charme des belles « signares », comme Anne Pépin, et manifester à l’égard des noirs de Gorée une sympathie qui fut, d’ailleurs, connue et reconnue. N’est-ce pas à lui que nous devons ce charme incomparable de l’île qui nous apparaît aujourd’hui, lorsque le cri strident de la chaloupe nous invite à l’accueil et à la joie, comme une fleur de paix jetée à la mer, éparpilant ses pétales de rose, d’ocre et de rouge, reflets des plus vieilles maisons ?
Gorée, d’ailleurs, n’a pas connu que des esclaves et des colons ! Voici la maison des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, où plane encore l’ombre combien fraternelle de ce « grand homme » que fut mère Javouhey, selon l’expression de Georges Goyau, son biographe.
Et je ne parle pas de Blaise Diagne, le célèbre député de Gorée, qui, en 1916, envoya sur nos champs de bataille les fameux tirailleurs sénégalais.
Me suis-je demandé ce qui s’est passé dans la maison où je loge, ce « Relais de l’Espadon » - poisson ou voilier ? – dont les balcons à balustrades sont du plus pur style colonial ? J’apprendrai plus tard qu’il fut construit pour le gouverneur, après l’abolition de l’esclavage (1848).
Etre des mutants à Gorée, n’est-ce pas, comme le rappelle Joseph Ki-Zerbo, jeter un canot de sauvetage au flanc du vaisseau Afrique ? « Les mutants de Gorée ne seront donc pas comme les moines d’une lointaine Thébaïde portant témoignage uniquement par leur retraite même. Ils doivent être plutôt comme une lampe dans la nuit, ou mieux, comme ce Prométhée qui, dans le mythe africain aussi,n’atteint le séjour de Dieu que pour en redescendre porteur du feu civilisateur. »


3. Le temps de vivre (p. 13-14)

         C’était aujourd’hui, à Gorée, la Saint-Charles, fête patronale de l’ile, qui met tout le monde en liesse : chrétiens et musulmans. Quelle émotion de se retrouver  à l’autel de cette vieille église qui date de la Restauration (Charles X) et où ont officié, avant moi, vers 1848, les premiers prêtres sénégalais, conduits au sacerdoce par la mère Javouhey ! L’église était trop petite pour contenir tant de Goréens, venus de l’île et de Dakar, et leur joie éclatait en français, en latin et en ouolof, au rythme des tam-tams et des couleurs des grands jours. En procession, nous sommes allés vers la mer, pour la contempler et la bénir, avant d’être reçus, à la mairie, avec le vicaire général du diocèse et l’imâm de la mosquée, au milieu d’un parterre de belles dames, en robe d’apparat.
            N’y avait-il pas, parmi elles, quelques descendantes des « signares » d’autrefois, qui allaient voir leurs amants, accompagnées de porteurs de torches et de porteuses de bijoux (leurs « rapareilles », comme on disait) ? Ainsi vivait Gorée, vers 1780. Ainsi vit Gorée aujourd’hui, car elle prend le temps de vivre.
            J’y pensais, en parcourant, cet après-midi, les ruelles de l’île en fête où chacun prend le temps de vivre. Roger Garaudy a raison, pour l’essentiel, dans son dernier ouvrage : Il est encore temps de vivre (Stock). Depuis la Renaissance, l’Occident a proposé comme modèle au reste du monde un objectif de croissance défini par une augmentation quantitative illimitée de la production et de la consommation. Nous savons maintenant que la terre n’est pas gérée par la loi d’un progrès inépuisable, mais par la loi de l’entropie, c’est-à-dire que les énergies peuvent tarir et que la planète peut se suicider…Nous savons aussi que nous ne pouvons pas vivre n’importe comment sans penser aux hommes de demain et dilapider en quelques années le capital d’énergie préservé depuis des siècles.
            C’est maintenant ce que nous sommes en train de faire, en malmenant la nature, en perdant toute notion de vie avec les autres et avec tous les autres, en oubliant la transcendance au profit du dieu « croissance ». Il faut donc vivre autrement, dit Garaudy, grâce à un idéal de transcendance qui peut appartenir aussi bien aux athées qu’aux croyants, puisque cette transcendance n’est rien d’autre qu’un acte de foi en l’homme, en tout homme.
            Primauté de l’homme sur la croissance économique à tout prix. Primauté de la qualité de la vie sur la quantité qui détruit la vie. Il faut revoir complètement, au contact des sagesses du monde, nos rapports avec la nature, avec autrui, avec le divin. Il faut vivre autrement, peut-être un peu comme en Afrique ?
            « L’Afrique est déconcertante » me disait un Européen. « Après quarante ans, je m’y fais de moins en moins ! » Je me demande, pour ma part, si ce n’est pas le temps de vivre et j’y entre avec émerveillement, attentif au spectacle du rythme et des couleurs. Mais il faut, pour s’en apercevoir, une longue retraite à l’université des mutants.

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Joseph BOLY, Le journal d’un mutant de l’île de Gorée, Bruxelles, Coopération par l’Education et la Culture, 1987 (p. 9-14).
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy