1 août 2013

Un homme immergé dans les multiples courants de la pensée contemporaine




L' insurrection des étudiants de 1968 ne manqua pas

d'épisodes pleins de signification qu'énonçaient de pittoresques

graffiti. Un étudiant alla trouver son professeur et lui déclara :

« Dites-nous une bonne fois : JE ». Je vois là un réflexe de

bonne santé, car, si les disciplines scientifiques et techniques

se tiennent dans un objectivisme radical, l'ensemble des sciences

humaines doit comporter, plus profondément qu'un enseignement

et lui conférant sa valeur décisive, un témoignage. J'ose

penser que, pendant cinquante ans, mon enseignement fut

éclairci et animé par mon témoignage.

Voici une parfaite illustration de cet axiome de la

communication entre hommes, fût-ce en échange inconscient.

Parvenu au terme de sa longue carrière, non seulement

universitaire, mais engagée dans les grands débats du monde,

Roger Garaudy récapitule les diverses voies de sa pensée dans

un « testament », comme il dit, dans lequel, évidemment, le

témoignage est régulateur, fût-ce avec les risques des options

et au détriment des interprétations objectives. Ainsi avons-nous

une histoire de la pensée contemporaine à partir de l'expérience

d'un homme immergé dans les multiples courants de cette

pensée. Ou mieux, comme il dit, avec tous les aléas et les risques

de l'entreprise, faire de son cheminement d'homme la

conscience critique d'un siècle.

Avec une telle visée, nous sommes loin de la rédaction d'un

cours universitaire, nous enregistrons un vif dialogue avec des

partenaires, contemporains ou anciens, et auxquels participent

des artistes dont les grandes oeuvres ont un caractère prospectif.

(Garaudy orienta ses cours vers l'esthétique.) Ainsi voyons-nous

les premières perceptions philosophiques suscitées par une

rencontre avec Blondel. Entrent alors dans la conversation

Sartre et Éluard, Gilson et Bachelard, Gaston Berger et

Langevin , Jacques Monod et Mendès-France, Helder Camara

et le Père Rahner , Jurgen Moltmann en écho de Bloch et

Armand Kaplan, et, en permanence, Marx et Kierkegaard. Ne

redoutons pas un éclectisme superficiel; car commande et

autorise cet entregent la conscience de plus en plus vive de deux

dimensions régulatrices : la transcendance, c'est-à-dire la

dépendance à l'égard d'un Dieu créateur, la communauté,

c'est-à-dire le sentiment en chaque personne d'être responsable

du destin de tous les autres.

Le débat sur la raison n 'est pas académique, car la raison

consiste à découvrir le point où l'acte poétique de création,

l'action politique et l'acte de foi ne font qu'un. La foi n'est

plus alors ce qui contredit ou contraint la raison, mais au

contraire ce qui l'empêche de s'enfermer sur elle-même dans

cette « suffisance » qui est le contraire de la transcendance.

La foi est une raison sans frontière.

Sur cet itinéraire, les contestations sont prévisibles et

normales selon la loi d'un dialogue qui s'est engagé parce qu 'on

sait avoir quelque chose à recevoir de l'autre. C'est dans ce cadre

que l'on pourrait , si c'en était le lieu, élever des contestations

dans un dialogue lucide et cordial. S'il est navrant que la

civilisation occidentale ait ignoré, dans son monopole, les autres

civilisations, il faut accorder une densité humaine de grand style

à la pensée grecque, Aristote compris. S'il faut regretter, pour

la foi elle-même, que l'Église de l'Évangile ait tourné en

chrétienté constantinienne, il faut reconnaître la vérité sociale

du droit romain, y compris dans les institutions religieuses. S'il

faut tenir l'homogénéité de la transcendance dans les trois

religions abrahamiques, l'israélite, la chrétienne, la musulmane,

le refus d'une immanence allant jusqu'à l'incarnation

de Dieu dans l'histoire ne pèse-t-il pas sur les comportements

mentaux, politiques, culturels de l'Islam ? Son immobilisme

n 'est-il qu 'un accident ? Et ainsi de suite dans les tâches de

la raison pour poser et résoudre les problèmes qui permettent

aux hommes de créer un avenir à visage humain.




Présentation du livre de Roger Garaudy "Biographie du 20e siècle", Editeur Tougui, 1985, pages 7 à 9

Lire l'hommage de Garaudy à la mort du Père Chenu:  http://rogergaraudy.blogspot.fr/2010/10/chenu-mon-pere.html

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy