29 juillet 2013

Note de l'éditeur de "Pour un dialogue des civilisations" (Réédition de 2012)



Roger Garaudy fut l'objet d'une controverse suite à
la parution en 1995 de son livre Les mythes fondateurs
de la politique israélienne(1), controverse qui le suivit
jusqu'à la fin de sa vie, éclaboussant du même coup ses
fidèles amis, sa famille et son oeuvre.
Douter, interroger l'Histoire, la remettre en cause
est sans doute ce qui fait l'honneur du libre-penseur.
Celui qui cherche à décrypter le monde sans se laisser
parasiter par ses références, son logiciel, son école de
pensée, pour ne pas dire sa chapelle. Bien au contraire
le libre-penseur vise par tous les moyens la compréhension
et la transmission, d'une vision, d'un héritage,

(1)  Editions la Vieille Taupe (1995), Samiszdat (1996)
  
d'une grille de lecture destinée aux générations futures.
Le libre-penseur agit en éclaireur, il ne s'éclaire pas
lui-même par vanité mais éclaire le monde.
Garaudy a été ce genre d'homme. Il l'a été en particulier
- avec force, avec fougue et avec indépendance d'esprit durant
une période précise de sa vie. Celle qui l'a vu,
exclu du PCF, penser la gauche d'après, émancipée de la
tutelle soviétique et de la barbarie stalinienne. On mesure
aujourd'hui combien l'histoire lui a donné raison. Roger
Garaudy fut un intellectuel respecté dont les prises de
positions avant-gardistes dans bien des domaines, laissaient
entrevoir l'ébauche d'une alternative à la globalisation,
ce «monothéisme du marché» 2 imposé par l'occident
capitaliste à un monde en mutation.
Garaudy avait l'oreille des puissants, notamment
de François Mitterrand, qui confiera en 1970 à Michel
Polac avoir construit sa pensée politique en lisant Maurice
Clavel, Raymond Aron et Roger Garaudy3. On peut voir
en lui un exégète savant de la pensée marxiste, mais ce
serait par trop réducteur. De par ses voyages, innombrables
(dont il est fait état dans ce livre), ses rencontres et son
ouverture à l'autre, y compris à la religion de l'autre, il
fut également un précurseur de la pensée altermondialiste.
C'est bien sûr ce Garaudy période humaniste que nous

2. Extrait de Avons-nous besoin de Dieu?, Fin de la conclusion intitulée
«La reconquête de l'espoir», Ed. Desclée de B r o u w e r , P a r i s,
1993, p p 205 à 207.
3. François Mitterrand à propos de ses lectures  marxistes (ina.fr)

avons voulu rééditer et faire connaître au lecteur contemporain
trente-cinq ans après. Car il n'est pas honnête
d'effacer des registres, de «blackbouler» cet homme et son
oeuvre au nom de certaines prises de positions ultérieures
discutables.
Si cette note était interprétée par certains esprits
chagrins comme une tentative de réhabilitation d'un
négationniste ou un plaidoyer antisémite, nous tenons à
préciser avec force qu'il n'en est rien. Garaudy était-il
antisémite ? Ceux qui l'ont connu savent que non, et rien
dans son oeuvre ne le laisse croire, même si les pensées
qu'il a pu garder secrètes au fond de son âme le demeureront
pour toujours. D'autant que la dernière partie de
sa vie, si elle a vu son audience fondre comme neige
au soleil en occident, l'a au contraire vu exploser dans
un monde musulman dont certaines franges affichent
sans complexe leur haine d'Israël. À cela, il convient
d'ajouter ses troublantes sympathies pour les chefs
d'états non-alignés (4). Peut-on lui reprocher ses fréquentations
? Chacun jugera. L'homme a sa part d'ombre et
c'est cette complexité qui rend le personnage intéressant,
Garaudy était-il révisionniste? Sans doute ! Il a été jugé
et condamné pour ses propos et ses tentatives d'appel
ont systématiquement échoué. L'homme a fait face à
ses responsabilités et à la société. Justice a été rendue.
Espérons qu'au cas où d'autres figures publiques ayant

4. Voir le détail des relations avec Saddam Hussein, ses liens troubles
avec l ' Iran , le soutien affiché du Grand mufti de Syrie ou sa n o m i n a t i on
prévue au Prix Kadhafi dans l 'ouvrag e Roger Garaudy - Itinéraire d'une
négation de Michaël Prazan, Adrien Minardaux, éditions Calmann-Lévy.

attcint un âge respectable seraient appelées à comparaître,
elles soient jugées sans plus de complaisance que
ne le fut Roger Garaudy.
En se focalisant sur la plaie béante de l'horreur
absolue, celle de la question juive et de l'holocauste,
le questionnement de Garaudy nous interpelle, nous
laisse entrevoir la part sombre d'un homme lumineux.
D'aucuns lui concèdent la maladresse, parmi lesquels
son grand ami l'abbé Pierre qui paiera un lourd tribut
pour avoir affiché son indéfectible soutien. Notre humble
avis est que l'homme, toujours en quête d'absolu, avide
d'un horizon inatteignable a voulu s'attaquer à un sujet
qui le dépassait. La question de l'extermination des
déportés dans les camps nazis, celle des chambres à
gaz ne peut être l'objet d'un débat serein, elle ne le sera
sans doute pas avant plusieurs décennies. Les passions
qu'elle déchaîne invitent l'homme sage à ne pas ouvrir
la boîte de Pandore. La mémoire des morts et le témoignage
des survivants n'ont pas à entrer dans la balance
de quelque froide équation. Non, l'horreur n'a pas à
subir l'affront du doute, pas plus qu'elle ne doit faire
l'objet de surenchère mémorielle.
Aussi, plutôt que de tenter d'expliquer ce que fut
cet homme, nous préférons laisser parler le poète.
Cette chanson, diffusée aux funérailles de Garaudy le
18 juin 2012, résume mieux que mille mots le cheminement,
le questionnement, la quête d'un libre-penseur :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une impossible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jus qu'à la déchirure
Aimer , même trop , même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D 'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête,
Suivre l'étoile
Peu m'importent mes chances
Peu m'importe le temps
O u ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l'or d'un mot d'amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon coeur serait tranquille
Et les villes s'éclabousseraient de bleu
Parce qu’'un malheureux
Brûle encore, bien qu' ayant tout brûlé
Brûle encore , même trop, même mal
Pour atteindre à s'en écarteler
Pour atteindre l'inaccessible étoile.

La quête.  Jacques Brel


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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy