10 septembre 2010

Vers une guerre de religion ?

Roger Garaudy. 1995. Vers une guerre de religion? Le débat du siècle. Paris - Desclée de Brouwer.

Préfacé par Léonardo Boff (p. 7-9) et divisé en cinq chapitres et quatre annexes, ce livre de Roger Garaudy poursuit une réflexion religieuse et politique entreprise depuis déjà longtemps, avec le même souci du destin de l'humanité. D'entrée de jeu, dans son introduction (p. 11-20), Garaudy affirme que «nous vivons la plus cruelle des guerres de religion» (p. 16). S'agit-il d'une guerre entre l'islam, la religion dominante des dominés, et le christianisme, religion des dominants? Le premier chapitre, intitulé «Guerre entre l'islam et l'Occident?» (p. 21-50), répond non seulement par la négative, mais présente quelques pistes d'exploration pour un dialogue oecuménique entre l'islam et le christianisme. Dans ses analyses, Garaudy fait bien voir que dans «l'ensemble des relations internationales, comme dans les rapports politiques internes, il n'y a d'autre choix qu'entre le dialogue et la guerre» (p. 50). Maudit soit, conclut-il, qui choisit la guerre.
S'agit-il alors d'une «guerre entre l'athéisme et la foi», pour reprendre le titre du deuxième chapitre (p. 51-72)? Encore une fois la réponse est négative, mais Garaudy, après avoir dressé un tableau des forces et des faiblesses du marxisme, n'en rappelle pas moins que «plus que jamais s'offre le choix entre "le socialisme et la barbarie"» (p. 72).
De quelle guerre s'agit-il donc? La réponse se trouve dans le troisième chapitre qui a pour titre «Guerre entre le monothéisme du marché et le sens» (p. 73-86). Le monothéisme du marché, c'est paradoxalement le nouveau polythéisme de notre époque. Il engendre le culte de maintes idoles: celles de l'argent, du pouvoir des nationalismes, des intégrismes, etc. Toutefois, dans ce chapitre, l'auteur ne retient que deux exemples majeurs de ce néopolythéisme: l'armement et la publicité de l'industrie de l'inutile.
Après avoir critiqué ces nouveaux dieux de la société moderne, R. Garaudy s'interroge sur le Dieu dont nous avons maintenant besoin (p. 87-112). Ce chapitre cinq constitue à la fois un véritable plaidoyer oecuménique (où christianisme et islam ont la part du lion) et une apologie en faveur des théologies de la libération contre les théologies de la domination.
Intitulé «Le Dieu qui ne cesse de créer. N'y a-t-il d'art que sacré?», le chapitre cinq (p. 113-131) se donne pour objectif de montrer que la réponse à cette question ne peut être que positive. L'art, peut-on y lire, «n'est pas une manière d'écrire, de peindre ou de danser mais d'abord une manière d'exister» (p. 119). En bref, l'auteur nous rappelle la nécessité de nous ouvrir à l'expérience originaire de Dieu qui se révèle dans l'acte créateur de l'être humain et qui nous invite à participer à sa création non comme spectateur ou consommateur, mais comme célébrant.
Suite à une brève conclusion qui n'a rien d'une synthèse (p. 133-136), Garaudy présente quatre annexes dont les liens avec le présent livre ne sont pas toujours évidents: «Y a-t-il des "preuves" de l'existence de Dieu?» (p. 139-140); «La théologie du XXe siècle et le dialogue des civilisations» (p. 141-146); «Le "Christ" de saint Paul est-il Jésus?» (p. 147-159) et «Y a-t-il une continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament? Jésus est-il l'héritier de David?» (p. 160-173). Ces quatre annexes sont sans aucun doute les parties les plus faibles du livre. Pour un penseur préoccupé d'oecuménisme comme Garaudy, les nombreux propos nettement néomarcionites étonneront le lecteur. Par exemple, écrire que «le Dieu de Jésus n'est pas celui de l'Ancien Testament» (p. 159) mériterait pour le moins quelques nuances. Affirmer que Paul a rejudaïsé la communauté première de Jésus (voir par exemple la p. 164), n'est-ce pas oublier que Jésus était un juif qui s'adressait d'abord à des juifs? Affirmer que le rétablissement par Paul de la continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament a servi de fondement à toutes les théologies de la domination relève de la caricature pure et simple. Certains anachronismes agaceront aussi les exégètes du Nouveau Testament. Par exemple, en attribuant à Paul l'interprétation de la mort de Jésus en termes de rachat du péché originel (p. 161), Garaudy semble oublier que ce concept est une invention d'Augustin. Plusieurs autres erreurs très étonnantes pour un penseur aussi cultivé que R. Garaudy pourraient être signalées. Un seul exemple suffira: insinuer qu'Akhénaton fut monothéiste et écrire du même coup qu'il est faux de dire que le monothéisme est né du peuple juif (p. 98-99) est une déformation de l'histoire qui remonte à la fin du dix-neuvième siècle et qui a été largement popularisée par Sigmund Freud et ses épigones. Pourtant, depuis déjà quelques décennies, il ne se trouve plus aucun exégète du Tanak ni aucun égyptologue sérieux pour défendre une telle opinion. Les spécialistes reconnaissent aujourd'hui qu'Akhénaton fit tout au plus la promotion d'une forme de monolâtrie, tandis que le monothéisme fit clairement et incontestablement son apparition avec le Deutéro-Isaïe (Isaïe 40-55). En bref, la qualité de ces annexes, au ton plutôt polémique, contraste fortement avec le reste du livre qui témoigne, au contraire, d'une volonté sérieuse et honnête de dialogue interreligieux.
Malgré ces quelques réserves, ce livre, qui se termine par une bibliographie des oeuvres de R. Garaudy et des études sur ses oeuvres (p. 175-179), suscitera sûrement de riches débats auprès de tous ceux qui s'intéressent aux grands problèmes politiques et religieux de cette fin du vingtième siècle.

Jean-Jacques Lavoie
 Université du Québec à Montréal

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