30 septembre 2010

Maurice Béjart 1927-2007

Vous l'avez si souvent côtoyée et si souvent mise en scène, vous l'aurez certainement apprivoisée, cette mort subite...Oui, Béjart aura profondément marqué notre génération et le monde de la danse. Le découvrir à 20 ans en 1968 ne peut laisser ni indifférent ni indemne! Il fut un créateur exceptionnel et authentique, un artiste unique, original, exigeant, sans compromis ni complaisance.

Et quel visionnaire! Il s'immergea totalement en son art de la danse comme on entre en religion. Il aura été l'incarnation emblématique d'un art chorégraphique moderne et novateur qui sera qualifié de contemporain. Il sut cristalliser toutes les mutations qui s'annonçaient à cette époque dans ce domaine. Sa vie entière, il la consacra au service de la danse. Il fut une révolution culturelle à lui tout seul!

Aller le voir en spectacle, c'était toujours être transporté de surprise en ravissement, c'était risquer le choc émotif (que dis-je, la commotion!), s'attendre à être bousculé dans ses goûts et ses convenances artistiques et redécouvrir l'infinie complexité de la nature humaine. Car Béjart a mis en danse tout ce qui lui tombait sous la main, mélangeant souvent tous les genres et laissant perpétuellement son imagination au pouvoir!

Ainsi, il dansa la vie sous toutes ses coutures avec son souffle, ses pulsations, ses élans, ses déchirures, ses blessures. Il dansa la solitude, l'angoisse, le doute, la foi, la souffrance. Et il dansa l'amour bien sûr, l'amour passion, l'amour charnel, l'amour transfiguration, l'amour rédempteur. Et la mort aussi. Et l'après-mort. Ses spectacles n'étaient pas seulement des découvertes chorégraphiques et musicales séduisant coeur et âme et comblant l'intellect: ils nous faisaient découvrir que le mouvement et la gestuelle peuvent aussi, comme les mots, traduire une idée ou une pensée.

Béjart exprima et sublima son art de la danse dans des envolées inoubliables, des gestuelles épurées, dépouillées de toute mièvrerie et de tout artifice. Fini, l'inutile, les fioritures, les futilités, le fla-fla, les tralalas. Tout ce qu'il donnait à voir devait avoir une signification. Il savait comme personne capter l'essence même du mouvement et le magnifier dans des élans à couper le souffle. Et surtout, il s'appuyait sur la maîtrise aboutie d'une technique irréprochable de la danse classique qu'il avait relue et récrite.

Mais sa danse n'était pas qu'un rigoureux exercice physique et corporel dans une découpe parfaite de l'espace. Elle était aussi concentration mentale et méditation. Car c'est grâce à cette ascèse physique qu'il est possible d'accéder non seulement à la connaissance de soi mais aussi à la connaissance spirituelle. Et ces corps lumineux et solaires qu'il sut délier superbement pour qu'à leur tour coeurs et esprits puissent aussi se délier, que d'émotions, que de souvenirs! Que de moments de grâce!

Assister à un spectacle Béjart, c'était aussi se sentir en communion avec un maître spirituel arborant un langage différent de celui des autres, limpide, efficace et universel. Comme il savait piquer la curiosité et stimuler l'intelligence! Il y avait toujours à penser et à méditer chez lui, avec ses cortèges de figures allégoriques et de messages philosophiques venus des quatre coins de la planète.

Il s'est nourri de toutes les civilisations, il s'est frotté à toutes les cultures, il a conversé avec tous les héros de la mythologie pour créer son propre panthéon désormais mythique. Pour mieux nous raconter la condition humaine et tenter d'y trouver un sens, il s'est inspiré de toutes les rencontres et découvertes qui l'éclairèrent en chemin. Le résultat fut éblouissant. Partout où il porta son regard, il donna envie d'y porter le nôtre.

Que son Ballet du XXe siècle porta bien son nom! Tour à tour grandes fresques théâtrales ou pas de deux intimistes et finement ciselés, ses ballets furent tous le miroir de notre monde, avec ses cataclysmes et ses errances, ses vibrations et ses espoirs. Assoiffé de connaissance, insatiable et infatigable, il enchaîna les créations à un rythme fulgurant, chacune prenant sa place propre sur l'échiquier de son imaginaire. Elles furent le reflet de la quête exaltée et mystique d'un fou dansant épris de perfection et d'idéal. Une quête universelle illustrée de façon magistrale, une véritable messe pour le temps présent!

Bien sûr, Béjart fut aussi l'homme de toutes les controverses, de toutes les provocations et de tous les scandales, mais finalement, que d'audace et de culot, quelle sensibilité, quelle clairvoyance et quel talent! Et que de voyages inattendus et jubilatoires cet éveilleur d'âmes nous fit faire en nous propulsant de la Bhagavad-Gita aux pyramides, du kabuki aux jardins du Golestân, du folklore grec au Cantique des cantiques ou de Cinecittà à Saint-Jean-de-la-Croix! Que de mélanges étonnants il fit en invitant à sa table dans le plus grand désordre apparent d'éternels complices comme Wagner, Chaplin, Pétrarque, Shakespeare, Mozart, Queen, Pierre Henry, Fellini, Brel, Barbara, Molière ou Ionesco...

Béjart sera-t-il maintenant le phénix qui renaît de ses cendres? Ou le spectre de la rose? Ou bien le compagnon errant? Ou alors à la fois Dionysos, Siegfried, Zarathoustra, Prospéro, Faust, Méphisto, Shiva, Nijinski... ? Maurice Béjart, que vous dit-elle, cette mort, aujourd'hui?

Martine Letaconnoux-Boillot
http://www.ledevoir.com/


Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy