25 septembre 2010

Sur Cuba, le sionisme, la Palestine, Roger Garaudy

Interview de  Maria Poumier  par Ginette Hess Skandrani, Paris, 20 juillet 2005
http://quibla.net/

GHS : Maria Poumier, vous avez signé la pétition de soutien à Edgar Morin, et vous êtes également, ainsi que nombre d'entre nous, dans le collimateur des médias sionistes. Quand on lit vos articles sur le web, on a du mal à vous situer avec précision. Vous êtes mentionnée dans Libération comme une universitaire d'extrême gauche, tandis que Ras'le front vous classe à l'extrême droite.

M.P : Eh bien je pense que cette cacophonie indique simplement que ce que j'écris a une certaine audience, peut-être justement parce que tout le monde se sent à l'étroit dans la case idéologique où il est classé. Je cherche, comme tout le monde, le centre où nous devons planter nos convictions, notre centre de gravité, en quelque sorte. Cette recherche suppose évidemment de la curiosité, et particulièrement là où les censeurs veulent que l'on recule.

GHS : Qu'est-ce qui vous a amenée à écrire de façon répétée sur les sujets impliquant Israël et ses soutiens en Occident ? Vous n'avez pas de liens familiaux avec le monde arabe et pourtant vous êtes inspirée par le violent rejet du sionisme qui inspire de nombreux intellectuels juifs?

MP : Je ne suis ni arabe ni juive par ma famille, mais effectivement, j'éprouve une indignation sans limites devant toutes les manipulations et intimidations qui servent à garantir la protection des intérêts israéliens. C'est le sentiment que les plus nobles fondements de la civilisation occidentale sont détournés pour un usage pervers, qui m'anime. C'est notre bonne foi qui a été trahie, et ce sont les Palestiniens qui payent notre aveuglement, c'est inadmissible. Dans tous les combats, le choix des mots est un enjeu que les deux camps se disputent. Un mot nouveau est en train de s'implanter, qui me paraît devoir régler certains malentendus pour un bon moment : c'est la notion d'intérêt USraélien : cela décrit la dynamique implacable, aveugle, mécanique, issue de la combinaison de deux logiques étatiques, une dynamique qui prend tous les peuples en otage. Le sionisme est complètement discrédité, mais sa puissance déborde largement la Palestine historique, parce qu'elle s'exerce principalement aux États-Unis. C'est cette dynamique qui me semble mériter le rassemblement de tous les gens de bonne volonté, et pas seulement le jour où l'on a l'occasion de voter " non " à la pseudo-constitution européenne, pour une réflexion en profondeur. Et on peut souvent se passer des termes juif, sioniste, impérialiste, philosémite, ainsi que de leurs revers, qui ne servent qu'à diviser et à confondre, en général, et à activer la paranoïa réciproque.

GHS : On vous a souvent reproché d'être apparue assez tard sur la scène militante parisienne, ce qui a permis à certains de vos détracteurs de commencer leurs articles en disant " Mais qui est donc cette Maria Poumier que personne ne connaît ? ". Il y a quelques années, seuls vous connaissaient quelques spécialistes de la culture latino-américaine, et vous aviez choisi d'enseigner à l'université de Paris VIII, réputée radicalement à gauche. De quand date ce virage dans vos centres d'intérêt ?

MP : Précision : c'est moi qui me suis fait connaître par un article intitulé : "Mais qui c'est, cette Poumier que personne ne connaît". A dix-neuf ans, je suis partie à Cuba dans l'idée d'offrir mes services au gouvernement révolutionnaire. Dix ans plus tard, j'étais épuisée, comme toute une bande de petites françaises soixante-huitardes qui étions parties là-bas: Cuba est un pays assiégé, et c'est très dur; on craque quand la sphère familiale n'est plus une protection, quand la vie privée s'écroule; je suis revenue en France et c'est dans l'action sociale que j'ai eu l'impression de reprendre pied, dans la nouvelle réalité française, celle de la vitalité de la banlieue. C'est à partir de là que je suis arrivée à me réorganiser idéologiquement, à retrouver un engagement unifiant les différentes questions auxquelles j'étais sensible: la justesse profonde de toute recherche de justice sociale et de souveraineté nationale. J'ai découvert l'ampleur du détournement idéologique de la générosité de gauche à l'occasion du lynchage médiatique dont a été l'objet Roger Garaudy à partir de 1996. Je signais des pétitions pour l'interdiction du Front National, de bon coeur, car le retour à une société de castes me semble une tentation peu honorable et ringarde, propre à des gens qui ne voient rien au-delà de leur niche sociologique d'origine, et ne comprennent rien au monde réel ; bref, cela correspond à un horizon extrêmement étroit, dans l'espace, dans le temps, et dans l'imaginaire, la région où s'élaborent les solutions aux problèmes vitaux. Et brusquement, c'est moi qui ai été traitée en pestiférée. Cela m'a aidée à comprendre le " théorème d'Edgar Morin " : Révolution + Conservation + Résistance = Tous contre les Destructeurs de la Planète !

GHS : Vous avez quitté l'université alors que vous étiez candidate à un poste de professeur, vous vous considérez comme persécutée ?

MP : J'avais invité Roger Garaudy à faire une conférence sur" Islam et modernité ", parce qu'il représente un islam d'occident très ouvert et indispensable à l'équilibre de notre société, et cela, avant la parution de son livre Les Mythes fondateurs de la politique israélienne. Du jour au lendemain, alors que cette invitation avait l'aval de la présidence de l'Université, tous les usages démocratiques ont été abolis, je suis devenue la bête à abattre. Rien de tel pour vous ouvrir les yeux ! On a détourné des lettres recommandées avec accusé de réception où je me portais candidate à un poste de professeur, parmi d'autres manoeuvres passibles de poursuites, et on m'a diffamée. Mais si je peux donner très précisément les noms des personnes qui ont fait en sorte que je sois radicalement marginalisée à Paris VIII et parmi les hispanistes, je n'ai pas voulu donner une dimension judiciaire à cela, parce que je considère la majorité de mes collègues comme victimes de manipulations et d'hallucinations collectives. Comme moi, les événements les feront changer, et l'estime de fonctionnaires apeurés n'est pas ce qui m'importait le plus, à un moment où j'étais dans une position de faiblesse très grande, mais où je refusais de céder à l'intimidation. J'ai demandé le débat, en découvrant l'ampleur des questions historiques qu'avait posées Garaudy ; cela a été refusé ; j'ai demandé à être jugée, puisque j'étais traitée en coupable ; cela m'a été refusé aussi ! J'ai donc quitté l'université pour faire des choses plus constructives que de me cogner la tête contre les murs.

GHS : Vous considérez que Garaudy a été injustement condamné et que cette " chasse aux sorcières " à laquelle nous sommes confrontés actuellement avait déjà commencé à travers le " procès du philosophe-écrivain " ?

MP : Il y a deux lois auxquelles je refuse d'obéir, tant que je le peux : la loi du plus fort et la loi de la jungle. Pour les autres, c'est un cadre utile, qui se modifie constamment, et sur lequel on peut agir, heureusement. Garaudy a payé presque 30 000 euros pour quelques phrases, après avoir publié une cinquantaine de livres ; et il n'attache pas une grande importance à cet épisode désagréable de son existence. Ce n'est pas encore suffisant ? Faut-il aussi organiser des autodafés de tous ses livres ? Je sais que certaines bibliothèques publiques les ont retirés. C'est assez lamentable, en démocratie. La chasse aux sorcières sert au moins à faire percevoir les racines et les ressorts du pouvoir qui l'exerce, dans tous les contextes.

GHS : Quels sont les arguments de vos ennemis pour s'acharner contre vous ?

MP : Je peux vous raconter leurs manoeuvres, mais ce qu'ils font, c'est justement pour compenser leur manque d'arguments : ils se bornent à répéter les mêmes adjectifs infamants. Les exécutants des manouvres, sont un très petit nombre de gens connus pour l'intimidation qu'ils cherchent à pratiquer partout où ils le peuvent. Depuis le début, Didier Daenninckx s'est distingué ; c'est un individu sur qui Marianne n'hésite plus à titrer, avec franchise : " Daennincks simple flic ". L'engrenage en cascade de l'esprit policier (conjugué avec ma naïveté, bien sûr) amène chez moi, depuis 1996 jusqu'à aujourd'hui, des gens charmants, qui se disent tout à fait amicaux et serviables, et qui abusent de mon hospitalité pour saisir chez moi des documents dont ils espèrent pouvoir faire un jour un usage compromettant. On est allé jusqu'à faire disparaître le dossier de presse d'un écrivain étranger invité au festival de Saint-Malo, parce que nous avons un lien sentimental ; sans parler de la pression, qui est allée jusqu'au procès, sur les éditeurs qui acceptent des projets venant de moi.

GHS : Ce sont surtout les gens de gauche, qui ont abandonné leur combat anticolonialiste, qui s'acharnent sur tous ceux qui osent encore critiquer le sionisme. Ce sont également eux qui vous rejettent, comme une brebis galeuse.

MP : Je refuse de faire de cela une question de fond. Il y a des gens de gauche qui me rejettent et font le sale boulot d'indics, par calcul politique : si nous ne balançons pas, alors, nous aussi nous serons traités de tous les noms ; ils me sacrifient donc, comme on jette du lest par-dessus bord ; les larbins qui se dévouent pour accomplir les basses oeuvres sont des gens qui n'ont pas la conscience tellement tranquille, si bien qu'ils sont très sensibles au chantage idéologique, d'autant plus qu'ils ont du talent et de l'ambition. Cela ne les empêche pas toujours d'être anticolonialistes, c'est juste une question de tactique. Mais ce sont les agents USraéliens convaincus qui se frottent les mains, chaque fois qu'ils parviennent à casser un front commun, soit à l'intérieur de la gauche, soit entre bonnes volontés de droite et de gauche, ou encore parmi les Arabes, entre les Arabes et les Gaulois, les Arabes et les Noirs, entre les Antillais et les Africains, enfin, entre tous ceux qui naturellement, logiquement, doivent se constituer en front uni de résistance.

GHS : Le soutien aux Palestiniens et à la décolonisation de la Palestine, afin de créer un seul Etat démocratique et multiculturel où tous ceux qui aiment cette terre la développent ensemble, est-il pour vous une priorité, désormais ?

MP : Bien sûr. C'est un enjeu central, un seul Etat démocratique pour tous, c'est la seule solution, et le blocage contre celle-ci est un révélateur de la perversité des relais de la domination USraélienne, très infiltrés dans la gauche française. Et le devoir des intellectuels est de mobiliser tous les niveaux de la réflexion pour faire triompher le droit sur la force. On ne peut pas se contenter de répéter des mots d'ordre pour se donner bonne conscience. De même que la Palestine a besoin des énergies de gens qui viennent des horizons les plus divers, dans chaque pays, tous les penseurs sont nécessaires au progrès de la connaissance et du discernement, et la confrontation entre eux doit être loyale. La nation repose sur ses poètes, c'est-à-dire ses créateurs de pensée capables de la répandre comme la poudre, sous forme d'images qui soulèvent l'enthousiasme, et font apparaître la communion. Mais la pensée créatrice a besoin des efforts de tous les épigones de tous les courants, pour nourrir l'élan qui fera cristalliser cela en une force invincible. La liberté de réflexion et d'_expression est la garantie de la santé mentale ; un combattant amputé de sa tête n'est pas très utile, face à des ennemis qui savent parfaitement ce qu'ils veulent.

GHS : Comment établissez vous le rapport avec votre carrière d'hispaniste ?

MP : L'Espagne est un grand lieu de rencontre entre l'Orient et l'Occident, sa réflexion est bien plus riche que celle de la France, dans ce domaine. Garaudy est un Cordouan d'adoption, il est de ceux qui ont poursuivi l'ouvre de construction d'une culture commune aux Chrétiens et aux Musulmans, comme le Majorquin Raymond Lulle, au XIIIe siècle. Son marxisme spiritualisé est le point de départ du renouveau de la pensée de gauche, tant en Occident que dans le monde arabe, une pensée confiante et constructive. C'est exactement ce dont nous avons besoin, dans l'Europe qui découvre en ce moment l'importance culturelle des immigrations qu'elle reçoit, et qui en est ébranlée.

GHS : Le brassage des cultures, le métissage des couleurs qui se produit maintenant ici, est-il comparable à celui de l'Amérique latine, il y a quelques siècles ?

MP : Oui, comme là-bas à l'époque coloniale, les immigrants sont des déportés, chassés par la famine et par la persécution politique, le tout détourné par de véritables trafiquants d'esclaves. Il y a une réactivation des réflexes défensifs contre eux, tandis qu'au niveau de la musique et, de la cuisine, la réceptivité est sans réserve, ce qui révèle une profonde attirance, et elle est réciproque. D'une part des crispations racistes, de l'autre des histoires d'amour. Si l'immigration a pris la tournure d'une vague que rien ne peut arrêter, ce n'est pas seulement pour des raisons de déséquilibre démographique et économique ; c'est parce qu'elle amène le renouveau spirituel dont nous avons besoin, justement, alors que le monde blanc manifeste une perte de vitalité multiforme : abandon de ses traditions, choix du principe de plaisir contre celui du don de la vie et de la multiplication naturelle de l'espèce, réflexes colonialistes sordides dans les rapports avec ceux qui sont perçus comme inférieurs, et soumission à des intérêts étrangers adulés par lâcheté et par paresse.

GHS : Comment pouvez-vous critiquer les excès du sentiment de victimitude chez les juifs, et soutenir le mouvement pour les réparations de Noirs, qui se posent également en position de victimes plus malmenées que toutes les autres ? Nous savons bien que la revendication des Noirs est tout à fait légitime et que beaucoup d'entre eux se sont toujours battus pour l'égalité des droits. Mais ne craignez-vous pas que cette attitude de victimisation ne finisse par lasser, ou pire, banaliser leur lutte ?

MP : L'humiliation du monde noir par le monde blanc, toutes religions confondues, est quelque chose qui dépasse même les limites de l'histoire. C'est pourquoi leur revendication à l'égalité, et à toutes les réparations qui en découlent, est la mère de toutes les revendications justes. Etre homme, c'est toujours dépasser ses limites ; pour un Blanc, ce doit être aller au-delà de la blanchitude, devenir plus que blanc, et donc devenir dans une mesure certaine, noir. Le mouvement issu de l'adoption de la loi Taubira en 2001 est profondément juste ; il n'a rien à voir avec un désir de vengeance, ni avec du masochisme. C'est une étape de lucidité indispensable pour casser la logique néo-esclavagiste dans laquelle veut nous enfermer l'ordre USsraélien, qui voudrait traiter tous les peuples comme les Palestiniens, les parquer comme des bestiaux ici et là, et leur couper tout moyen d'existence autonome, si elle ne peut pas les castrer mentalement ou s'en débarrasser de façon plus radicale. James Baldwin a formulé ce que le Blanc oublie toujours, et le Noir jamais : les " Blancs " ont exterminé les Indiens en Amérique du Nord, parce qu'ils n'ont pas rencontré d'obstacles pour le faire, et parce qu'ils n'avaient pas besoin d'eux. Leurs descendants prouvent tous les jours qu'ils le feraient, s'ils le pouvaient, avec les Africains, parce qu'ils convoitent les richesses de l'Afrique, mais n'ont plus besoin de ses habitants, surnuméraires et incapables, à leur avis. A nous, les Blancs, de montrer que c'est bien là la logique USraélienne, effectivement, et qu'elle est monstrueuse, infra-humaine. Mais il y a toujours eu des Blancs aussi pour la combattre, heureusement. C'est la moindre des choses, que d'accompagner ce mouvement dont la légitimité est totale. La revendication noire est un miroir salutaire, quoique peu flatteur, certes, dans un monde à dominante blanche, et il est inlassablement utile pour nous ramener à plus d'humanité. Et c'est l'injustice qui est lassante.

GHS :Mais ne se conduisent-ils pas également en censeurs, en exigeant la condamnation d'un historien de l'esclavage qui donne une vision de la traite négrière moins " noire " et plus édulcorée qu'ils ne le souhaiteraient ?

MP : Pas du tout, ils rétablissent l'équilibre ! Tout le monde sait que l'historien en question ne risque rien, puisqu'il a été récompensé, dans l'université, dans le monde de l'édition, et jusqu'au Sénat, dans la mesure où il véhicule précisément les convictions des institutions ! Les Noirs exigeant l'application de la Loi Taubira ont fait un travail magnifique en donnant enfin un sens acceptable par tous au terme " négationnisme " : le négationnisme, c'est la tendance à minimiser les crimes contre l'humanité, à refuser la pleine légitimité de l'épanouissement d'autrui, de tous les autres, même de ceux qui vous dérangent. Autrefois aussi, les esclavagistes étaient scandalisés quand un esclave leur faisait un procès en se servant du Code Noir, qui stipulait certaines limites aux abus des maîtres. L'affaire Pétré-Grenouillaud révèle le racisme institutionnalisé qui préside dans les pays jadis blancs, le non-dit anachronique qui prétend supplanter l'universalité du droit : le fait que certaines lois sont faites pour protéger certains intérêts. Il était urgent d'en dénoncer l'hypocrisie, de retourner la loi, en toute logique, contre les bastions de l'escroquerie intellectuelle. Pour l'adjectif négationniste, je ne vois pas pourquoi seuls les gens qui critiquent la logique israélienne devraient en être abreuvés ! Au contraire, les représentants des intérêts israéliens sont certainement les négationnistes par excellence, ceux qui dénient automatiquement aux autres peuples le droit à la pensée, à la création, à l'imagination, ceux qui les piétinent militairement et spirituellement, et qui veulent plier le monde entier à leur non-pensée.

GHS : Vous savez bien que le mot révisionnisme provoque toujours des débats souvent houleux. Et vous savez bien que les sionistes en cours d'argument nous traitent souvent de révisionnistes ou de négationnistes, ce qui est tout à fait aberrant. Vous acceptez donc également le rejet noir du révisionnisme historique ? Ne pensez-vous pas qu'il faudrait également en débattre ?

MP : Entendons-nous sur les mots. Il y a les historiens honnêtes, et ceux qui ne le sont pas ; les premiers démasquent les autres, qui poussent des cris d'orfraie, parce qu'ils ne peuvent rien faire d'autre. Il y a la découverte constante de nouvelles sources, qui amènent à la réinterprétation de ce qu'on tenait pour acquis. Les historiens africains font des découvertes dont les " africanistes " blancs ne veulent pas tenir compte. Il faut qu'ils crient très fort, pour se faire entendre, pour faire comprendre que l'histoire officielle, la blanche, est un outil de propagande pour fonder en raison les abus de pouvoir néo-esclavagistes et néo-colonialistes. La révision constante, ce n'est que la mise en pratique de la déontologie scientifique. Je ne crois pas que les historiens doivent se dire " révisionnistes " ; ce terme a surgi comme insulte contre des adversaires idéologiques divers, au début du XXe siècle, et il n'y a pas de raison de le revendiquer comme un aboutissement de la logique scientifique ; réviser pour réviser, c'est une absurdité, et cela cache un effort pour utiliser des données scientifiques dans le sens d'une propagande déterminée. Toute idéologie officielle est révisionniste par nature : c'est-à-dire prête à manipuler le passé dans le sens qui lui convient. Les révisionnistes israéliens s'évertuent à nier le massacre de Deir Yassine, c'est inadmissible. Ils se battent pour garder le contrôle de la Palestine et de son histoire, contre un ennemi qui appartient au présent, non au passé. Etre Noir, c'est pratiquer la révision, tout à fait saine, de l'histoire telle qu'elle a été écrite par les Blancs, avec partialité et aveuglement, mais refuser le révisionnisme, c'est-à-dire le détournement de l'histoire à des fins de propagande. Les historiens doivent aller toujours plus loin dans la recherche des sources primaires, et les interroger courageusement, quitte à faire des découvertes qui dérangent tout le monde. Pour ce qui est de l'histoire de la deuxième guerre mondiale, l'honnêteté dans l'exploitation des nouvelles sources, des archives qui s'ouvrent, conduit chaque jour à plus de découvertes qui dérangent terriblement les sionistes : tant mieux !

GHS : Obtenir la révision d'un procès, cela aussi serait du révisionnisme ? En ce cas il faudrait s'entendre sur les mots et ne pas tomber dans un piège qui se sert beaucoup de la confusion linguistique afin de clore le débat.

MP : Notre société opère spontanément la confusion entre histoire et tribunal, et elle a même institué des lois pour forcer cet amalgame : la loi Gayssot, basée sur le jugement d'un tribunal militaire, dans le contexte de la victoire sur les nazis ; une loi récente pour forcer chacun à interpréter positivement le passé colonialiste de la France. C'est aberrant, et s'il est bon que chacun respecte la loi, il fallait l'imagination noire pour en retourner les pires, contre ceux qui les ont inventées à leur profit. La sagesse noire, justement, sait se placer au-dessus de la confusion des genres : l'histoire est une science comme une autre, c'est un outil qui a ses limites, et il n'y a aucune raison de la sacraliser, qu'il s'agisse de l'histoire officielle ou de l'histoire dissidente. C'est parce que nous ne croyons plus au divin dans l'homme, que nous brandissons l'histoire comme notre fétiche, le bouclier des sociétés laïques contre ce qui nous angoisse ; et nous la manipulons toujours dans le sens de notre intérêt. Or la seule histoire qui mériterait d'être sacralisée, c'est celle des efforts, individuels ou collectifs, pour nous élever au-dessus de nos intérêts immédiats, et au-dessus des limites de notre intelligence. L'histoire des moments héroïques, qui transforme les gens du passé en ancêtres, a été évacuée du système éducatif moderne, et c'est très regrettable.

GHS : Ce n'est plus de la science, vous répondra-t-on. Mais, beaucoup d'intellectuels et non des moindres ont confondu et nous amènent à confondre modernité, progrès, sciences en les opposant à la mémoire des peuples sans laquelle l'histoire de l'humanité ne serait que des récits sans fondement.

MP : Opposer mémoire et histoire n'est pas intéressant non plus, et c'est généralement hypocrite : c'est la "mémoire" des uns contre "l'histoire" des autres. Toute l'histoire devrait s'écrire comme une chronique sportive : pour glorifier les efforts surhumains de chacun, dans une rivalité qui grandit autant les vainqueurs que les vaincus. Il y a une infinité de disciplines sportives : il y a aussi une multiplicité de combats et d'enjeux; il faut en montrer toute la richesse. Cette dimension de l'histoire, c'est ce que les ministères de l'idéologie occidentale veulent nous faire oublier, dans une véritable entreprise de castration mentale. Je pense avec les Noirs qui se battent pour l'application de la Loi Taubira déclarant l'esclavage et la déportation crimes contre l'humanité que l'on est ici dans le domaine de la logique juridique. Le domaine de l'histoire n'est pas exactement le même. Et si nous arrivons à séparer les deux univers, ce sera très sain, nous ferons apparaître un consensus et un troisième univers entrera en action : celui de la sacralité, à laquelle les deux autres doivent se subordonner. La défense de l'humain contre toutes les métamorphoses de l'esclavagisme, voilà ce qui est sacré, et les Noirs sont particulièrement bien placés pour faire avancer ce combat universel.

GHS : D'où vous vient donc cette négrophilie ?

MP : J'aime le terme, je l'adopte. Comme tout ce qui est fort, cela vient du vécu, non de la gymnastique intellectuelle. J'ai une famille cubaine noire. Cela change tout. Comme dans de nombreuses familles cubaines, les plus noirs sont les plus enracinés dans le pays. Aussi je connais la profondeur de la souffrance noire, et de la souffrance cubaine, celle des gens qui se retrouvent objectivement du côté noir des choses, bien loin des images publicitaires que l'on peut avoir du pays.

GHS : Vous avez soutenu des tentatives de rapprochement entre le gouvernement cubain et une certaine opposition intellectuelle qui réclamait plus de liberté, lorsque le soutien soviétique s'est effondré.

MP : Bien sûr, parce que je sais combien les aspirations des Cubains à la consommation, y compris la consommation culturelle, sont fondées, et c'est cela qu'on appelle la liberté, quand on en est privé, et que le manque devient une obsession ; la moindre des choses, pour venir en aide à l'assiégé, c'est de lui apporter de la nourriture et des renforts idéologiques, mais il peut être utile aussi de chercher en même temps les points ou les personnes sur qui la négociation en faveur de l'assiégé peut se construire ; du moins c'est ce que je cherchais ; en fait le gouvernement lui-même a ouvert certaines vannes, en facilitant les voyages, les pratiques religieuses, et le commerce culturel, ce qui a considérablement fait diminuer les tensions, et permis aux assiégés de surmonter leurs souffrances. La situation s'est considérablement améliorée depuis les années 1990. Maintenant, le Vénézuéla a repris le flambeau, et partage glorieusement le fardeau de la résistance aux intérêts usraéliens. Dans la conjoncture actuelle, de guerre déclarée aux trois quarts de la planète, il faut absolument soutenir le gouvernement cubain qui a su garder le cap, ce que toute l'Amérique latine sait. Et les faiblesses et imperfections dans sa manière de tenir la barre, seule la propagande usraélienne a intérêt à les monter en épingle, ce que fait avec diligence Reporters sans Frontières, par exemple. J'ai confiance dans les Cubains, et même dans certains de ceux qui sont partis vivre à l'étranger ces dernières années, car c'est dans les pays " riches " qu'ils découvrent l'horreur de la logique usraélienne, et qu'ils deviennent... des agents du gouvernement cubain. Ils ont reçu par leur enfance dans l'île les outils spirituels pour surmonter les pratiques corruptrices de la culture usraélienne qu'on veut nous imposer. L'intifada mondiale contre le couple usraélien a ouvert les yeux aux plus " blancs ", aux plus tentés de se laisser séduire par une culture de la domination forcenée.

GHS: Sur quel thème peut-on en ce moment relancer la solidarité avec Cuba, alors que plusieurs lignes politiques se disputent en ce moment la succession de Fidel Castro, dans l'ombre...

MP : Une bonne nouvelle : vous savez que les États-Unis ont jugé et condamné à de très lourdes peines 5 Cubains, qui habitaient à Miami, et qu'ils qualifient de terroristes? Eh bien, une commission de l'ONU vient de conclure de l'étude du dossier que leur détention est parfaitement arbitraire. Au même moment, Bush refuse de poursuivre un authentique terroriste dont les crimes de sang sont prouvés, Enrique Posada. Voilà le genre de choses qu'il faut faire connaître, parce que cela fait le lien avec toutes les autres monstruosités judiciares que pratique le gouvernement américain sous prétexte de terrorisme, depuis le 11 septembre, qui est un montage, comme chacun sait.L'embargo idéologique qui entoure Cuba est plus écrasant que le blocus commercial.

GHS : On dirait que vous voyez tout en noir et blanc, alors que votre parcours est plutôt tâtonnant ; vous vous dites communiste, mais ce sont les communistes qui vous ont pourchassée à Paris VIII.

MP : Tout à fait d'accord, laissons de côté nos cartes de visite, si trompeuses, toujours, et si vaniteuses. Nous sommes dans un pays et à un moment où s'opère le partage des eaux. Il faut choisir le camp des esclavagistes ou celui des esclaves. Les aventures de Dieudonné contre le lobby usraélien ont donné un éclairage brutal au paysage idéologique, on y voit bien plus clair, maintenant, grâce à l'analyse de son cas en terme de négrophobie. Etant de famille bourgeoise, j'ai souvent eu des mauvais réflexes, typiques des limites de mon milieu, des réflexes de sous-estimation des autres, qui ont d'autres manières. Je suis arrogante, me dit-on parfois. Mes amis d'origine prolétarienne me l'ont fait comprendre, et m'aident beaucoup à affiner le tir. Une limite typiquement prolétarienne, c'est de redouter toujours que le bourgeois se conduise " en juif ", comme on disait autrefois dans le peuple, cherche à manipuler quand il ne parvient pas à imposer, s'infiltre dans ses rangs à seule fin de conserver une position de contrôle des événements. Mais nous savons que justement, parmi les juifs, il y a des esprits tout à fait généreux et les combattants les plus sincèrement dévoués. Les juifs antisionistes sont à la pointe du combat contre les intérêts usraéliens, et il n'y a nul abaissement à reconnaître la grandeur chez autrui, au contraire. Eh bien j'ose espérer aussi que chez les bourgeois, les blancs, les prolétaires et les noirs, l'extrême gauche et l'extrême droite, il y a des gens capables d'aller au-delà de calculs catégoriels sordides. Jamais les choses n'ont été aussi claires, pour choisir son camp. Et parfois il faut provoquer les événements, pour que les situations se débloquent. Le Non à la constitution est un indice de la remise en marche du moteur qui était assoupi sous les délices de la consommation à tout prix, et de l'intoxication idéologique soft. C'est la bonne logique, celle qui ramène tous les extrêmes vers le centre, le centre unitaire d'où part la force, qui est maintenant en action.

GHS : Dernière question, en guise de conclusion :ne pensez-vous pas que le fait de traiter les antisionistes radicaux d'antisémites, en évitant soigneusement d'en apporter les preuves, part d'un état d'esprit mesquin qui refuse le débat contradictoire par faute d'arguments étayés ?

M. P. Ce n'est pas seulement de la mesquinerie, c'est plus grave; c'est de la calomnie, et cela part d'un réflexe de propriétaires : certains militants, dans toutes les causes, s'en croient les propriétaires, et refusent aux autres combattants toute possibilité de reconnaissance. Je préfère certainement l'attitude du sous-commandant Marcos, qui n'aspire qu'à être le serviteur des gens qu'il défend, et son honnêteté est ce qui fait sa force. D'un autre côté, quand on est radical, on est très fragile; on tombe dans des pièges, on se trompe parfois de cible, etc. Il faut saisir les occasions de se rattraper, quand on le peut, et poursuivre sa recherche sans attacher trop d'importance aux bassesses des autres. "Antisémite" est devenu le terme officiel pour désigner ceux qui remarquent les passerelles entre pouvoir politique, financier, médiatique et culturel, et qui observent le rôle d'Israel là-dedans.Nos ennemis font du bon travail, en dilapidant l'anathème, il le dévaluent. De nombreux Israéliens cherchent à recommencer une nouvelle vie en Allemagne, en France, aux Etats-Unis; ils sont écoeurés d'avoir pris part à un délire colonial qui se voulait juif, et ils se gardent bien de se présenter comme juifs. Il n'est pas nécessaire d'être juif ni sioniste pour être pro-usraélien, vous le savez bien. La paranoïa juive est terriblement contagieuse, il faut y résister. Laissons nos adversaires foncer dans le panneau qu'ils fabriquent eux-mêmes, ils se ridiculisent, la mobilisation autour d'Edgar Morin indique qu'ils n'intimident plus autant de monde.
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy