27 septembre 2010

A propos de la "shari'a"

Que signifie donc "appliquer la shari'a" selon les dirigeants politico-religieux de l'Arabie saoudite, du Pakistan, ou de leurs émules ?
Le mot shari'a n'est employé qu'une fois dans le Coran (45, 18) et dans trois autres versets apparaissent des mots de même racine: le verbe shara'a (42, 13) et le substantif shir'a (5, 48).
Cela permet une définition précise.
Le Coran rappelle (en 45, 16) que Dieu a donné aux fils d'Israël le livre et les commandements, qui leur permettraient de concevoir clairement l'ordre (amr), mais qu'ils ont introduit le désaccord après que leur eut été donnée la science (ilm). Dieu jugera (45, 17). Alors apparaît le mot shari'a (45, 18): "Nous t'avons placé sur une voie (shari'atin) procédant de l'ordre".
En quoi consiste cette "voie" (shari'a)? C'est ce qui nous est précisé en 42, 13: "En matière de religion il vous a ouvert une voie (ici c'est le verbe shara'a) qu'il avait recommandée à Noé, celle-là même que nous t'avons révélée, celle que nous avons recommandée à Abraham, à Moïse, à Jésus: suivez-la, et n'en faites pas un objet de division".
Il est donc parfaitement clair:
1°/ que cette voie est celle de Dieu;
2°/ qu'elle est commune à tous les peuples, à qui Dieu a envoyé ses prophètes (à tous les peuples et dans la langue de chacun d'eux).
Or les codes juridiques concernant par exemple le vol et sa punition, le statut de la femme, le mariage ou l'héritage, sont différents dans la Thora juive, dans les Evangiles des chrétiens ou dans le Coran.
La shari'a (la loi divine pour aller à Dieu) ne peut donc pas inclure ces législations (fiqh) qui, à la différence radicale de la shari'a commune à toutes les religions, diffère avec chacune d'elles selon l'époque et la société où un prophète a été envoyé par Dieu.
Dieu dit dans le Coran (13, 38): "A chaque époque un livre", et encore: "il n'existe pas de communauté où ne soit passé un prophète pour l'avertir" (33, 24 et 16, 36).
"Dieu confime et abroge ce qu'il veut" (13, 39) ne signifie évidemment pas qu'il a changé d'avis mais que, par une "véritable pédagogie divine", il apporte, au nom des principes absolus, une réponse appropriée à la situation historique et au niveau de compréhension du peuple auquel il envoie son message. C'est ainsi, par exemple, que la quibla (dont le sens universel et dernier est clair: manifester l'unité de la Umma, tournée vers le même centre pour affirmer l'unité de Dieu) est orientée pour un temps vers Jérusalem, puis, pour des raisons historiques, tenant aux rapports avec la communauté juive, vers La Mecque. A travers ce changement historique le Coran nous rappelle la vérité transcendante: Dieu ne peut être ailleurs que partout, à l'Orient comme à l'Occident. "L'Orient et l'Occident appartiennent à Dieu. Quel que soit le côté vers lequel vous vous tournez, la face de Dieu est là" (11, 115).
Les premiers commentateurs du Coran, comme Tabari, ont toujours pris grand soin de rappeler dans quel contexte historique précis chaque verset est "descendu".
Cette historicité n'enlève rien à la valeur universelle et éternelle de la shari'a: chaque intervention de Dieu, dans la communauté indivisiblement politique et religieuse de Médine, où le Prophète est chef d'Etat, contient un principe d'action (une voie religieuse, shari'a), qui vaut pour tous les peuples et tous les temps (comme par exemple: Dieu seul possède, qui relativise toute propriété humaine; Dieu seul commande, qui relativise tout pouvoir humain: Allahou Akbar !; Dieu seul sait, qui relativise tout savoir humain).
Cette "loi divine", cette shari'a, est commune à toutes les révélations et à toutes les agesses.
Et c'est à partir de cette voie religieuse immuable que Dieu, par ses Prohètes, apporte des réponses historiques correspondant à la situation particulière de chaque peuple.
L'une des manifestations les plus claires de la grandeur du Coran c'est précisément cette articulation de la transcendance et de l'histoire, de la religion et de la politique, en un mot de la shari'a (qui est oeuvre de Dieu) et du fiqh, de la législation (qui est oeuvre humaine).
C'est la différence radicale avec le judaïsme.
Alors que chez Moïse la plus grande place est occupée par les commandements, dans le Coran, sur 6000 versets 200 seulement portent sur la solution de problèmes de droit. Mélanger, sous le nom de shari'a, ce qui est orientation religieuse et morale de valeur absolue, éternelle et universelle, avec les législations propres à chaque société particulière et à chaque époque déterminée, constituerait une juaïsation de l'islam et nous conduirait, par le littéralisme, à donner une image du Coran radicalement opposée à sa claire définition de la shari'a.
Si l'on ne fait pas cette distinction entre:
- les principes éternels sur les rapports avec Dieu,
-
et les lois particulières par lesquelles les hommes, à partir de ces principes, organisent à chaque époque leurs rapports sociaux, l'on donne une image caricaturale du Coran.
Par exemple le Coran, qui descend dans une société où règne l'esclavage, introduit des règles propres à l'humaniser.
Est-ce que cet enseignement est devenu caduc parce que l'esclavage n'existe plus ? Ou faut-il rétablir l'esclavage ? Ou bien devons-nous, comme nous le recommande à chaque instant le Coran, "réfléchir" sur les "exemples" qu'il nous donne: "Nous avons proposé aux hommes, dans ce Coran, toutes sortes d'exemple, peut-être réfléchiront-ils ?" (39, 27).
Ainsi seulement un verset comme: "Un esclave croyant vaut mieux qu'un homme libre polythéiste" (2, 221), à condition de ne pas s'attacher à la lettre, conserve valeur universelle: la valeur d'un homme ne dépend pas de son rang ou de sa fortune, mais de sa foi et de ses vertus.
Cette distinction entre la shari'a, l'orientation religieuse et morale vers Dieu, et les "programmes" ou les "méthodes" dont Dieu a laissé à l'homme le responsabilité de les appliquer toujours dans les conditions concrètes de leur société et de leur temps, est soulignée par le sens du mot shari'a, le chemin vers la source, magnifique façon de dire: le chemin vers Dieu
Après avoir rappelé (5, 44 et 5, 46) que les messages de Moïse et de la Thora, de Jésus et des Evangiles "contiennent guidance et lumière", le Coran ajoute (4, 48): "Nous avons donné à chacun d'eux une voie (shari'a) et un programme (minhaj)".
A la lumière des deux précédents versets, il est clair que la voie, la shari'a a valeur universelle puisqu'elle est commune en particulier à tous les gens du Livre; elle nous désigne les fins transcendantes, alors que le "programme" ou la "méthode" sont les moyens permettant, en chaque moment de l'histoire, de faire pénétrer les valeurs transcendantes.
La shari'a est en effet présente et identique dans les trois livres révélés:
- Le Coran proclame à plusieurs reprises que Dieu seul possède: "Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre appartient à Dieu" (2, 116 et 284; 3, 109, etc.).
- Comme le Deutéronome disait: "A l'Eternel, ton Dieu, appartiennent les cieux, la terre, et tout ce qu'elle renferme" (10, 14).
- Comme l'Evangile, Paul dans I Co 10, 26: "La terre et tout ce qu'elle contient appartient à Dieu".
Il en est de même, dans les trois Livres, pour "Dieu seul commande" et "Dieu seul sait".
Il est de notre responsabilité de trouver en chaque moment les moyens historiques de réaliser ces fins transcendantes, comme le Coran nous en donne l'exemple pour la communauté de Médine.
Cette claire distinction coranique exclut tout littéralisme et nous appelle à réfléchir sur les exemples et non à donner à des prescriptions historiques, figurant aussi dans le Coran, une application aveugle à tous les temps.
Prétendre appliquer littéralement une disposition législative sous prétexte qu'elle est écrite dans le Coran, c'est confondre la loi éternelle de Dieu, la shari'a (qui est un "invariant" absolu, commun à toutes les religions et à toutes les sagesses) avec la législation destinée au Moyen-Orient au VIIe siècle (qui était une application historique, propre à ces pays et à cette époque, de la loi éternelle). Les eux figurent bien entendu dans le Coran mais la confusion des deux et leur application aveugle - refusant cette "réflexion" à laquelle ne cesse de nous appeler le Coran - nous rend incapables de témoigner du message vivant, du Coran vivant et éternellement actuel, du Dieu vivant.
La loi divine, la shari'a, unit tous les hommes de foi, alors que prétendre imposer aux hommes du XXe siècle [a fortiori du XXIe, ndlr]une législation du VIIe siècle, et de l'Arabie, est une oeuvre de division qui donne une image fausse et repoussante du Coran. C'est un crime contre l'Islam.
Le Prophète parlant au nom de Dieu tenait parfaitement compte de la situation géographique et historique du peuple pour lequel il appliquait de manière spécifique les principes éternels.
Lorsqu'il ordonne de jeûner de l'aube au crépuscule (le fil noir et le fil blanc) il est clair qu'il s'adresse à un peuple où le jour et la nuit ont une durée peu différente. Pour un esquimau, entre les deux moments, il a six mois: il faut donc "réfléchir". Comme auparavant pour l'esclavage, pour ne pas appliquer littéralement le verset, mais pour nous interroger sur le but qu'il visait et l'appliquer dans des conditions différentes.
Il en est de même pour un bon nombre de versets du Coran. Dieu et son Prophète tiennent compte des circonstances et du niveau de conscience des peuples auxquels ils s'adressent pour que le message pénètre sans vouloir abolir d'un seul coup l'ordre existant et en acceptant donc des coutumes, même si elles ne répondent pas entièrement aux exigences absolues de la shari'a.
Nous avons donc le devoir, à l'égard de chaque prescription juruique, de nous demander quel était le but visé lorsqu'elle a été formulée et les circonstances historiques qui la rendaient nécessaire dans un monde où "il y a chaque jour quelque chose de nouveau" (55, 28).
La loi ne peut se pétrifier alors que la vie qu'elle a mission de façonner dans la voie de Dieu est en perpétuelle métamorphose. C'est dans cette perspective historique que l'on doit, par exemple, situer la main coupée du voleur, ou la discrimination à l'égard des femmes et leur subordination à l'homme, tradition de tout le Proche-Orient, comme en témoignent, par exemple, les épîtres de saint Paul.
Toute lecture des "versets législatifs" doit être historique. Par exemple, dans le Coran (IV, 11) la part de la fille, dans l'héritage, est la moitié de celle de son frère. Dans l'Arabie pré-islamique la femme n'avait aucun droit sur l'héritage. C'est une avancée historique de lui y donner accès. En outre, dans la société de l'époque, toutes les charges sociales incombent à l'homme. La loi tend à rétablir l'équilibre. Une application littérale à nos sociétés serait contraire à l'esprit de justice qui l'inspirait au VIIe siècle.
L'essentiel est de ne jamais oublier que le Coran contient à la fois la shari'a fondamentale en 5800 versets et des "exemples" de son application (en 200 versets) dans un moment historique donné, par exemple dans une société esclavagiste.
La pire erreur, mortelle pour l'avenir de l'Islam, serait de mélanger la loi divine éternelle, la shari'a, avec ce qui fut le fiqh (la législation) du VIIe siècle.
Appliquer la shari'a, c'est le contraire de cette confusion. C'est à partir des principes absolus de la shari'a (Dieu seul possède, Dieu seul commande, Dieu seul sait) créer un fiqh du XXe siècle [a fortiori du XXIe, ndlr]. Et c'est là une responsabilité commune non seulement à tous les musulmans, mais, comme le dit le Coran, à tous les hommes de foi qui ont reçu le message des Prophètes, tous envoyés du même Dieu.

Roger Garaudy, Avons-nous besoin de Dieu ?, Editions Desclée de Brouwer, Préface de l'Abbé Pierre, 1993, pages 149 à 154

Le titre du présent texte est de "A l'indépendant". Le chapitre d'où il est extrait s'intitule "Un dialogue Nord-Sud est-il possible ?". Garaudy voit deux obstacles à ce dialogue au niveau des religions: la "nouvelle évangélisation" chrétienne, et l'application littéraliste de la shari'a islamique objet de ce texte. 

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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy