2 juin 2015

Economie, politique, culture, éducation: une inversion radicale est nécessaire



Etymologiquement démocratie signifie : gouvernement par le peuple et pour le peuple. Or, le principal théoricien de la démocratie, celui dont se réclamait la Révolution française, Jean Jacques Rousseau, dans son "Contrat social", dit clairement, déchirant tous les mensonges des prétendues "démocraties occidentales" : "A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n'a jamais existé de démocratie véritable". Et ceci pour deux raisons:
I ° - l'inégalité des fortunes, qui rend impossible la formation d'une volonté générale, opposant au contraire ceux qui ont et ceux qui n'ont pas.
- l'absence d'une foi en des valeurs absolues qui fassent à chacun aimer ses devoirs au lieu de laisser régner la jungle d'un individualisme, où, chacun se croyant le centre et la mesure des choses, est le concurrent et le rival de tous les autres. (Contrat social. Ed. Pléiade, p. 468).

II n'existait alors qu'un exemple historique d'une prétendue "démocratie" : celui de la Grèce antique. L'on enseigne, aujourd'hui encore, à nos écoliers, qu'elle est la mère des démocraties, en ne rappelant pas que, dans cette "démocratie" athénienne à son apogée (au temps de Périclès au Ve siècle avant J.C.) il y avait 20.000 citoyens libres constituant le peuple et possédant le droit de vote, et 110.000 esclaves n'ayant aucun droit. Le vrai nom de cette démocratie serait : une oligarchie esclavagiste.

Or cet usage menteur du mot démocratie n'a cessé de régner en Occident.
- La Déclaration de l'Indépendance américaine, proclamée le 4 juillet 1776 (l'année de la mort de J.J. Rousseau), "considère comme des vérités évidentes par elles mêmes que les hommes naissent égaux; que leur Créateur les a doués de certains droits inaliénables : la vie, la liberté...". Or la constitution, née de cette déclaration solennelle, maintient l'esclavage des noirs pendant plus d'un siècle. Démocratie pour les blancs, pas pour les noirs.
- La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la Révolution française de 1789, affirme que "tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits". En ses articles 14 et 15, elle précise même que " tous les citoyens ont le droit de participer à l'élaboration de la loi." Or la Constitution, dont cette Déclaration constitue le préambule, n'accorde le droit de suffrage qu'aux possédants : les autres, c'est à dire 3 millions de Français, sont déclarés citoyens passifs, les citoyens actifs (électeurs) selon l'expression de Sieyès, père de cette Constitution, sont "les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale". Avant lui, le plus grand philosophe français du siècle, Diderot, écrivait dans son Encyclopédie (article: "Représentant") : "le propriétaire seul est citoyen." Démocratie pour les propriétaires, pas pour le peuple.

Deux questions fondamentales se posent ici : 1° - Quand on parle de l'homme, de quel homme s'agit-il : le blanc ? le propriétaire? l'occidental ?
2°- Que signifie un droit pour un homme qui n'a pas les moyens de l'exercer ?

1) De quel homme s'agit-il ?
Toutes ces mystifications de la "démocratie" et des "droits de l'homme" ont la même source: une "déclaration" qui considère l'homme comme individu. C'est, à chaque époque, celui de la minorité dominante, dont il s'agit de défendre les "droits".
2) - Que signifie un "droit" pour qui n'a pas les moyens de l'exercer ? Comme le "droit au travail" pour des millions de chômeurs, ou "le droit à la vie" pour des milliards d'êtres humains qui, dans le monde non occidental, meurent pour qu'ailleurs des privilégiés puissent poursuivre "librement" leurs gaspillages ?
Qu'est-ce qu'une "égalité" qui interdit "également" à un milliardaire et à un affamé de voler un pain, ou qui leur permet, à l'un et à l'autre, de fonder un journal ou d'acheter une chaîne de télévision ? La loi est égale pour tous ! Tel est le mensonge des "droits de l'homme", même lorsqu'ils se proclament "universels".

Une inversion radicale est nécessaire : ne plus partir de l'individu (blanc, propriétaire ou occidental) mais de la communauté universelle des hommes, en définissant en priorité, non les droits de l'individu, mais ses devoirs, garantissant ainsi l'espace de libre développement de tous les autres membres de cette communauté universelle.
Sans quoi, dans une société considérée comme une addition d'individus moléculaires, l'on n'aura jamais par le vote (fût-il dit universel) qu'une démocratie illusoire parce que purement statistique et manipulée par la puissance des médias et du système tout entier où tout s'achète et où tout se vend.
Une telle "république" n'est nullement un rempart contre la dictature. HITLER n'est pas arrivé au pouvoir par un coup d'Etat, mais de la manière la plus "démocratique" qui soit: en obtenant, avec ses alliés, la majorité absolue au Parlement de la République de Weimar.

Une démocratie authentique, d'un type radicalement nouveau, ne peut se fonder que sur une déclaration des devoirs à l'égard, non d'une nation (ce qui conduirait à un totalitarisme tribal), mais de la communauté mondiale des hommes.

Elle pourrait s'ouvrir sur ce préambule :

Projet de déclaration des devoirs de chaque homme et chaque femme

1 - L'humanité est une seule communauté, mais non pas l'unité impériale de domination d'un Etat ou d'une culture. Cette unité est au contraire symphonique, c'est-à-dire riche de la participation de tous les peuples et de leur culture.
2 - Tous les devoirs de l'homme et des communautés auxquelles il participe découlent de sa contribution à cette unité : aucun groupement humain, professionnel, national, économique, culturel, religieux, ne peut avoir pour objet la défense d'intérêts ou de privilèges particuliers, mais la promotion de chaque homme et de tout homme, quels que soient son sexe, son origine sociale, ethnique ou religieuse, afin que chacun ait la possibilité matérielle et spirituelle de déployer tous les pouvoirs créateurs qu'il porte en lui.
3 - La propriété, publique ou privée, n'a de légitimité que si elle est fondée sur le travail et concourt au développement de tous. Son titulaire n'en est donc que le gérant responsable. Nul intérêt personnel, national, corporatif, ou religieux, ne peut avoir pour fin la  concurrence, la domination, l'exploitation du travail d'un autre ou la perversion de ses loisirs.
4 - Le pouvoir, à quelque niveau que ce soit, ne peut être exercé ou retiré que par le mandat de ceux qui s'engagent, par écrit, pour accéder à la citoyenneté, à observer ces devoirs. Les titulaires peuvent en être exclus s'ils en dérogent. Il ne comporte aucun privilège, mais seulement des devoirs et des exigences.
5 - Le savoir ne peut, en aucun domaine, avoir la prétention de détenir la vérité absolue, car cet intégrisme intellectuel engendre nécessairement l'inquisition et le totalitarisme.
6 - Le but de toute institution publique ne peut être que la Constitution d'une communauté véritable c'est-à-dire, à l'inverse de l'individualisme, d'une association en laquelle chaque participant a conscience d'être personnellement responsable du destin de tous les autres.
7 - La coordination universelle de ces efforts de croissance de l'homme peut seule permettre de résoudre les problèmes de la faim dans le monde et de l'immigration, comme du chômage forcé ou de l'oisiveté parasitaire, et de donner, à chaque être humain, les moyens d'accomplir ses devoirs et d'exercer les droits que lui confère cette responsabilité.

Il n'appartient qu'à la communauté mondiale -sans différenciation numérique- de veiller à l'observance universelle de ces devoirs.

* * *

L'économie et la politique, comme leur étymologie même le rappelle, ont pour objet de régler les relations sociales à tous les niveaux, de la famille à la nation et à la communauté internationale.
La culture, c'est à dire l'ensemble des rapports qu'un individu ou une société entretiennent avec la nature, les autres hommes et le sacré, doit donc jouer un rôle à la fois intégrateur de l'économie et de la politique, mais aussi un rôle régulateur par sa recherche des fins dernières de la vie. Un rôle qu'elle ne joue aucunement à l'heure actuelle parce qu'elle est fonction d'une "religion des moyens" générée par le système.
L'éducation reflète cette décadence en ne donnant pas à la recherche des fins cette place première.

Revue A contre-nuit, n°8, mars-avril 2000

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