18 janvier 2015

La paix a besoin de nouvelles solidarités en Méditerranée



Dans L'Humanité du Vendredi 23 Septembre 1994:
 
Deux jours durant, les 19 et 20 septembre, le palais des congrès d'Aubagne, dans les Bouches-du-Rhône, a vécu au rythme d'une exigence et d'un espoir: faire de la Méditerranée une zone de paix. Venus de toute la France et de plusieurs pays du Bassin méditerranéen - avec une forte participation d'Algériens et de Palestiniens -, une centaine de personnalités ont fait s'exprimer ce que l'une d'entre elles a appelé «cette dynamique des idées nées de la rencontre». Une rencontre initiée par la proposition lancée il y a un peu plus d'un an, dans cette même ville, par le professeur Albert Jacquard: mettre sur pied le «passeport bleu de la Méditerranée». Reprise par de nombreuses personnalités du monde culturel, scientifique, politique, artistique, religieux, ou philosophique (1), elle a séduit les organisateurs du Festival transMéditerranée (FTM).

Un foyer d'espoir
En avant-première de sa septième édition, ils ont, en coopération avec la Caisse centrale d'activités sociales des électriciens et gaziers (CCAS), qui en a assuré l'organisation, mis sur pied le colloque: «Méditerranée: carrefour de la paix».
Sur sa page de garde, ces deux phrases signées d'Albert Jacquard: «La Communauté culturelle méditerranéenne témoigne du choix de la vie par les peuples qui entourent cette mer. Ensemble, ils en feront un foyer de fraternité, de mise en commun des interrogations, des espoirs, des projets ouverts à tous les hommes d'aujourd'hui et de demain.» Une manière de résumer ces deux journées de dialogues et de confrontations. D'autres mots sont venus rythmer les débats organisés autour de quatre carrefours - la paix et la justice, les droits de l'homme, de l'enfant et des peuples, la religion et la philosophie, l'écologie. Le mot guerre, bien sûr, toujours présent dans cette région surarmée, confrontée au risque d'une explosion nucléaire, puisque, comme devait le rappeler Georges Séguy, «cette arme abominable n'est pas encore déclarée illégale». Le mot paix, que la plupart des participants ont conjugué avec celui de justice, de nouvel ordre international, de coopération, de développement, de partenariat.
Il fut aussi beaucoup question de l'intégrisme. Celui qui «instrumentalise la religion à des fins de domination économique et politique», et qui est «utilisé par l'hégémonie américaine», pour reprendre des expressions du philosophe Roger Garaudy. Albert Jacquard parlant, lui, de «cet intégrisme capitaliste qui fait crever des enfants, pendant que leur pays croule sous les dettes à rembourser au FMI». Si les Libanais ou les Palestiniens jugent «difficile de parler d'écologie lorsque ce sont les problèmes cruciaux de l'alimentation, de l'eau, de la santé qu'il faut affronter au quotidien», Pascal Acot a souligné que l'«on ne changera pas les rapports de l'homme à son environnement sans changer les rapports des hommes entre eux».

Passeport sans visa
«Dresser des murs en Méditerranée, c'est tuer une mer, son histoire, ses potentialités», avait affirmé à l'ouverture des travaux Paul Euzière, le responsable du festival, en ajoutant qu'un avenir de paix dans cette région nécessite de «faire converger de nouvelles solidarités, de peuple à peuple, de ville à ville, d'homme à homme». Clôturant le colloque, Albert Jacquard a souligné que «dresser un mur entre le Nord et le Sud, pratiquer l'enfermement, sous couvert de se défendre contre ceux que l'on nomme «des barbares miséreux», serait se condamner nous-mêmes à mort». Il a invité à utiliser ce passeport - tout à la fois «légitime» et «illégal» - pour «développer les solidarités avec tous ceux qui en ont besoin, du nord au sud de la Méditerranée».

(1)
Parmi les personnalités membres du comité d'éthique du colloque, figurent notamment Henri Alleg, Jacques Berque, Rachid Boudjedra, Jean Cardonnel, Aïder Ab Del Chafi, Christian Delorme, André Fillère, Roger Garaudy, Nedim Gursel, Ahmad Hamseh, Habib S. Kaaniche, Jean-Jacques Kirkyacharian, Claude Lasnel, Constanzo Preve, Georges Séguy, Leïla Chahid, Bernard Sigg, Jean Tardito, René Vautier, Michel Warshawski, Francis Wurtz, Joseph Yazigi.


JACQUES TEYSSIER 
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy