25 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (14). Une femme. Le salut par l'écriture. La poésie sauvera le monde

40. Une femme (p.115-118)

     A Brangues, lors des journées de septembre 1983, logé dans le bureau et dans le lit même de Paul Claudel, j’ai dormi plusieurs nuits avec La Sakountala. Sur la cheminée, dans le reflet de la glace, La Sakountala de Camille Claudel remplit la pièce et fascine.  Combien de fois en ai-je fait le tour, pensant à tout ce que la femme, la grâce, la Sagesse représentee dans la vie et l’œuvre du poète. « Dans le groupe de ma sœur, écrit-il, l’esprit est tout, l’homme est à genoux, il n’est que désir, le visage levé, aspire, étreint avant qu’il n’ose le saisir, cet être merveilleux, cette chair sacrée, qui, d’un niveau supérieur, lui est échue. Elle, cède, aveugle, muette, lourde, elle cède à ce poids qu’est l’amour, l’un des bras pend, détaché, comme une branche terminée par le fruit, l’autre couvre les seins et protège ce cœur, suprême asile de la virginité. Il est impossible de voir rien à la fois de plus ardent et de plus chaste. Et comme tout cela, jusqu’aux frissons les plus secrets de l’âme et de la peau, frémit d’une vie indicible : la seconde avant le contact. »

     Qui fut Camille Claudel qu’un livre, une pièce de théâtre, une exposition et bientôt un film révèlent au grand public ? Je la connaissais depuis longtemps, telle que l’a vue son frère, « cette superbe jeune fille dans l’éclat triomphal de la beauté et du génie, et dans l’ascendant souvent cruel qu’elle exerça sur mes jeunes années ». Je la savais tourmentée très tôt par le démon de la sculpture, pleine d’ambitions masculines autant que féminines, individualiste enragée, jalouse, railleuse, complètement incroyante, « l’agressivité faite femme » (Varillon), l’antithèse de Violaine. Aujourd’hui, grâce à sa petite-nièce, Reine-Marie Paris, qui me dédie son livre « A la mémoire de Camille, en qui j’ai vu l’image de Violaine », je la découvre telle qu’elle a été dans son calvaire, toujours délirante, mais douce, silencieuse et surtout aimable, comme Violaine.
     Une femme ! Je suis émerveillé devant ce titre choisi par Anne Delbée pour imaginer et romancer la vie de Camille. Il pourrait désigner la femme dans la vie et dans l’œuvre de Claudel, celle qui a pour vocation de sauver l’homme en le tirant de son égoïsme et en le tournant vers Dieu.
     Puisque je ne puis lui donner le ciel, je puis l’arracher à la terre. Moi seule puis lui fournir une insuffisance à la mesure de son désir ! (Le Soulier de Satin)
    Deux femmes ont joué ce rôle dans la vie du poète. L’histoire de la première – Ysé – est dans toutes les mémoires claudéliennes. Sur le bateau qui le ramenait en Chine, en octobre 1900, après avoir dû renoncer à la vie monastique, Claudel rencontrait Rosalie Vetch, la femme interdite. Il la prit chez lui, pendant quatre ans, à Fou-Tchéou où il conçut une fille, le fruit de son amour. Puis, finalement, écorché, il mesura le prix du véritable don. Aimer, fût-ce une femme interdite, c’était quand même aimer, sortir de soi, être prêt au sacrifice, entrer dans la « maison fermée », c’est-à-dire dans la vie sacramentelle.
     L’autre femme, Eve Francis, je l’ai rencontrée au soir de sa vie, toujours extraordinaire, lorsqu’elle déclamait, sur la terrasse de l’Hostel, La Cantate à trois voix  et Le Cantique du Rhône . Ysé ne nous a rien laissé (Que sont devenues ses lettres ?). Eve Francis a parlé dans Un autre Claudel, nous restituant le portrait le plus vrai et le plus vivant qu’on n’ait jamais fait du poète, surtout de l’homme.
     Amour purement spirituel qui avait cependant arraché à Claudel, en 1915, un cri vieux comme le monde et bouleversant de sincérité : « Je vous aime, Eve Francis ! » Claudel ira jusqu’à lui demander (dans la cas où elle voudrait tenir le rôle d’une sainte) «  d’introduire dans sa vie un maximum de sainteté et de pureté possibles »… « Vous êtes libre, il ne dépend que de vous de faire un choix magnifique. » Eve Francis ne fit pas le choix.Elle épousa Louis Delluc, la gloire du cinéma français, puis s’en sépara. Quand je l’ai connue, dans les dernières années de son existence, elle était glorieuse et malheureuse. Elle aussi fut « une femme ».


41. Le salut par l’écriture (p.117-118)

     Depuis mon plus jeune âge, j’ai la « passion de l’encre, comme le fils du Temple de Marcel Lobet . Les choses, pour moi, n’existent que par l’écriture. Le vécu ne peut être sauvé que s’il est consigné dans un livre.
J’écris pour « être » et je « suis » pour écrire. Il y a, entre les deux actes, une relation essentielle. « Exprimer et être ne font qu’un, disait Jean-Paul Sartre, au soir de sa vie… L’unique but de ma vie, c’était d’écrire. J’écrivais sur ce que j’avais préalablement pensé, mais le moment essentiel était celui de l’écriture. Je pense toujours, mais l’écriture m’étant devenue impossible, l’activité réelle de la pensée est, d’une certaine façon, supprimée. » (Situations X, pp.134-136)
     J’écris naturellement pour créer. Peut-on imaginer joie plus grande – après celle de l’enfantement, bien sûr – que celle d’accoucher d’un poème ? Ces mots qui sont épars dans le lexique, voilà qu’ils sont soudain miraculeusement associés pour produire un beau vers :
    Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.  (Racine, Phèdre)
     Il faut sans cesse revenir au Fils du Temple et à Marcel Lobet : « Je crois à la magie de l’écriture qui peut transmuer en or de vérité toute la mémoire du monde. »
     J’écris aussi pour durer et communiquer. « La semence, c’est l’encre que je répands, généreusement, pour multiplier ma vie. » (Le Fils du Temple) Certes, toute durée terrestre est éphémère. N’empêche que, comme Proust, j’éprouve un besoin viscéral « d’enfermer dans les mailles du style » les instants miraculeux de l’existence, afin qu’ils survivent dans les bibliothèques, à la disposition du rare inconnu qui un jour les connaîtra.
     J’écris surtout pour me libérer, « pour vaincre la tristesse de l’exil » (Le Fils du Temple). Ce qu’on a appelé la « catharsis », une manière de se purifier, de se délivrer, de vaincre sa solitude fondamentale. Quel soulagement, lorsque dans le silence de ma chambre, je puis clarifier mes états d’âme et mes visions du monde en les couchant sur la feuille vierge.
     J’écris enfin pour me sauver. Il suffit que je prenne la plume pour me sentir meilleur et pour rencontrer Dieu. Qu’écrivait le Christ, sur le sable, en s’adressant aux persécuteurs de la femme de mauvaise vie ? Rimbaud n’a-t-il cessé d’écrire pour échapper à la voix de Dieu qui le pourchassait au bout de son crayon ? « Chercher, au-delà des lettres, le signe obscur, le sens des allégories. » (Le Fils du Temple)



42. La poésie sauvera le monde (p.119-122)

     « La Poésie sauvera le monde ! » J’entends encore le cher poète Armand Godoy , dans sa chambre de la Villa Argentina où il me recevait, à Lausanne. Pour moi, il ajoutait : « La poésie, et la musique, et Dieu, c’est la même chose. » Avec cette formule, il avait tout dit et il allait jusqu’à l’essence même de la poésie.
Vates ou poeta, prophète ou versificateur, il est dommage qu’en français ces deux notions soient confondues dans un même mot. La poésie est un moyen de haute expression, le seul moyen de pénéter quelque peu dans le mystère des choses. Comment exprimer en langage ordinaire un état d’âme qui n’est pas clair à soi-même ? Pierre Emmanuel  qui m’a adressé un de ses derniers livres en me qualifiant de « lecteur dont je m’honore » reconnaissait à la poésie « le statut de forme haute de la connaissance » (Una ou la mort de la vie, Seuil, p.1). « Ce qui frappe même chez les moins doués des poètes, écrit-il dans Duel (p.1), c’est, parfois, dans un vers ou une image, le surgissement d’une évidence inouïe, l’ellipse d’une expérience de l’homme, incommensurable à son énonciateur. »
     Voilà ce que la poésie m’apporte de vital, d’absolument nécessaire. Je ne comprends pas ceux qui disent : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » et répondent implicitement que cela ne veut rien dire, que c’est un pur amusement stérile. La poésie nous conduit là où la philosophie ne peut aller, c’est-à-dire à l’ineffable. « Je ne me suis jamais posé la question de la fortune ou de l’infortune de la poésie, dit superbement Pierre Emmanuel (Vers l’avenir, 26 décembre 1973). Les gens qui la méprisent et ne comprennent pas qu’elle est une forme supérieure de la pensée, tant pis pour eux ! »
     Prenons la peine de relire quelques beaux vers. Elle est si belle, notre langue française, surtout lorsqu’elle est bien dite. Je pense aux récitals de Marie-Claire .

Seulette suy et seulete vueil estre. Christine de Pisan , Ballade

Tu me seras la myrrhe incorruptible
Contre les vers de ma mortalité

Maurice Scève , Délie

La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux

Agrippa d’Auvigné , Les Tragiques

Elle a vécu, Myrto, la Jeune Tarentine
André Chénier , Idylles

Car on voyait passer dans la nuit par moment
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile

Victor Hugo , Booz endormi

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles

Charles Baudelaire , Correspondances

C’est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
La plus haute oraison qu’on ait jamais portée

Charles Péguy , La Tapisserie de Notre-Dame

Toi qui pâlis au nom de Vancouver
        Marcel Thiry

Et moi, dit le jardinier, pour attraper la lune et les étoiles, il
me suffit d’un peu d’eau – et les cerisiers en fleurs
et les «érables en feu – il me suffit de ce ruban
d’eau que je déroule
Et moi, dit le poète, pour attraper les images et les idées, il
        me suffit de cet appât de papier blanc, les dieux n’y
        passeront point sans y laisser leurs traces comme les
        oiseaux sur la neige

        Paul Claudel , Feuilles de saints

-    Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten  –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi

        Milosz , Tous les hommes sont ivres

La neige nous met en rêve sur les vastes plaines, sans traces
Ni couleur

        Anne Hébert , Mystère de la Parole

Dans tes yeux si clairs
Je relis tous les rêves de l’homme
Et l’Eternité accrochée à tes cils
Me redit la mélodie de l’Univers

        Bernard Dadié

Voler comme l’oiseau
Moitié ange moitié bête
Répandre en soi de l’eau
La divine tempête

        Béatrice Libert  (pour Joseph Boly)

     Cherchant à définir la poésie, dans son Anthologie de la poésie française, Georges Pompidou  regarde plutôt du côté de ses effets : « Lorsqu’un poème, ou simplement un vers provoque chez le lecteur une sorte de choc, le tire hors de lui-même, le jetant dans le rêve, ou au contraire le contraint à descendre en lui plus profondément jusqu’à le confronter avec l’être et le destin, à ces signes se reconnaît la réussite poétique. »
        Avouons, avec Jean Onimus , l’auteur de La Connaissance poétique, que nous sommes loin du divertissement. Par ailleurs, la connaissance poétique ne se mesure pas en termes d’acquisitions pratiques, mais en termes d’existence. Je sors de la lecture de ces vers, enrichi par le « plus être » qu’ils m’apportent sur le bonheur, la mission du poète, le poids des mots, l’aspiration mystique, le mystère des correspondances, le sens de l’au-delà, l’approche de l’autre…
     Toutes choses que je ne pourrais dire autrement, même avec les savantes ressources de la métaphysique.
        Le tout est de tout dire et je manque de mots.  Ce vers de Paul Eluard  a fait mes délices au temps de ma formation. « Mystique des illuminations et des ténèbres, écrit Jacques Maritain , en 1927 (Frontières de la poésie, Plon, p.22), par lesquelles la poésie symbolise avec le surnaturel sans y pénétrer, le mime et l’annonce à la fois et à laquelle la grâce peut venir mêler ses touches mais qui de soi reste encore infiniment loin de la mystique des saints, et qui est disponible aussi bien au ciel et à l’enfer. » C’est vrai qu’il y a un abîme entre la poésie et la mystique, mais à force de s’élever aux frontières de l’esprit, le poète, inévitablement, franchit l’abîme qui le sépare du surnaturel. La poésie prédispose à la mystique. Ce fut l’itinéraire de nombreux poètes, notamment celui d’Armand Godoy . « La Poésie sauvera le monde ! » Je suis sûr qu’elle a sauvé ls poètes maudits, et que, par elle, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud ont été portés au meilleur d’eux-mêmes, purifiés par l’écriture, sauvés par la poésie.

 J. BOLY, Le journal d’un mutant de l’île de Gorée, Bruxelles, CEC, 1987