5 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (11). Lettre à un ami juif. Paroles d'Elie Wiesel. L'heure de Dieu à Oosterhout

31. Lettre à un ami juif (p.89 à 91)

    J’ai connu André Chouraqui par les Cahiers de l’Alliance universelle, à une époque où il saluait la naissance de l’Etat d’Israël. Maire adjoint de Jérusalem et traducteur de la Bible, il reste avant tout pour moi l’auteur d’une Lettre à un ami arabe.

    André Chouraqui souligne avec force détails l’extraordinaire unité de civilisation qui fut celle des Juifs et des Arabes, pendant plusieurs siècles, non seulement au Moyen Orient, mais en Espagne et en Afrique du Nord. Dès le VIIe siècle, en effet, les Juifs avaient délaissé l’araméen au profit de l’arabe, et c’est dans cette culture sœur que des générations d’enfants juifs ont souffert et grandi, sans s’en apercevoir. Certes, il y avait des problèmes, des cloisons entre groupes, la conscience de n’être que de « sales Juifs », mais la culture commune et l’amitié l’emportaient sur les différences. « Ma langue maternelle, écrit André Chouraqui, avant l’hébreu, était l’arabe. Nous ne parlions que cette langue, qui fut celle de nos plus grands théologiens, dans notre maison, comme dans les rues animées par nos jeux. Nous étions, en vérité, tissés, Arabes et Juifs, dans une même trame. Mon grand-père nous avait transmis une double tradition : celle de l’amitié  pour les Arabes et de l’ouverture vers l’Occident. »
    Devenus étudiants à Paris, André Chouraqui et son ami arabe accomplirent une double démarche. La première les arracha à leur milieu pour faire d’eux des Français de culture. La seconde les ramena l’un et l’autre à leurs sources. « Telle était bien la magie de la culture française : son pouvoir d’intégrer des hommes venus du monde entier, dont elle tendait à faire des citoyens libres de la « région des Egaux » dont parlait Victor Hugo. »
    Antisémitisme et colonialisme prirent à Paris, à la lumière de la civilisation européenne, leurs vraies significations. L’énorme bête nazie allait bientôt s’abattre sur l’Europe. André Chouraqui se mit à redécouvrir la Bible, l’hébreu, sa religion. Il connut la résistance, la gestapo, les mines de sel de Silésie. Il rencontra également « les insuffisances, la sclérose du judaïsme, tel qu’il avait fini par être enseigné dans les synagogues ». Il voulut approfondir la vérité sur laquelle musulmans, chrétiens et juifs sont d’accord : la Torah de Moïse, parole de Dieu. On connaït la suite que l’auteur de la Lettre à un ami arabe nous raconte avec une très grande chaleur humainee : la création de l’Etat d’Israël, le retour, la lutte pour la vie.
    A mon tour, pour tépondre à un appel aussi généreux, je voudrais adresser une lettre à un ami juif. Je l’adresserais, par exemple, à cet enfant d’Israël avec lequel j’ai joué, dans mon village natal de Wallonie, pendant la durée de la guerre. L’enfant se cachait au milieu de nous pour échapper aux persécutions nazies et il était vraiment devenu l’un des nôtres. Je l’ai retrouvé, dix ans plus tard, par un hasard extraordinaire, sur un lit d’hôpital de l’armée belge. Il avait fait la guerre d’Israël comme volontaire et il était revenu chez nous pour satisfaire à ses obligations de milice.
     Je lui dirais combien j’ai toujours aimé le peuple juif et combien je me sens à ses côtés dans les misères innombrables qu’il a dû subir à travers les siècles. J’ai applaudi à la naissance de l’Etat d’Israêl et je suis plein d’admiration pour le peuple de la Bible. Je suis sûr, avec saint Paul, que Dieu n’a pas rejeté son peuple  et je crois en la valeur rédemptrice de sa souffrance.
     Mais qui sont aujourd’hui les oppresseurs et qui sont les oppprimés ? Les pauvres Palestiniens errent aux quatre coins du monde arabe, chassés des régions où ils ont vécu. L’Etat d’Israël qui devrait être un Etat comme les autres, en dépit de son héritage spirituel, manipule les textes bibliques à des fins purement politiques et temporelles [Aspect développé dans Les Mythes fondateurs de la politique israélienne ( Samiszdat, 1996) par Roger Garaudy. Ndlr]
     L’Etat sioniste, parce qu’il est politico-religieux, entretient une confusion extrêmement grave. Il a pu invoquer autrefois, sans doute avec raison, le droit à la vie et à la légitime défense. A-t-il le droit de maintenir et de vouloir élargir, par des manœuvres annexionnistes, cette prétendue « ceinture de sécurité » ? Il est permis d’en douter.
    Je demanderais à mon ami juif s’il est vraiment impossible de donner un jour une patrie aux Palestiniens et de faire de Jérusalem une ville hospitalière où juifs, chrétiens et musulmans cohabiteraient en paix, égaux en droits et en devoirs ? Israël s’est débarrassée des ghettos en maçonnerie. Il lui reste peut-être à sortir de son ghetto spirituel. Pour moi qui ne suis ni juif ni arabe, mais qui aime les uns et les autres, pour les avoir fréquentés, je veux à tout prix conserver mon rêve et croire à la vertu du dialogue.

32. Paroles d’Elie Wiesel (p.93-94)

     Depuis le temps que je dialogue avec Elie Wiesel, sans le connaître ! C’est parce qu’il est l’incarnation même de la tragédie du peuple juif que j’ai été attiré vers lui. Né à Szighet, en Transylvanie (1928), il fut parmi les quatre cents enfants d’Europe centrale, recueillis à Büchenwald, qui optèrent pour la diaspora : il enseigne aujourd’hui le judaïsme à New York et il s’adresse au monde en langue française. Son premier roman, La Nuit (1960), préfacé par François Mauriac, évoquait l’univers concentrationnaire où il a vécu à l’âge de quinze ans. Né Juif, persécuté en tant que Juif, promu écrivain pour se dire Juif, Elie Wiesel ne veut pas être autre chose qu’un témoin du judaïsme, même si ses œuvres prennent les formes les plus variées.
     « Après la libération, les illusions avaient pris forme d’espérance. On était convaincu que, sur les ruines de l’Europe, un monde nouveau serait bâti ; une civilisation nouvelle verrait le jour. Plus de guerres, plus de haine, plus d’intolérance, plus de fanatisme nulle part. Et tout cela parce que les témoins avaient parlé. Et bien, ils ont parlé. Et c’était pour rien. Ils continueront ; ils ne peuvent pas faire autrement. Lorsque l’homme, dans sa peine, devient muet, disait Goethe, Dieu lui donne la force de chanter son épreuve. Dès lors, il lui est interdit de ne pas chanter. Peu importe que son chant soit entendu ou non. L’important, c’est de combattre le silence par la parole ou par une autre forme de silence. L’important, c’est de cueillir un sourire par-ci, une larme par-là, et de justifier ainsi la foi que tant de compagnons vous ont accordée autrefois. Pourquoi j’écris ? Pour les arracher à l’oubli. Et aider ainsi les morts à vaincre la mort. » (Paroles d’étranger, Seuil, 1982)
      Moins de quarante après les événements, il est des « révisionnistes » de l’histoire pour vous dire  que l’holocauste n’a pas eu lieu. « Auschwitz ? Une fraude. Treblinka ? Un mensonge. Bergen-Belsen ? Un nom parmi tant d’autres, pareil aux autres. »
     J’y pensais en feuilletant Le Livre des camps de Ludo Van Eck, hallucinant d’horreur et chargé d’espérance. J’y pensais en voyant, grâce au livre de Marc Hillel jusqu’où avait été la bête hitlérienne dans ses expériences d’élevage humain (« Au nom de la race ») et je me sentais soudainement fier d’avoir figuré parmi ceux que l’auteur de Mein Kampf considérait comme des dégénérés : les Juifs, les Nègres et les Français. J’y pensais…mais quel est l’Européen de ma génération qui n’a pas eu une connaissance à Büchenwald ou, comme ce fut mon cas, une proche parente, à Ravensbrück ? Je n’ai pas oublié ma cousine Mathilde, revenue de l’enfer pour pardonner à ses dénonciateurs. Chacun de nous aurait pu être embarqué dans un de ces sinistres camps de la mort, pour peu qu’il ait fait preuve, pendant la guerre, d’un peu de résistance ou de dignité. J’ai peine à croire que j’aie été le contemporain de ces atrocités. Car il est faux de dire que de pareilles choses se passent à toutes les époques et sous tous lesrégimes. Les pires cruautés que nous puissions imaginer restent en deça de ce qu’ont perpétré réellement les tortionnaires du nazisme. Comment Dieu a-t-il pu permettre cela ? Il n’y a qu’Elie Wiesel, il n’y a qu’un Juif qui puisse s’aotoriser à poser une telle question, fort d’une familiarité trois fois millénaire avec le Tout-Puissant.


33. L’heure de Dieu à Oosterhout (p.95-96)

     Une exposition à Anvers sur « Le monde de Pieter van der Meer de Walcheren » me ramène aux grandes heures et aux grandes amitiés que j’ai connues avec cet écrivain hollandais, filleul de Léon Bloy, directeur littéraire de Desclée à Paris, moine d’Oosterhout à la mort de sa femme.
Je me souviens de ses funérailles à Oosterhout : le cercueil grand ouvert, s’avançant dans la grisaille humide de décembre, porté par six moines vêtus de noir, et, autour de sa tombe, les prières d’un pasteur, l’hommage d’un marxiste d’origine juive, la piété de sa fille Anne-Marie et tout un peuple d’artistes et de fidèles, ayant vécu, avec lui, le « mystère » de sa vie, comme il se plaisait à dire : « aimer les hommes, aimer tous les hommes ».
     Dieu sait l’influence profonde et décisive qu’il aura exercée sur moi, à un moment important de ma vie. »Vous appartenez à la grande famille van der Meer, m’a-t-il dit un jour en m’embrassant. Priez…Vous êtes à nous ! » Il aura été pour moi un père, et davantage, ultime prolongement de ce qui avait été, autour de Léon Bloy, Jacques et Raïssa Maritain, Péguy et Psichari, la féconde aventure des « Grandes Amitiés » [Titre d’un ouvrage de Jacques Maritain, ndlr].
     J’ai connu Pieter van der Mer au temps où sa femme, Christine, vivait encore. « Quand j’arriverai là-haut, me confia-t-il, je demanderai tout de suite : où est Christine ? Je la chercherai avant la Sainte-Trinité ! » C’est dans l’amour humain, en effet, que s’est toujours incarné pour lui l’amour du Dieu trinitaire. Après la mort de Christine, à Breda, le foyer s’était rallumé à l’abbaye bénédictine d’Oosterhout, en Hollande, où l’écrivain marxiste de jadis, filleul de Léon Bloy (Le Désespéré lui est dédicacé, ainsi qu’à Jacques Maritain : « ad fratres in eremo ») était devenu prêtre et moine de Jésus-Christ. « Blessé définitivement dans mon amour humain, où aurais-je pu aller sinon dans l’Amour ? » m’avait-il écrit aussitôt après la mort de son épouse.  Sa fille bénédictine, Anne-Marie, morte depuis, avait poursuivi à Tilburg, avec son approbation, une vocation de peintre et de moniale au travail dans un hôpital. Son fils Pierre, moine d’Oosterhout, mort à l’âge de trente-deux ans, reposait depuis longtemps dans le petit cimetière de l’abbaye, lieu de prière et de rendez-vous. Oosterhout, quand je l’ai connu, était devenu un carrefour où le Père rencontrait la fille dans un colloque avec le monde entier : visiteurs et lecteurs du Journal de Pieter van der Meer.
     On n’oublie pas les heures de Dieu passées à Oosterhout. Qui aurait pensé que je concélébrerais un jour la sainte messe – mangeant à la même table, buvant au même calice – avec Pieter van der Meer de Walcheren qui vécut la révolution de 1917, au café de la Rotonde, à Paris, en compagnie d’André Gide et d’Ilya Ehrenbourg ? Pieter van der Meer, à sa mort, venait d’avoir quatre-vingt- dix ans, mais jusqu’à la fin, sa lucidité resta totale, sa jeunesse de cœur intacte, sa foi visiblement surnaturelle. Ses yeux, souvent fermés, s’ouvraient de temps en temps, comme dans un éclair d’illumination. Il ne supportait plus la lecture, mais Anne-Marie veillait, tenait sa correspondance, lui disait les grands livres qui paraissaient. Les Antimémoires de Malraux : quel poète, quel visionnaire ! » Avec Jacques Maritain et Charles Journet, l’ami devenu cardinal, le dialogue n’avait jamais cessé. Que d’heures, que d’échanges, que de rencontres tous les jours, à toutes les heures, dans les cellules et les parloirs de l’abbaye !
     Teilhard de Chardin, selon lui, aura ouvert au christianisme les portes de l’univers, de même que saint Thomas d’Aquin lui avait légué l’arrière-boutique méditerranéenne. Nous sommes, aimait-il à répéter, les acteurs d’une grande époque, au sens où Péguy entendait ce mot. D’aucuns ne voient que les remous et les alluvions qu’abandonnent les vagues. Van der Meer aura été aux premières loges pour voir, avec les yeux de la foi, le rajeunissement perpétuel de l’Eglise. Avec quelques autres, depuis un demi-siècle, il a souhaité, forgé, pratiqué cette ouverture aux autres qui est la caractéristique de l’Eglise post-conciliaire. Il lui aura été donné, de son vivant, d’aspirer au grand jour le souffle de l’Esprit saint trop longtemps contenu.

J. BOLY, Le journal d’un mutant de l’île de Gorée, Bruxelles, CEC, 1987                                      LIRE LA SUITE ICI 

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