19 octobre 2015

Une certaine idée de la France


La France, d'autres nous l'ont dit, n'est jamais aussi grande que lorsqu'elle l'est pour tous les hommes. Elle l'a été parfois: au temps même de la chrétienté dans son élan vers la sainteté, dans la lutte de ses Jacques et de ses communes, dans le permanent témoignage de ses hommes d'arts et de sciences, dans son siècle des Lumières. Elle l'a été par sa Révolution, par les Droits de l'Homme et les soldats de l'An II, par les potentats bousculés à travers l'Europe. Elle l'a été lorsque la liberté guidait le peuple sur les barricades de 1830, lorsque la dignité dressait les canuts de 1832, lorsque le printemps des peuples a éclairé les pavés de 1848. Engels l'appelait alors la terre classique des révolutions. Exemplaire, elle le fut encore par les allumeurs d'espoir massivement fusillés sous la Commune, dans l'immense armée de héros anonymes et abusés, hachés dans la boucherie de la Grande Guerre puis dans l'héroïque armée de l'ombre et les Forces Françaises Libres, protestant pour l'homme contre le pire des fascismes, quand la France la plus grande portait son nom le plus simple: Jean Moulin.

Il est dans notre héritage et notre vocation de dire le droit et de penser dans l'intérêt général du genre humain, comme disait le fils de coutelier Diderot. Sans complaisance ni vanité, sachons rester dignes de nos apports à l'humanité. La magistrature morale d'un Louis IX a éclairé l'Europe. Nous sommes héritiers de Jeanne d'Arc et des Encyclopédistes. Nous avons conduit des assauts renouvelés et sanglants au service de la justice. Saint-Just, pendant la Révolution, déclarait: Nous commencons l'histoire du monde. Goethe, Kant, Fichte, Hegel, parmi tant d'autres, en furent transfigurés. Tous les êtres pensants ont célébré cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps-là, l'enthousiasme de l'esprit a fait frissonner le monde, comme si, à ce moment seulement, on en était arrivé à la véritable réconciliation du divin avec le monde (Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire). Liberté, Egalité, Fraternité, qui n'a repris ce slogan en quelque lieu de la planète, lors même que nous cessions d'en être dignes ?...

Marx étudiait avec une prédilection spéciale l'histoire de France pour la pureté classique de ses luttes  (Marx). La seule correction qu'il ait jugé nécessaire d'apporter au Manifeste communiste, il la fit en s'inspirant de l'expérience révolutionnaire des Communards parisiens
(Lénine)...
Sans doute ces temps sont lointains, mais leur reflet n'a pas fini d'animer l'espoir des peuples. Un souffle sufit à raviver la flamme. En 1917, on chantait la Marseillaise en Russie. Il arrive qu'on la chante encore, en Chine, en Amérique latine ou ailleurs.
Pour autant nous n'oublions aucune des pages détestables de notre histoire. Nous savons aussi que notre peuple s'affaisse en de périodiques retombées de ferveur. Tantôt au-dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus, disait Tocqueville. A l"èpoque de Louis-Philippe et de Badinguet, Marx se prend à douter des français et s'en détourne. Ce sont des petits-bourgeois chauvins et suffisants, des crapauds. Ils ne sont plus le peuple élu (Marx-Engels, Correspondance). Vint la Commune. Rappelons-nous le sublime mois de mai sanglant, le prolétariat de Paris cerné, isolé, condamné. Cette semaine rouge, écrit Péguy...Ces trente mille morts, trente mille fusillés (Au total, il y eut 107000 victimes). Tandis que les survivants partaient pour l'exil ou le bagne, l'incendie gagnait la Belgique, la Hollande, le Danemark, l'Espagne, l'Itale, la Bohême. Et l'hymne éclatant du communard Eugène Pottier, l' Internationale, devenait celui de tous les opprimés de la terre...
Il y eut encore de grandes grèves sabrées, les mutins de la Mer Noire, l'élan résolu et joyeux du Front Populaire, les Brigades d'Espagne avant les poteaux d'exécution et les camps: au fond de la douleur immensément renaît la gloire (Aragon, La Diane Française). Le peuple français ne reste jamais longtemps couché.
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Extrait du livre de Jacques Barros, Marxisme horizon indépassable, L'Harmattan, 1992, pp162-164









(Deuxième publication)
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy