08 mars 2014

Roger Garaudy: Teilhard de Chardin, le cri de joie de la nature spirituelle acceptant la matière !



Radio-Canada
30 octobre 1982


Invités: Pierre-Paul Grasset, Jean Guitton, Roger Garaudy, Ernest Kahane,
François Russo, Pierre Emmanuel, Madeleine Barthélemy-Madaule

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Mireille Lanctôt. Roger Garaudy, on dit que Teilhard a fasciné même les marxistes —dans le fond vous en êtes un — comment expliquer cela?

Roger Garaudy. Je ne pense pas que Teilhard soit jamais allé dans le sens du marxisme, mais il est vrai qu'un marxiste se reconnaissait volontiers en lui et je m'y suis aisément reconnu. J'ai d'ailleurs été son introducteur dans la traduction russe qui en a été faite par les soviétiques. Précisément parce que pour lui l'histoire a un sens. Et je crois que, ce qui nous unissait, c'était une même lutte contre l'idée de l'absurde. J'ai toujours été contre la conception de l'homme de Sartre: l'homme est une passion inutile . Je n'ai jamais pensé avec Camus que le monde était absurde. Je crois au contraire que ce monde a un sens et c'est en quoi nous nous reconnaissions si aisément en Teilhard .
Est-ce que la vision cosmique du monde du père Teilhard peut apporter quelque chose à la réflexion marxiste? Oui... par ce respect qu'il avait de la transcendance. Et je ne pense pas qu'il puisse y avoir une pensée révolutionnaire sans transcendance, c'est-à-dire sans possibilité de rupture. Par transcendance, je n'entends pas ce que les théologiens classiques ou dogmatiques entendent, mais d'abord le contraire du fatalisme :on peut vivre autrement, un moment de rupture est possible. Deuxièmement,le contraire de l'individualisme. C'est-à-dire, je pense que chacun de nous est responsable de l'avenir et du destin de tous les autres. Cette forme de transcendance, en nous rappelant qu'elle était la condition essentielle de toute pensée révolutionnaire, car si l'histoire était déjà déterminée, nous n'aurions pas besoin d'être
révolutionnaires, il n'y aurait plus qu'à attendre que le socialisme naisse. Or, il ne peut naître que de l'effort de chaque jour. Et je crois que, chez Teilhard, cette notion du travail, de l'effort, qui rejoint une pensée qui m'a toujours frappé chez le père Chenu, un de nos plus grands et plus aimés théologiens: "Plus je travaille, plus Dieu est créateur", à mon avis, c'est la plus grande leçon que nous puissions tirer et de Teilhard et de Chenu.
Et ça, ça rapproche d'ailleurs Teilhard de Marx, c'est-à-dire que l'homme est responsable de sa vie , est au centre de son avenir. Et surtout d'un Marx non dogmatique. Je crois que Teilhard d'ailleurs en a souffert comme Marx lui-même, si des disciples souvent trop hâtifs ont durci une pensée, l'ont simplifiée, l'ont réduite. Mais il y a, chez l'un comme chez l'autre, à la fois ce sentiment que la vie a un sens, mais aussi ce sentiment de notre responsabilité à l'égard de ce sens. L'avenir n'est pas un scénario déjà écrit que je n'aurais plus qu'à jouer; en réalité, c'est une réalité toujours en train de se faire. Je crois que des disciples trop hâtifs et finalement qui ont porté tort à la mémoire et à l'oeuvre de Teilhard ont voulu la transformer en une sorte de finalisme, d'optimisme béat. Ce qui n'était pas du tout dans la pensée de Teilhard. Pour moi, Teilhard c'est l'homme du " Milieu divin ", l'homme qui nous fait sentir que nous baignons dans une réalité qui nous dépasse et que nous y baignons
avec joie. C'est un grand maître de la joie.
Je sais bien que, pour saint Paul déjà, le Christ était le rédempteur de la nature entière. Mais il faut bien dire qu'en dehors de saint François d'Assise, qui a si profondément senti la nature — la nature généralement était tenue en suspicion par le christianisme -- alors cette merveilleuse réhabilitation de la matière, de la chair, de la nature chez Teilhard c'est un élément, pour moi, exaltant. Sa "Messe sur le monde", ça reste, je crois, le cri de joie de la nature spirituelle, et acceptant sa propre nature, acceptant la matière, et ne se cantonnant pas dans ce dualisme qui a toujours stérilisé le christianisme à certaines époques.

M.L. Est-ce que sa pensée est encore actuelle ?

R.G. Je le crois, parce qu'il a réussi à se placer au point central de toute vie humaine, au sommet d'où on peut dominer tout le reste, c'est-à-dire au point où l'acte de création artistique — et je tiens Teilhard pour un grand poète — l'action politique au sens le plus large du mot, c'est-à-dire celle qui concerne l'avenir de l'homme, celle qui permet de faire de chaque homme un homme, c'est-à-dire un créateur, à l'image de Dieu, je crois que c'est là le mérite essentiel de Teilhard, d'avoir réussi à unir ainsi l'acte de foi, l'acte politique au sens le plus large et l'acte de création poétique