25 octobre 2013

Marx et le dogmatisme


 
            Le caractère dogmatique des régimes se réclamant du marxisme a fortement déteint sur Marx lui-même. Or, rien n’est plus étranger à la pensée de Marx que le dogmatisme. Dans son jeune âge, Marx a renié les deux formes de dogmatismes les plus influents de son époque : l’un fondé sur l’idéalisme de Hegel et l’autre sur le matérialisme de Feuerbach. Feuerbach fait remarquer que l’homme de  Hegel projette en dehors de lui l’idéal de bonté, de perfection etc … qui se trouve normalement dans son esprit, transformant cet idéal en Dieu, pour ensuite se mettre à l’adorer. C’est un phénomène d’aliénation, en tant que perte d’une partie de soi. La solution serait de retrouver l’homme, au lieu de chercher Dieu. En fait, Feuerbach renverse l’idéalisme de Hegel mais garde toujours le cadre dogmatique de sa pensée. Il remplace une théologie par une autre, matérialiste cette fois. « Lhomme » de Feuerbach est une entité abstraite, iréel, flottant dans l’éther d’un système philosophique. Le matérialisme de Marx rattache cet homme à un cadre concret : la société dans laquelle il se trouve, et à une vie concrète par le travail qu’il y fournit. Par son travail l’homme vit et participe à la vie, et par sa sociabilité, il est capable d’agir collectivement. Son action lui permet d’intervenir sur le réel, tout en étant aussi déterminé par le réel. Cet ancrage dans le réel, le concret, fait que la pensée de Marx est bien loin de tout dogmatisme.
            En effet, chacune des théories et « lois » marxistes est assortie d’un cadre d’application précis en dehors duquel elle ne peut se vérifier. Autrement dit un « réel » l’attestant ou le réfutant. Ce « réel » ne cessant d’évoluer dans le temps et de varier selon le lieu, une théorie ou une « loi » ne saurait être appliquée de façon dogmatique partout et en tout temps. Un exemple en est la « loi de la valeur ». Elle prétend que la valeur d’une marchandise dépend uniquement de la quantité de travail nécessaire pour la fabriquer. Marx précise que cette « loi » n’est valable que dans un environnement où l’offre et la demande sont illimitées et où la machine ne fait que transmettre la valeur sans participer à la produire. A l’ère de la machine à vapeur, Marx était conscient que sa « loi » atteindra ses limites quand la science en progressant va intervenir directement dans la création de la valeur. Il écrit : « en même temps que le développement de la grande industrie, la production de marchandises dépendra de moins en moins du temps de travail et de plus en plus de l’efficacité de la machine (…). La production sera déterminée par le progès scientifique et technique (…). Quand le travail, directement, ne sera plus la principale origine de la richesse, alors le temps de travail ne sera pas non plus la mesure de cette richesse » (Fondements de la critique de l’économie polotique t II). Plus loin, il tient compte en plus du facteur « organisation de la production », disant : « bien qu’il soit indispensable, (l’effet direct du travail) va être réduit à un rôle modeste par rapport à l’action de la science (..) ainsi que celle de la productivité découlant du modèle d’organisation sociale de l’ensemble des forces productives ». Si la « loi de la valeur » ainsi énoncée peut s’avérer fausse, et reconnue comme telle par Marx lui-même, il pourrait en être de même de la loi de la « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, dans certaines conditions, l’entreprise capitaliste ne serait pas forcément emprisonnée dans le cercle viscieux : plus la production augmente plus le taux de profit diminue et plus le taux de profit diminue, plus il faut augmenter la production. …
            De la même façon, on se réfère souvent aux « cinq stades de l’Histoire » énoncés par Marx : celui du communisme primitif, de l’esclavage, de la féodalité, du capitalisme et du communisme civilisé, comme une vision générale de l’Histoire. A ce propos, dans une lettre répondant à Michailovski en 1877, Marx conteste les « déformations du schéma (qu’il) a esquissé pour décrire la constitution du capitalisme en europe occidentale en le transformant en une théorie de l’Histoire (…) à caractère universel, s’appliquant de façon inéluctable à tous les peuples, sans considérer les circonstances historiques les concernant … ». Dans la post face du Capital 2è édition, en 1873, Marx citait déjà une revue russe (Le Mesager Européen), disant : « on prétend que les lois de la vie économique sont toujours universelles, immuables, elles s’appliquent au présent comme au passé. C’est justement ce que Marx réfute : d’après lui les lois abstraites sont iréelles (…) Au contraire, chaque étape de l’Histoire ont des lois qui lui sont spécifiques ». Bref, en matière de Marxisme, dogmatiques, s’abstenir.

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Si tu ne brûles pas
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Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy