21 juillet 2013

Hommage a un grand philosophe Rajâ Garaudy (1913-2012)

 
[Article publié peu après la mort de Roger Garaudy en juin 2012]

Rajâ Garaudy vient de s’éteindre à l’âge de 98 ans après une carrière brillante de philosophe reconnu, d’universitaire fécond, d’homme politique et d’islamologue vers la fin de son parcours. Protestant d’abord, puis catholique, puis marxiste, il se convertit à l’Islâm en 1980 à Genève au Centre Islamique, dirigé par un savant algérien Mahmoud Bouzouzou, ancien chef des Scouts Musulmans Algériens. Ses adversaires lui ont reproché pour cela une certaine instabilité. Il s’est expliqué là-dessus en affirmant qu’il a été attiré par la spiritualité du christianisme, mais qu’il n’y a point trouvé le souci des problèmes sociaux qui l’ont toujours préoccupé ; il s’est alors tourné vers le marxisme du fait que ce dernier prônait un idéal de justice, mais sans référence aucune à la spiritualité ; il a finalement choisi l’Islam parce qu’il concilie aspirations spirituelles et prescriptions pour une réelle justice sociale.
Homme d’une vaste et profonde culture, Rajâ Garaudy a laissé une œuvre considérable qui a marqué son époque et certainement celles à venir. Il a touché tour à tour à la philosophie proprement dite en critiquant la séparation de la religion et de la philosophie comme l’Occident l’a fait. Il a aussi limité les prétentions de la science moderne quand elle privilégie la puissance de la technologie au profit de certains Etats au détriment de l’humanité, en rappelant le désastre d’Hiroshima. Il a encore contesté l’idée de Descartes que l’homme est « maître et possesseur de la nature » et a mis l’accent sur les dangers de la pollution et de la destruction de la nature. (Cf. son livre « Appel aux vivants »).
Opposé à l’extrémisme sous toutes ses formes et dans tous les domaines – religieux ou politique - il a constamment préconisé l’entente entre les civilisations, les cultures et les religions. Dans ce but, il a mis en place une Fondation à Cordoue, la Torre de Calahorra, chargée de promouvoir le dialogue entre les trois religions révélées. Durant son long cheminement, il a été amené à prendre des positions courageuses sur des questions d’actualité très sensibles qui lui ont suscité, ici ou là, des adversaires irréductibles, à tel point que son pays l’a fait condamner par un tribunal pour « antisémitisme » (en vertu d’une loi dite « Gayssot »).
Il a fait son service militaire en Algérie, puis a été mobilisé pendant la seconde guerre mondiale et fait prisonnier. Quand le gouvernement de Vichy a signé l’armistice avec l’Allemagne, il a été déporté en Algérie avec plusieurs députés communistes (1941). C’est à Djelfa qu’il a découvert l’Islâm ; à la suite d’un mouvement de protestation des détenus du camp de Djelfa, le commandant du camp a intimé l’ordre d’exécuter tous les prisonniers, mais les soldats musulmans qui assuraient la garde ont refusé d’exécuter cet ordre. Raja Garaudy les a interrogés sur ce refus ; ils ont répondu que l’Islâm interdit d’exécuter des hommes désarmés. Libéré à la suite du débarquement anglo-saxon à Alger (1943), il a pris contact à Alger avec Cheikh al-Bachir al-Ibrahim qui l’a éclairé sur l’Islâm, puis il a approfondi ses réflexions et ses lectures.
L’œuvre écrite du philosophe est suffisamment connue dans sa langue d’origine et dans plusieurs traductions à travers le monde, particulièrement dans le monde musulman. Dans ses publications sur l’Islâm, il a notamment rectifié le sens de plusieurs concepts plus ou moins déformés par certains orientalistes. Il s’agit notamment de djihâd, de guerre sainte, dijtihâd, de liberté de conscience… S’adressant à un groupe de jeunes musulmans, il a rappelé que l’Islâm n’admet ni l’extrémisme, ni le fanatisme ; il est la religion du juste milieu (al-wasatiya). Il leur a recommandé l’ouverture sur le monde et sur les autres civilisations.
Il a pris des positions fermes sur les problèmes qui préoccupent le monde actuel et critiqué, d’une part, l’économie de marché et, d’autre part, le système colonial, d’où de nouvelles polémiques avec d’autres adversaires. Il a défendu les causes justes dans plusieurs de ses livres comme celles de l’Algérie, de la Palestine et des peuples colonisés. Dans l’un de ses livres, il a analysé la politique sioniste en Palestine, ce qui lui a valu une levée de boucliers provenant des milieux sionistes et de leurs alliés. La majorité des journalistes français qui ont annoncé son décès n’ont voulu voir en lui que le « négationniste » qu’il n’a jamais été puisqu’il a distingué très nettement le judaïsme en tant que religion du sionisme qui est un système de colonisation de peuplement et d’apartheid.
En conclusion, l’envergure de l’homme, l’étendue de sa culture, la vigueur de sa pensée et l’abondance de ses écrits font que justice lui sera forcément rendue un jour ou l’autre par des historiens soucieux d’objectivité scientifique, dans les pays même où il a été victime d’une mise à l’index absurde et injustifiée. Dans le monde musulman, il a été souvent reçu, écouté et honoré. Notre devoir, en tant que Musulmans, est de mieux faire connaître ses écrits et ses positions les plus marquantes. C’est le meilleur hommage que nous puissions rendre à ce savant d’une dimension particulière.
Les sociétés occidentales qui prétendent respecter la liberté d’expression pour l’ensemble des citoyens et particulièrement pour les écrivains, appliquent ce principe à certains et le refusent à d’autres. Quand les caricatures hostiles au Prophète de l’Islâm (le salut soit sur lui) sont publiées au Danemark, ce pays et d’autres en Europe estiment qu’il s’agit là de « liberté d’expression », même si ces caricatures portent atteinte au Prophète de l’Islâm et offensent l’ensemble du monde musulman représentant quelque 1 milliard 500 millions de croyants. Ce qui est accordé aux journalistes danois est refusé à Rajâ Garaudy. Cela illustre le « deux poids, deux mesures » et le parti-pris manifeste dont font preuve la plupart des cercles politico-médiatiques occidentaux, alors même que chacun sait que les Palestiniens subissent une politique de l’apartheid comme de nombreux autres observateurs que Raja Garaudy l’ont confirmé.
Puisse Allah accueillir Raja Garaudy dans Son vaste Paradis et lui faire miséricorde.  


Alger, le 8-7-2012




Dr Chikh Bouamrane
Professeur de Philosophie, Université d’Alger
Président du Haut Conseil Islamique


Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy