7 juillet 2012

« Je ne reconnais pas l’imam à son turban, le prêtre à sa croix, le rabbin à sa kippa »

                                                                                  Hommage à Roger Garaudy

                  Tribune Libre  de  Boudaoud Hammou
La faillite multidimensionnelle à laquelle est arrivé le monde exige qu’une réflexion profonde soit enclenchée, elle servirait à nous permettre de prendre conscience de nos actes et se rendre compte que la marche à l’abîme s’accélère, c’est le message que le philosophe Roger Garaudy a voulu transmettre avec insistance dans son ouvrage Appel aux vivants (1).

« Je ne reconnais pas l’imam à son turban, le prêtre à sa croix, le rabbin à sa kippa » ; ce sont les mots, du dernier poème, des dernières pages, du denier ouvrage de Roger Garaudy, Le terrorisme occidental (2).
Homme de foi, philosophe et homme politique, Garaudy a laissé derrière lui un héritage intellectuel digne de ce non. Comme l’a superbement exprimé le poète arabe El Motanabi, exaltant son propre talent : « Je dors pleinement ma nuit, et derrière moi les gens se disputent sur la véracité de mes mots ».
Garaudy peut dormir sereinement dans sa dernière demeure, sa philosophie sera forcement reprise, critiquée ou développée même de manière plus exhaustive par des générations futures, car elle fut humaniste, donc universelle, non seulement par les musulmans dont ce philosophe a tenté de chambouler les schèmes de pensée en posant des questions essentielles et en combattant de manière objective l’intégrisme qui n’a fait que freiner l’élan, voire rétrécir l’étendue intellectuelle et l’esprit tolérant de l’islam ; le combat de l’auteur s’étale tout au long des cultures et des religions et, plus précisément, les religions monothéistes : Islam, Christianisme et Judaïsme. Garaudy l’exprime ouvertement dans la première page de son ouvrage, Les mythes fondateurs de la politique israélienne (3) : « Les intégrismes, générateurs de violences et de guerres, sont une maladie mortelle de notre temps ». L’auteur dénonce avec preuve l’hérésie de la politique sioniste consistant à substituer au Dieu d’Israël l’Etat d’Israël à l’aide des porte-avions américains et l’initiative de Théodore Hertzel soutenu par l’organisation sioniste mondiale. Dans son livre, Grandeur et décadence de l’islam (4), Garaudy dénonce l’épicentre de l’intégrisme musulman : l’Arabie saoudite. « J’ai désigné le Roi Fahd, complice de l’invasion américaine au Moyen Orient, comme ‘‘prostituée politique’’ qui a fait de l’islamisme une maladie de l’islam ». Deux ouvrages consacrés à l’intégrisme chrétien également ; Vers une guerre de religions (5) et Les fossoyeurs : un nouvel appel aux vivants (6), où Garaudy dénonce l’intégrisme chrétien de Saint Paul. Pour reprendre l’expression de Dominique Urevoy, développée dans son livre, Libres penseurs de l’islam classique, est-il possible de considérer Roger Garaudy tel un libre penseur moderne ?
En effet, Garaudy a remis en cause la philosophie occidentale aussi bien du point de vue de son fondement que de ses conséquences. D’abord ses fondements où l’auteur s’est permis, pour faire mienne l’expression de Raymond Aron, de faire des acrobaties intellectuelles ; il a critiqué acerbement le postulat de Faust : le primat de l’action et du travail. « C’est en agissant sans relâche que l’homme déploie toute sa grandeur, l’homme par son cerveau tout puissant devient un dieu ; l’auteur a précisé que les révolutions bourgeoises ont été faustiennes, celle de Cromwell, celle de l’indépendance américaine et celle de Robespierre. Puritains et jacobins ont eu la religion du travail, le marxisme est de ce terreau de l’Occident ». Marx, selon Garaudy, doit à la philosophie classique allemande, de Fichte, de Nietzsche ou de Hegel « ce primat de l’action comme création continuée de l’homme par l’homme ; de l’économie politique anglaise d’Adam Smith et de Ricardo qui ne voyait pas en l’homme qu’un travailleur et qu’un consommateur, il tire de Saint Simon, apôtre de la société industrielle, une vision faustienne du socialisme » (7). Garaudy déplore l’absence des fins et la domination de la logique du marché : produire, produire, l’utile, l’inutile, le nuisible même le mortel ; le scientiste et le technocrate ne posent jamais la question du pourquoi mais toujours du comment.
Le deuxième postulat est celui du primat de la raison qui peut résoudre tous les problèmes matériels et spirituels. « C’est la caractéristique du grand rationalisme, celui de Spinoza ou de Hegel, pour qui la raison résout le problème des fins – ou du petit rationalisme –, celui du positivisme d’Auguste Comte pour qui, la raison résout le problème des moyens ». Pour leur répondre, Garaudy propose la sagesse de Gandhi : « La fin et les moyens sont des termes convertibles […] La fin vaut ce que valent les moyens, les moyens sont comme la graine et la fin comme l’arbre, on récolte exactement ce qu’on sème, c’est pourquoi si nous sommes attentifs aux moyens, nous sommes sûr d’attendre les fins. » (8)
Garaudy, penseur libre, critique vis-à-vis de tout dépassement et extrémisme, a mis à l’épreuve la philosophie occidentale excessive concernant l’exaltation du soi ; il a développé une nouvelle forme de pensée, une philosophie à l’objectivité sans faille en proposant la philosophie de l’acte à la place de la philosophie de l’être. « Si j’embrasse aujourd’hui d’un regard la totalité de ma vie, écrit Roger Garaudy, ce qui en fait l’unité, dans la diversité de ces recherches, c’est ce passage de la philosophie de l’être à la philosophie de l’acte » (9). Mais, Garaudy épris par l’idée de la philosophie de l’acte, cherche à comprendre la nature de cet acte : « La recherche angoissante et passionnée de Dieu qui n’est pas un être mais un acte, l’acte de créer, l’acte qui fait être et auquel nous sommes chaque jour appelés à participer. » (10)
Garaudy pense que l’Occident qui croit avoir raison sur tout, hégémonique sur tout, a conduit l’humanité à l’impasse ; il l’exprime ainsi : « L’Occident est un accident ; il a cassé le monde en trois cessions ». La première cession s’est produite « au VIe et Ve siècles avant l’ère chrétienne. Elle se fonda en exceptionnalisme grec et en exceptionnalisme juif. Oublieux de leur emprunt à l’Asie – comme plus tard à l’Afrique et au reste du monde –, ils considéraient comme barbares tout ce qui n’appartenait pas au monde grec et ne parlait pas sa langue, créant ainsi, de cet artificiel splendide isolement, le mythe du miracle grec… La deuxième cession, devenue une négation, une destruction et surtout une domination, de tout le reste du monde, de sa foi et de ses cultures autochtones, dura 15 siècles, ceux du colonialisme des nations chrétiennes même lorsque la réforme coupa en deux l’Europe : le nord protestant et le sud catholique… La troisième cession survint au milieu du XXe siècle, lorsque, après l’épuisement et la ruine de l’Europe entière, de l’Atlantique à l’Oural, par suite de deux guerres intra-européennes, l’axe du monde bascula : les Etats-Unis d’Amérique, enrichis par l’agonie de tous les peuples. » (11)
Partant d’un principe de dialogue des civilisations et de reconnaissance des autres cultures, Garaudy écrit dans ses mémoires, Mon tour de siècle en solitaire (12) : « Je suis venu à l’islam avec la Bible sous un bras, et le Capital de Marx sous l’autre. Je suis décidé à n’abandonner aucun des deux ».
Musulman dans l’âme, pour exprimer clairement ses idées et convictions, Garaudy y allait encore plus loin pour dire que la sagesse est le chemin des croyants ; elle lui appartient où elle se trouve, il exprime une ouverture d’esprit qui n’est pas étrangère à l’essence même de l’Islam, elle fut exprimée surtout par des philosophes musulmans tels Al Kindi ou Ibn Ruchd qui dit : « De ce que quelqu’un erre ou bronche dans l’étude (des livres anciens), soit par faiblesse d’esprit, soit par vice de méthode, soit par impuissance de résister à ses passion, soit faute de trouver un maître qui dirige son intelligence dans ces études…, il ne s’ensuit pas qu’il faille interdire ce genre d’études à celui qui en est apte. Il nous faut, lorsque nous trouvons chez nos prédécesseurs des nations anciennes une théorie réfléchie de l’univers, conforme aux conditions qu’exige la démonstration, examiner ce qu’ils en ont dit, ce qu’ils ont affirmé dans leurs livres. Si ces choses correspondent à la vérité, nous les accueillerons à grande joie, et leur en serons reconnaissants. Si elles ne correspondent pas à la vérité, nous le ferons remarquer, mettons les gens en garde contre elles, tout en excusant leurs autres. » (13)
Comme l’avait exprimé Rachid Boujedra, en répondant aux questions d’Amine Zaoui sur la problématique de la modernité : « Nous étions plus moderne que maintenant ».  Garaudy nous donne deux enseignements ; si on veut être moderne, il faut éviter deux choses préconise-t-il : « L’imitation de l’Occident et l’imitation du passé ». Il précise « qu’avec les hommes qui ont eu le génie de résoudre, à partir de la révélation éternelle du Coran, les problèmes de leur époque. Alors que nous ne pouvons résoudre les problèmes de la notre en nous contentant de répéter leurs formules, mais en nous inspirant de leurs méthodes. Revenir aux sources, ce n’est pas renter dans l’avenir à reculons » (14). Cette modernité implique une ouverture d’esprit que Garaudy a toujours défendue ; elle est l’essence même de toute réflexion intellectuelle acceptable car elle nous ramène à la sagesse, à l’expérience et à la méthode.
Mon expérience du marxisme, écrit Garaudy, « m’a appris que le déterminisme selon lequel l’avenir n’est que le prolongement nécessaire du passé, ne pouvait fonder qu’une doctrine conservatrice, à la manière de l’empirisme organisateur de Charles Murasse ; une révolution a plus besoin de transcendance que de déterminisme ». Mon expérience de musulman « m’a appris les exigences, ou plutôt les sacrifices qu’implique la communauté. Tout individualisme, même codifié dans des déclarations des droits de l’homme, ne conduit qu’à la jungle d’égoïsmes affrontés où chacun est le concurrent et le rival de tous ». Mon expérience de chrétien « m’a enseigné que Jésus n’est pas ce Christ tout puisant que l’on déduit de ce que l’on croit savoir que Dieu pour en faire le fils de Yahvé, Dieu des armées et de la vengeance, ou de Zeus qui brandit la foudre. Il nous a au contraire montré, par ses actes, ses paroles et sa mort, que la transcendance peut émerger de l’impuissance même et l’amour : chaque être aimé devient une théophanie, une apparition vivante du Dieu. » (15)
Pour finaliser sa pensée, Garaudy opte pour un dialogue des civilisations après les avoir rappelées, chacune avec sa particularité propre et son apport au patrimoine de l’humanité ; il rappelle les occasions perdues qui pouvaient permettre à l’homme de vivre harmonieusement en dehors de l’esprit de haine et d’indifférence. Il rappelle l’expérience de Joachim de flore (1135-1202) qui refusait la prétention de faire de Jésus le Messie attendu par les juifs, et, par conséquent de faire de ce Christ le fondateur d’une Eglise judaïsée ; il rappelle également les tentatives de Thomas More (1478-1535) qui en suivant le développement de la société anglaise dans son fameux livre L’utopie, critique acerbement le passage de cette société de la féodalité au capitalisme marchand inauguré par l’industrie de la laine. Garaudy n’a pas oublié les tentatives des théologiens de libération en Amérique Latine, réflexion intéressante afin de mettre l’Eglise catholique sur les rails. Sans oublier les penseurs de la Nahda musulmane EL Afghani, Rachid Réda, Mohamed Abdou, Mohamed Iqbal et Ben Badis, Garaudy a précisé la perspicacité de Mohamed Abdou et sa tentative de rénover et lutter contre l’imitation aveugle du passé tout en trouvant une suite logique entre la raison (aql) et la révélation (naql). La raison, écrit Abdou, « n’est pas tenue d’admettre une impossibilité logique… Mais, si dans la prophétie, il y a quelque chose qui semble contradictoire en apparence, la raison doit se dire que le sens apparent n’est pas le vrai. » (16)
Finalement, comme futurologue et visionnaire, Garaudy nous précise que l’avenir est déjà commencé. « L’avenir a commencé le 7 mai 1996 à Pékin. Ce jour là, 34 nations étaient réunies pour participer à la construction du grand pont intercontinental eurasiatique. Une nouvelle route de la soie qui, pendant 14 siècles, avait liée l’Orient à l’Occident et à l’Afrique, non seulement par des échanges commerciaux mais par la fécondation mutuelle des cultures, des sciences, des techniques, et des spiritualités. » (17)

Hammou Boudaoud
24 juin 2012

Références :
(1) Roger Garaudy. Appel aux vivants. Le Seuil, Paris 1979.
(2) Roger Garaudy. Le terrorisme occidental. Al Qalam, 2004.
(3) Roger Garaudy. Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Al Fihrist, Beyrouth 1998.
(4) Roger Garaudy. Grandeur et décadence de l’islam. Afkar, 1996.
(5) Roger Garaudy. Vers une guerre de religions. Desclée de Brouwer, 1995.
(6) Roger Garaudy. Les fossoyeurs : un nouvel appel aux vivants. Archipel, 1992.
(7) Roger Garaudy. Pour un dialogue des civilisations. pp 33,34. Denoël, Paris 1977.
(8) Ibid. p 188.
(9) Roger Garaudy. L’avenir, mode d’emploi. p. 233. Le Vent du Large, 1998.
(10) Ibid.
(11) Ibid. pp 36,37.
(12) Roger Garaudy. Mon tour de siècle en solitaire.  p. 279. Al Fihrist, Beyrouth 1999.
(13) Abou Abid Al Jabiri, « L’islamisme. Pensée politique et sécularisation en pays d’Islam » in Les dossiers de l’Etat du monde. p. 27. La Découverte, Paris 1994.
(14) Roger Garaudy. L’Islam vivant. p 42. Al Fihrist.
(15) Roger Garaudy. L’avenir, mode d’emploi. p. 183-184. Le Vent du Large, 1998.
(16) Roger Garaudy. L’Islam vivant. p 48. Al Fihrist.
(17) Roger Garaudy. L’avenir, mode d’emploi. p. 353. Le Vent du Large, 1998.

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