2 avril 2015

La dimension spirituelle dans l'analyse géopolitique


Thierry de Montbrial
Le livre
Vous venez de publier chez Albin Michel un livre intitulé ''Une goutte d’eau et l’océan" autour du rôle et du poids des spiritualités, en particulier des religions sur les dynamiques géopolitiques d'aujourd'hui. Quels sont les principaux enseignements de celui-ci ?
Cet ouvrage est le fruit d’une réflexion continue sur un temps très long.
Il apparait clairement que le phénomène spirituel, particulièrement religieux, joue un rôle considérable dans les relations géopolitiques actuelles.
Nous n’en avons pas pleinement conscience en France du fait d’une vision quelque peu biaisée car nous sommes dans la logique de la laïcité.

Comment l’expliquez-vous ?
Par deux principales raisons qui sont à la fois liées et distinctes. Sur le plan anthropologique, l’homme a une dimension verticale au-delà d’une dimension horizontale. Il a une sorte d’appel vers la transcendance. Par ailleurs sur le plan ethnologique, la religion constitue plus que jamais un élément identitaire extrêmement fort.

A partir de cette boussole qu’est la spiritualité, est-on en mesure d’identifier les risques géopolitiques auxquels nous sommes actuellement confrontés et de mesurer l’ampleur de ces risques ?

Le terme de risque est en soi ambigu. Nous pouvons supposer que les peuples qui ont une forte identité religieuse sont prêts à se battre pour la défendre. Il y a aussi la manipulation politique de la religion.

La religion musulmane est aujourd’hui particulièrement sur le devant de scène avec Al-Qaïda, Dash, Boko Haram… Est-elle la seule ? 
Nous pouvons déplorer que la religion musulmane soit indéniablement la principale religion concernée aujourd’hui. Depuis la chute de l’empire ottoman, à la fin de la première guerre mondiale, tous les modèles politiques tentés par les pays arabes libérés ont échoué. Ces modèles étaient souvent empruntés des pays occidentaux. Si nous considérons l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie de la famille el-Assad, tous deux avaient tenté de décalquer la vision très européenne du socialisme et de la laïcité. L’Algérie, après son indépendance, s’est inspirée du modèle soviétique.
L’ensemble des modèles ayant débouché sur un dénouement défavorable, un nouveau modèle est à présent recherché sur la base d’une idéologie ancrée dans l’islam. S’en est suivie une volonté manifeste de manipulation perverse de la religion à des fins politiques par des groupes fanatiques avec tous les effets tragiques observés.
Cependant la religion musulmane n’est pas la seule en cause. On a pu relever des dérives en Inde découlant de l’hindouisme.

En quoi cette dimension spirituelle amène-t-elle à un changement d’analyse des risques géopolitiques ?
L’idée que l’on peut évacuer la relation à Dieu des affaires du monde semble fausse. Nous devrions assister de plus en plus à un renouveau des aspirations d’ordre spirituel et donc identitaires.
Entre 1945, la fin de la seconde guerre mondiale, et 1990, la chute du système soviétique, le monde a été complètement figé dans une rivalité est-ouest. Nous avions certes des conflits sous jacents mais ils étaient contenus, si bien que de nombreux observateurs ne les avaient pas tous relevés. Je veux parler par exemple du rejet du système soviétique par les populations musulmanes à l’intérieur de l’Union Soviétique. Les experts renseignés sur ce sujet étaient très peu nombreux.
D’autre part, après la chute des colonisations européennes, les régimes qui avaient remplacé les puissances européennes au Moyen Orient étaient presque toujours des dictatures qui s’inspiraient, comme j’ai pu le mentionner plus haut, des idéologies européennes.

Quel sentiment vous anime aujourd'hui à propos de ces risques ? Comment les voyez-vous évoluer ? Y a t il lieu d'être inquiet ou confiant sur la suite des évènements ?
L’inquiétude est inhérente au genre humain. Avant la chute du mur de Berlin, l’inquiétude ambiante portait sur le déclenchement d’une guerre nucléaire. Celle-ci n’a pas eu lieu. Une nouvelle inquiétude est née au sujet d’une guerre de religion.
Le sujet essentiel n’est pas à mon sens lié au choc des civilisations. Je suis de ceux qui sont convaincus que l’on s’enrichit de la différence. Le dialogue des cultures est un facteur épanouissant.
Le problème est que du fait de la révolution des technologies de l’information et de la communication, un brassage des cultures et des civilisations se produit de manière trop rapide et non maitrisée. C’est cela même qui est à l’origine de frictions et de tensions.
Il est malheureusement à craindre que pour une période de temps prolongée qui peut se chiffrer en décennies, nous soyons contraints à vivre avec le terrorisme qui provoquera des drames locaux et alimentera un malaise permanent ainsi que des hostilités largement artificielles. Les spécialistes de la guerre dénomment cela des guerres de basse intensité. 





« La vocation de l’homme, à mes yeux, est de se tourner vers le beau, le bon et le vrai : le beau, auquel la nature et certains dévoilements humains donnent accès ; le bon qui trouve sa forme accomplie dans l’amour ; le vrai, que chacun doit s’efforcer d’identifier pour ce qui le concerne.
La quête de sens, donc la volonté de tendre vers l’harmonie ou l’unité dans le triangle du beau, du bon et du vrai, est le principe premier de la vie intérieure.
Mon parcours a été principalement de contribuer par la recherche, l’enseignement et diverses constructions institutionnelles à l’édification d’une géo-économie et d’une géopolitique de la paix. Nous ne devons pas nous laisser abattre par le sentiment d’insignifiance, d’inachèvement ou d’imperfection ; ni, à l’inverse, sombrer dans l’hubris et nous prendre pour des dieux. Pour reprendre une phrase de Mère Teresa : “Nous pensons que ce que nous faisons n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Mais il manquerait quelque chose à l’océan sans cette goutte”. »

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Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy