14 octobre 2014

Le projet global de toute une vie, à travers ses tâtonnements, ses reculs et ses chutes. Par Roger Garaudy

Daumier. Huile sur toile.Vers 1868


Le passage d'une philosophie de 1'être à une philosophie de l’acte. C'est le projet global de toute une vie, à travers ses tâtonnements, ses reculs et ses chutes, jusqu’à cette provisoire synthèse.
De PLATON, pour qui la connaissance est le reflet de 1'Etre intelligible et d'EPICURE pour qui elle est le reflet de 1'Etre sensible, à ARISTOTE qui unit les deux approches dans la vision d’une hiérarchie des êtres et de leurs concepts, le fantôme de 1' être et de la chose en soi hante notre culture.
Plus près de nous, DESCARTES réduit 1'Etre à un squelette géométrique, HUME aux sensations. Auguste COMTE fait de la science positiviste 1’enregistrement de données. Les techniques récentes de 1'"information" tendent à assimiler le cerveau humain et son savoir au langage et aux opérations de 1’ordinateur.
Tel est 1'aboutissement de deux millénaires de philosophie de 1'ETRE.


Une conscience critique du XXème siècle, opérant ce passage de 1'Etre à 1'Acte, met en question 20 siècles de culture occidentale: au XXème siècle seulement cesse l’interminable et menteur face à face des choses et de 1'esprit.
Sur tous les plans:
- Dans les sciences, de 1905 à 1915, EINSTEIN a détruit la cage :
    - 1'espace cubique d'EUCLIDE n'est plus la boîte contenant le      monde à notre échelle. Il est relativisé comme cas particulier d'une géométrie plus générale où il n'existe plus d'espace "en soi",
    - le temps linéaire et unique est lui aussi relativisé .
                     De 1910 à 1925, 1a théorie des quantas détruit la conception traditionnelle de particules ultimes. Elle confirme 1'équivalence de la matière et de 1'énergie résumée par EINSTEIN par 1'équation E = MC2.(L'énergie est la masse multipliée par le carré de la vitesse.)
Dès lors chaque être particulier n’était plus une réalité isolée mais un point singulier et fugace, comme une vague dans un océan
d'énergie sans rivage.


En philosophie, le premier qui traça les grandes lignes de ce "nouvel esprit scientifique" (1937), de cette théorie de la connaissance fondée sur 1'acte après le séisme qui avait fait s'effondrer tous les cadres de notre vision traditionnelle de 1'Etre, fut Gaston BACHELARD: "épistémologie non-cartésienne", "géométrie non-euclidienne", "physique non newtonnienne", "chimie non-lavoisienne", mettant en évidence 1'acte de 1'homme, dans la connaissance de 1'objet.
Sa patiente exploration parallèle de 1'acte de création poétique tendait à rapprocher toujours davantage 1'acte d'invention scientifique et 1'acte de création artistique.
Avec BACHELARD les intuitions de KANT et de FICHTE sur "1'imagination constituante" se trouvaient confortées par la science et 1'art du XX ème siècle.
Le "fait" n’était plus le "déjà là", la donnée extérieure à 1'homme, mais ce qui avait été fait par pensées et mains d'hommes.


Les "sciences humaines" - jusque là "sciences inhumaines"; comme le disaient les étudiants de 1968, parce que les méthodes en étaient calquées sur celles des sciences de la nature - durent chercher un nouveau statut si elles prétendaient à une quelconque légitimité.
Déjà Gaston BERGER créait en 1958 une prospective qui n’était pas positiviste comme la "futurologie américaine"  simple extrapolation technologique à partir du présent et du passé mais moyen d'action ne faisant pas abstraction des fins poursuivies. L'avenir n’est pas ce qui sera mais ce que nous ferons.
Ainsi se trouvait relativisée la prétendue "objectivité scientifique" de 1'économie politique à la sociologie, à la psychologie et à 1’histoire.
L'économie politique ne peut prétendre être une science rigoureuse comme la physique: elle est sommée d'avouer ses postulats, sa conception de « l’homo - economicus», c’est-à-dire d'un homme réduit à ses dimensions de producteur et de consommateur et mû par le seul calcul de son intérêt.
Karl MARX n'a pas escamoté le moment du choix, du postulat, et montré qu'il n'y avait de "science exacte" que de 1'homme aliéné.
Il en est de même pour 1'histoire: la conception linéaire du "progrès" est une projection a posteriori, un récit fait par les seuls vainqueurs et tendant à justifier comme "fin de 1'histoire" le dernier système régnant, à la manière du "Discours sur 1'histoire universelle de BOSSUET ", du "Tableau historique des progrès humains" de CONDORCET, de la "Philosophie de 1'histoire" de HEGEL,ou de ses caricatures dérisoires avec "La fin de 1'histoire" de FUKUYAMA.
Le dénominateur commun de ces "synthèses historiques" est de ne retenir du passé que les projets qui ont triomphé, militairement ou politiquement, et d’occulter la création continuée de 1'homme à visage humain dans les oeuvres d’art, annonçant un avenir qui ne s'est pas réalisé, ou des visions de la foi ou de 1'utopie qui n’ontpas triomphé.
La tâche de ma vie fut de chercher le point où 1'acte de foi, 1'action politique, et 1'acte de création artistique, ne font qu'un dans cette "histoire sainte" de 1'humanité que nous avons mission d'accomplir.


Pour les morales et les religions NIETZSCHE dénonce déjà les idéologies de justification de 1'ordre établi à partir des conceptions de "1'être" et du "bien" considérés comme des réalités extérieures à 1'homme et le dominant.
Cette conception oppressive et répressive d'une transcendance extérieure et supérieure à 1'homme a été battue en brèche dès la fin du dernier siècle par Maurice BLONDEL dans sa thèse sur "1'Action"(1895).
Il est significatif qu'elle fut condamnée pour "immanentisme" alors qu'elle n'était que tentative pour "intérioriser" la "transcendance" en faisant prendre conscience à 1'homme, par ce dépassement de ses ambitions personnelles, qu'il est trop grand pour se suffire à lui-même.


Le mythe de 1'Etre est au principe de toutes les philosophies, les politiques et les théologies de domination.
Car il exclut tout dialogue véritable: la prétention dogmatique de s'installer dans 1'être et de dire ce qu'il est (selon 1'expression de SARTRE) conduit inévitablement aux croisades, aux inquisitions, aux intégrismes.
L’illusion de 1'Etre naît dans le sillage de 1’action.
L'image de ce monde est incessamment en train de se faire ou de se désintégrer selon que 1'homme cherche le sens du partiel par référence au tout (lui aussi toujours en naissance et que certains appellent DIEU), ou qu'il abdique sa mission d'homme lorsqu'il déclare absurde le monde et 1'histoire, lorsqu'il renonce aussi au combat pour les changer.
Nous vivons aujourd'hui une phase de destruction, une décadence née du triomphe des appétits partiels, propre au régime de jungle et d'inégalités qu'engendre le monothéisme du marché.
Individualisme, nationalisme, croyance en la supériorité ou 1' élection d'un groupe humain sur les autres, conduisent à un suicide planétaire.
Dans toutes les dimensions de la vie, de 1'économie à la politique et des arts à la foi, un seul combat: celui du sens contre le non-sens, du tout contre les particularismes mortels, pour conduire à cette survie proprement humaine que les uns appellent renaissance et les autres résurrection.

Roger Garaudy
Document de travail non daté.

(le titre est comme d'habitude de l'administrateur du blog)
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy