25 avril 2016

Se mettre "à la place de l'autre" est la condition d'un vrai dialogue



Une longue continuité dans la domination n'a-t-elle
pas créé une continuité perverse ? Autrefois : une
Église, un Dieu, un roi. Aujourd'hui : une culture,
une technique, un ordre mondial.
Hors de l'Église pas de salut. Hors de l'Occident
pas de civilisation. Et toujours : hors de ma vérité,
l'erreur. Toujours un peuple élu : hébreu, chrétien,
occidental.
Dans cette perspective, aucun dialogue n'est possible.
Aucun dialogue entre les religions, car la religion
est l'expression de la foi dans le langage d'une
culture.
Il n'y a de dialogue véritable qu'à l'intérieur de la
foi. Un dialogue interreligieux, bien souvent, est un
dialogue de sourds, puisque chaque religion institutionnelle,
par exemple le christianisme ou l'Islam,
s'estime dépositaire de la vérité absolue. Il n'y a plus
dès lors dialogue, mais controverse, désir de prosélytisme
et de conversion, pour réduire l'autre à sa
propre et unique vérité. La « tolérance » reconnaît
seulement à l'autre le droit à l'erreur, comme condescendance
ou pitié à l'égard d'un infirme ou d'un
malade.
Il n'y a de dialogue véritable que lorsque chacun,
au départ, admet qu'il a quelque chose à apprendre
de l'autre, qu'il est donc prêt à remettre en cause telle
ou telle de ses certitudes. C'est pourquoi celui qui
s'engage dans cet authentique dialogue apparaît parfois
comme un dissident en puissance à l'égard de sa propre
communauté.
Il n'y a de dialogue qu'à partir de la conscience de ce
qui manque dans notre foi, lorsque le dialogue devient
un échange et un partage dans l'expérience de la
recherche commune de Dieu, et donc du sens.
Cet abandon si rare est pourtant la seule forme
possible de dialogue sur l'essentiel : comment accepter
la suffisance à l'égard de la transcendance ? Quelle foi
peut prétendre, comme le font les religions, posséder la
vérité exclusive et totale d'une réalité qui, par son
principe même, déborde, transcende toutes nos expériences
partielles, relatives, des « dimensions » de Dieu,
de celles de l'homme, « fait à son image » comme disent
les chrétiens, « en qui Dieu a insufflé de son esprit » est-il
écrit dans le Coran ?
L'Esprit est en l'homme et en tout être, non comme
leur propriété ou leur intériorité, mais comme le
mouvement qui, à travers la multiplicité et la dispersion
des êtres, les oriente vers le Père en un cycle sans fin :
« Tout vient de Dieu et tout revient à Lui », indique
aussi le Coran.
Cette relation d'intériorité réciproque, ce mouvement
circulaire par lequel passent incessamment l'un dans
l'autre, et s'impliquent mutuellement les trois aspects
de la Trinité, les théologiens chrétiens l'appellent la
« périchorèse ».
Cette prise de conscience de la relativité, de la « non-suffisance»
des perspectives, n'implique nullement un
relativisme ou un éclectisme démobilisateurs. Elle rappelle
seulement la diversité et les richesses inépuisables
des relations à Dieu. Elle permet seulement d'échapper
à l'ethnocentrisme colonialiste qui appelle trop facilement
universelle sa propre culture et sa propre religion.
Elle permet de comprendre qu'une même foi a pu,
s'exprimant à travers diverses cultures, donner naissance
à de multiples religions, et que cette multiplicité
même est une richesse car elle permet, par la fécondation
réciproque d'expériences « religieuses » différentes,
d'approfondir notre propre foi, de prendre conscience
de sa spécificité : de perdre seulement l'illusion que
notre religion est la seule vraie parce que nous ignorons
toutes les autres.
La réalité totale que nous vivons ne peut être saisie à
partir d'une perspective seulement. Nous ne pouvons la
saisir pleinement que si nous savons vivre du dedans
l'expérience des autres.
Plusieurs peintres peuvent s'efforcer de dessiner le
même modèle, placé entre eux, mais aucun tableau ne
sera identique à l'autre. L'un aura reproduit le sujet de
face, un autre de dos ou de profil. Je ne puis juger de la
fidélité de l'image à partir d'une perspective unique,
mais seulement à partir de la perspective propre à
chaque participant.
Il en est de même pour les sagesses et les religions :
chacune a essayé de traduire son expérience du sens de
la vie ou de l'Un, en fonction d'une culture particulière,
d'une histoire et d'une civilisation. Cette multiplicité et
cette relativité des « prises de vue » sur le divin n'exclut
nullement la valeur absolue et unique de ce qui est visé
et dont l'inépuisable totalité ne peut être saisie par
personne.
Il ne s'agit pas de « tolérance », ce qui implique un
certain mépris à l'égard des « déviants » par rapport à
un modèle unique de culture, de sagesse ou de foi, mais
de respect envers des expériences, différentes des nôtres,
d'une présence qui nous dépasse. Un dialogue ne peut
conduire à une fécondation réciproque que si chacun
accepte loyalement de « se mettre à la place » de
l'autre, donc à retrouver son angle de vue, la perspective
propre à partir de laquelle il a essayé d'exprimer
son irremplaçable expérience.
Ceci exclut le parti pris de conversion : ne pas
demander au chrétien de devenir bouddhiste, ni au
musulman de devenir chrétien. Mais aider le bouddhiste
à devenir un meilleur bouddhiste, le chrétien un
meilleur chrétien, le musulman un meilleur musulman.
« Meilleur » signifiant : capable d'approfondir sa propre
foi, sa propre saisie de Dieu, en l'enrichissant de
l'expérience des autres hommes de foi.

Roger Garaudy, extrait de « Les fossoyeurs. Un nouvel appel aux vivants »

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Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy