24 août 2015

"La tâche de la philosophie est de dévoiler la vérité et de veiller à l’intégrité de l’homme"


Alain Badiou à propos de la question juive et de l’Etat d’Israël

 

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Se retrouver dans un colloque, c’est être convoqué pour écouter des professeurs et des chercheurs maîtrisant les sujets qu’ils se proposent de traiter. Mais à côté d’eux se dissimulent parfois certains qui préfèrent détourner les auditeurs en se dissimulant derrière les compétences et la rigueur dont ils sont censés être détenteurs.
C’est précisément ce que j’ai pu constater lors du colloque des 31 mai et 1er juin 2007 sur la sociologie historique de l’antisémitisme culturel. Il suffit apparemment d’être protégé par un poste dans l’enseignement supérieur et attaché à un groupe de pouvoir pour se mettre, hélas !, à parler de mauvaise foi devant les étudiants, les professeurs et les invités, en se targuant d’une profonde connaissance philosophique qu’on n’a visiblement pas.
Ce genre de personne va jusqu’à contester des ouvrages comme Circonstances 3. La question du mot « juif » d’Alain Badiou, et à attaquer cette publication avec des accusations ad hominem, tout cela pour semer l’équivoque et désorienter l’esprit des gens à propos d’une pensée et d’une œuvre profondément critiques et vigoureuses par leurs positions philosophiques et politiques.
Cela constitue une offense pour ceux qui consacrent leur vie à l’étude de ce que l’on appelle la Philosophie. Je ne dis ici rien de bien nouveau : rappelons-nous que, depuis les sophistes, la persuasion est inscrite comme pensée et fait son travail dans les esprits de l’époque. Dans la France d’aujourd’hui, cela vient nous confirmer que la recherche de la vérité et l’orientation pour l’existence de la philosophie continuent d’être attaquées. 
Il est pénible que ces nouveaux sophistes entreprennent de dénaturer les propos tenus dans ce livre par Alain Badiou à propos de la question juive et de l’Etat d’Israël, de trahir l’esprit même du livre. Cette manière de décortiquer, d’adopter les mœurs d’un petit journaliste sélectionnant à sa convenance les parties d’un texte de manière à bâillonner et dénigrer les positions personnelles de Badiou sur tous ces points témoigne d’une violence systématique contre l’esprit du livre, violence qui laisse bien voir qu’il ne s’agit pas alors de rebondir sur la pensée de l’auteur mais bien de semer la confusion pour faire ensuite passer un message de haine et de rancune sur les questions qui tiennent à cœur aux juifs et à l’humanité entière.
Je ne prétends pas faire ici une étude détaillée du livre de Badiou mais simplement présenter ses fondements et, par là, relever l’importance de son œuvre dans un temps où l’esprit d’extrême-droite vise à effacer l’esprit de 68, et même celui des Lumières, en vue d’encourager les guerres, de ravager les droits des plus faibles et des plus démunis, et tout ceci en promouvant ces médias et ces pseudo-intellectuels qui travaillent à l’anéantissement de notre planète, des peuples et de leurs cultures.
Je parlerai donc des trois aspects qui me semblent à considérer dans ce recueil :
  1. L’engagement et la responsabilité politique de Badiou dans cette affaire.
  2. La pertinence et l’organisation des textes philosophiques et artistiques pour élucider la problématique.
  3. La position philosophique d’Alain Badiou en relation au corpus de la pensée.
Badiou est très clair quand il indique que l’unité de son recueil tient à un point limite qui unifie l’universalisme en surmontant toute injonction à la sacralisation des noms communautaires, religieux ou nationaux. Ainsi, dès le début, il annonce une voie pour que le ressentiment du peuple juif ne le fasse pas cheminer vers la guerre. Loin de nier la souffrance et les morts pendant l’extermination nazie, il critique le ressentiment et la haine qui font en sorte que de nouvelles méthodes encourageant la destruction de la Palestine se mettent en place. Sa position personnelle n’admet pas qu’au nom des victimes de l’holocauste perpétré par l’Allemagne nazie s’instaurent un impérialisme et un colonialisme de l’Etat israélien qui permettraient d’accepter et faciliter les crimes contre les Palestiniens : « J’affirme qu’à mes yeux, la politique de conquête, de liquidation physique des Palestiniens, de massacre de lycéens arabes, de maisons dynamitées, de tortures, que mène aujourd’hui l’Etat d’Israël, est la plus grave menace qui puise peser sur le nom des juifs »[1].
Sa critique tout au long du texte laisse voir qu’il est contre le militarisme, l’invasion et le massacre sous prétexte de l’identification d’un peuple qui comme victime pourrait légitimer les pires atrocités. Il ne s’agit pas pour lui d’encourager la vengeance mais une possible réconciliation des juifs avec leur passé et avec les Palestiniens.
La question dans ce livre n’est donc pas de nier l’identité juive, loin de là, ni non plus l’extermination du peuple juif pendant les guerres, mais de comprendre qu’il n’est pas question de continuer à propager la destruction au nom du peuple juif (lequel est répandu dans toute la planète).
Justement son orientation philo-politique se retrouve dans des textes où l’art met en œuvre sa puissance, par exemple celle d’agir sur l’imaginaire, comme une forme de thérapie contre le ressentiment que l’extermination a pu laisser. Ce qui est tout à fait intéressant dans le propos de sa pensée, c’est de mettre en place un nouveau sens de la question de l’Etat juif en montrant la tâche de l’imaginaire sur la subjectivité et les consciences. Par exemple, en parlant du film de Udi Aloni l’Ange du lieu, il montre l’espoir d’un nouveau brassage entre le peuple juif et le peuple palestinien : « Le film croit en la possibilité de trouver dans la situation quelque chose qui soit pour tous un symbole existentiel de paix […] Ce n’est pas la forme classique que semble imposer la situation : résistance, combat, agression. Comme Udi n’est pas un simple pacifiste, il sait aussi bien que moi qu’une nouvelle conception politique à propos des situations conflictuelles ne se trouve pas du côté de la vieille idée qui consiste à se battre sans trêve pour déboucher sur la victoire finale ou la mort. Il s’agit de trouver un autre chemin. Dans le film nous pouvons voir que l’art, les chanteurs et l’amour sont des déterminations immanentes de la conception réelle d’une transformation politique de lieu. L’écart qui sépare révolte et dieu faible est celui où de nouveaux moyens permettent d’accéder à un nouveau lieu »[2].
L’imagination agit avec la charge affective de l’art et permet de créer un réel où la reconstitution de la subjectivité soit possible. Ce réalisme de l’imagination constitue une nouvelle source de valeurs où l’esthétique et l’éthique sont présentes.
  
Dans le fragment « la destruction des juifs d’Europe et la question du Mal » extrait du livre l’Éthique, essai sur la conscience du mal, la question de l’éthique aborde l’exemple du nazisme contre la reprise sous le nom de « juif » de la terreur et de la violence. La notion de simulacre s’oppose à l’éthique des vérités car le simulacre contient le Mal en brisant un universalisme qui conduit à un nouveau topos de l’éthique au-delà des particularités mesquines. Une opposition à la question du Mal comme stratégie du simulacre convient à la question de favoriser les attaques ou n’importe quelle autre forme de violence. « Le simulacre “révolution national-socialiste” a induit de telles nominations, en particulier “juif”. Mais la subversion du simulacre au regard de l’événement vrai se poursuit dans ces noms. Car l’ennemi d’une vraie fidélité subjective est justement l’ensemble fermé, la substance, la communauté. C’est contre ses inerties qu’on doit faire valoir le tracé hasardeux d’une vérité et de son adresse universelle. »[3]
C’est dans la figure de Saint Paul que Badiou voit la fondation de l’universalisme. Paul fonde l’universalisme en proclamant la vérité « de la fable de la résurrection ». Cela intéresse la direction de la pensée et celle de l’humanité. Pour la pensée car il ne s’agit pas de produire des vérités universelles, mais de les organiser de façon synthétique par son remaniement de façon à produire une nouvelle Vérité, cette fois-ci par la foi. Pour ce qui est de la conséquence éthique pour l’humanité, cet universalisme condense la force du « transcendant » qui nous rassemble fraternellement : « Juif entre les juifs, et fier de l’être, Paul ne veut que rappeler qu’il est absurde de se croire propriétaire de Dieu, et qu’un événement, où il est question du triomphe de la vie sur la mort, quelles que soient les formes communautaires de l’une et de l’autre, active le “pour tous” dont l’Un du monothéisme véritable se soutient. Rappel où, une fois de plus, le Livre sert à la subjectivation : “Il nous a appelés, non seulement d’entre les juifs, mais encore d’entre les païens, selon qu’il le dit dans Osée : ‘J’appellerai mon peuple celui qui n’était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n’était par la bien-aimée’.” (Ro.9,24) »[4].
Ce juif est alors porteur d’un message de rassemblement au delà de n’importe quelle religion qui puisse banaliser le rapport de cohésion entre les peuples avec leurs traditions, leurs cultures et leurs mythologies. Ici l’important n’est pas de parler de Saint Paul, le chrétien, mais de celui qui fonde ce processus de subjectivation où l’universalisme permet de créer l’indivisible reconnaissance d’autrui. La communauté n’est plus isolée, elle triomphe des particularités et des singularités en intégrant les peuples.
La figure de Saint Paul est assez controversée car autoritaire, elle pourrait être interprétée comme celle qui fonde avant tout une forme d’adhésion à un pouvoir. Mais derrière Saint Paul et la fondation de l’Eglise, ce qui est présent c’est l’élargissement du peuple de Dieu qui n’est plus un peuple mais « toutes les nations ». A l’intérieur d’Israël et plus encore à l’intérieur du « mot juif », nombreux sont ceux qui voudraient cette universalisation.
L’œuvre de Badiou est donc porteuse de controverse politique car, en élucidant les portées du mot « juif », le philosophe pousse le présent tétanisé des formes stérilisées de haine, de violence et de ressentiment là où la vie et l’espoir des peuples sont possibles malgré une vague énorme qui cherche à écraser les orientations pour l’existence dans le temps présent.
La critique en philosophie est l’être de son fondement, car la tâche de la philosophie est de dévoiler la vérité et de veiller à l’intégrité de l’homme : l’unique combat qu’à mon avis la pensée doit mener sans jamais céder !
Post-doctorante de philosophie à Paris 8.
Paris, le 4 juin 2007


[1] Alain Badiou. Circonstances, 3. Portées du mot « juif ». Lignes. 2005, p.25.
[2] Ibid., p. 81 et 85 (souligné par l’auteur).
[3] Ibid., p. 41.
[4] Ibid., p. 65 et 66.

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