15 février 2015

"Toute philosophie...est une métaphysique du bonheur, ou bien elle ne vaut pas une heure de peine". Alain Badiou



L'être-heureux du sujet... réside dans sa découverte, à l'intérieur de lui-même, de sa capacité à faire quelque chose dont il ne se savait pas capable. Tout le point est ici dans le dépassement - au sens hégélien, Aufhebung - à savoir, passer outre la limite apparente en découvrant qu'en elle-même se tient la ressource de son franchissement. En ce sens, tout bonheur est une victoire contre la finitude.
Il faut introduire ici une distinction tranchée entre « bonheur » et « satisfaction ». Je suis satisfait quand je vois que mes intérêts d'individu sont en conformité avec ce que le monde m'offre. La satisfaction est donc déterminée par les lois du monde et par l'harmonie entre mon moi et ces lois. En dernier ressort, je suis satisfait quand je peux m'assurer que je suis bien intégré dans le monde. Mais on peut objecter que la satisfaction est en réalité une forme de mort subjective, parce que l'individu, réduità sa conformité au monde tel qu'il est, est incapable de devenir le sujet générique qu'il est capable d'être.
Dans un processus d'émancipation, nous expérimentons le fait que le bonheur est la négation dialectique de la satisfaction. Le bonheur est du côté de l'affirmation, de la création, de la nouveauté et de la généricité. La satisfaction est du côté de ce que Freud appelait la pulsion de mort, la réduction de la subjectivité à l'objectivité. La satisfaction est la passion de chercher et de trouver la « bonne place » que le monde offre à l'individu, puis d'y demeurer.
C'est là pourquoi tout ce texte parle de la relation étroite qui existe entre le bonheur et la subjectivation d'un processus post-événementiel d'émancipation (politique), de création (artistique), d'invention (scientifique) ou d'altération - au sens du devenir-autre-en-soi-même - (l'amour).
Donc changer n'est pas obtenir un résultat. Le résultat réside dans le changement lui-même.
Cette vision peut sans doute être interprétée à un niveau plus général : le bonheur n'est pas la possibilité de la satisfaction de chacun. Le bonheur n'est pas l'idée abstraite d'une bonne société dans laquelle chacun est satisfait. Le bonheur, c'est la subjectivité d'une tâche difficile : se débrouiller avec les conséquences d'un événement et découvrir, sous l'existence terne et morne dans notre monde, les possibilités lumineuses offertes par leréel affirmatif, dont la loi de ce monde était la négation cachée. Le bonheur, c'est de jouir de l'existence puissante et créatrice de quelque chose qui, du point de vue du monde, était impossible.
C'est un choix, le vrai choix de nos vies. C'est le vrai choix concernant la vraie vie.
Le poète français Arthur Rimbaud a écrit : « La vraie vie est absente. » Tout ce que je tente ici d'affirmer se résume à ceci : c'est à vous de décider que la vraie vie est présente. Choisissez le nouveau bonheur, et payez-en le prix !

Alain Badiou
Métaphysique du bonheur réel, pages 53 à 55 extraits
PUF, 2015

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