30 décembre 2014

Yehudi Menuhin: "Défense du sacré". Roger Garaudy: "On peut vivre autrement"



A la veille du XXIe  siècle, la mort vient d'arrêter le plus grand coeur du monde: Yehudi Menuhin a exprimé, dans le langage le plus universel, celui de la musique, ce qu'il y a de plus intime et de plus grand en chacun de nous: le désir et l'appel de l'unité humaine.

Il fallait un grand artiste, visionnaire et créateur, pour nous dire qu'on peut vivre autrement.

Ce fut son dernier message, celui de sa vie entière, au nom de l’universalisme des grands prophètes d'Israël.

Quand il fut nommé Lord par la reine d'Angleterre, Yehudi Menuhin eut l'audace et la grandeur d'ouvrir, devant la Chambre des pairs, le débat fondamental de notre époque que les hommes politiques n'abordent jamais: il montra que tous nos problèmes économiques, politiques, pédagogiques, étaient d'abord des problèmes religieux : ils posaient la question préjudicielle de la fin dernière de nos vies personnelles comme de notre commune histoire.

Dans le monde fut imposée une idéologie occidentale selon laquelle l'économie et la science avec sa technostructure doivent régner, occultant ce problème central, certains prétendaient voir « la fin de l'histoire ». Or ce monothéisme du marché et cette technostructure nous conduisent à la faillite d'un « monde cassé » entre une minorité de plus en plus étroite de nantis et une majorité croissante d'affamés, de chômeurs, ou d'exclus, et à la destruction de la nature par l'épuisement des ressources naturelles ou à leur pollution.

Une telle conception du monde implique que l'homme n'est qu'un faisceau de besoins naturels ou artificiels que le marché et la technique pourraient satisfaire.

Le grand message salvateur de Yehudi Menuhin, dominant ce vacarme insensé, ne pouvait demeurer enfoui dans la poussière d'un Journal Officiel ou des Archives de la BBC.

Ce document public unique devrait faire vibrer le coeur de millions d'hommes, comme autrefois les cordes de son violon, pour l'éveil de tous ceux qui pensent que la vie a un sens divin et qu'ils ont pour tâche de l'accomplir.

Il appartient à tous ses héritiers spirituels, à tous ceux qui l'ont aimé, d'essayer, avec crainte et tremblement, d'apporter à son appel au moins de partielles et provisoires réponses, afin que cette voix chantant seule sur la montagne, éveille des rumeurs dans l'ombre des vallons.
Roger Garaudy
Menuhin et Garaudy à Cordoue



Défense du sacré. Par Yehudi Menuhin (*)
La vie n'a pas été créée dans sa plénitude une fois pour toutes. Seuls les fondamentalistes peuvent croire cela, et c'est pourtant dans les Écritures. On a donc besoin d'une nouvelle religion fondée à la fois sur les valeurs et les vertus éternelles -sur le concept d'unité totale - impliquant l'interdépendance de toutes les parties (continuité, éternité, infinité). Et sur l'inévitable et perpétuel changement, l'adaptation à l'énergie en mouvement avec ses exigences d'équilibres toujours nouveaux entre des vitesses, des températures, des directions, des pesanteurs, des pressions, des espaces, sans cesse changeants. Une religion en harmonie avec la science et l'expérience contemporaines.
L'extraordinaire phénomène de la vie se produit lorsque l'équilibre des forces, des températures, des vitesses, etc. atteignent un haut degré de permanence, dans un champ très étroit entre les extrêmes, compatible avec les exigences du milieu propre aux cellules vivantes.
L'homme est, par définition, un animal religieux. Dieu n'a point de repos, (je doute même qu'il ait fait exception pour le dimanche) et comme la vie naît à partir d'un riche limon de matière, jusqu'au choix d'alternatives toujours plus nombreuses, fondé sur la mémoire des causes et des effets, de la conscience et de l'imagination, ont pris naissance, en l'homme, les problèmes clés de la philosophie et de la religion: comment et pourquoi ?
Mais la vanité de l'homme est telle qu'il doit avoir, qu'il doit connaître les réponses. Aucun homme qui se respecte ne peut admettre qu'on le soupçonne d'ignorance, même si à partir des sources lointaines de la mémoire de l'espèce, d'une imagerie chimérique, il fabrique une histoire qui ne repose sur aucune preuve, une histoire invraisemblable, et même absolument fausse.

Ces interprétations arbitraires des inaliénables philosophies et religions qui nous sont propres, sont celles des religions actuelles, comme celles de tout le passé. Elles ont toutes le même fonds : ce besoin de comprendre, cette foi en un ordre plus haut, que nous pouvons seulement révérer, respecter, honorer, craindre, flatter, pour lui consacrer des sacrifices et des prières, et l'implorer comme un pouvoir, tel que le feu, un volcan, le soleil, un esprit, peut être un vieil homme ou un roi siégeant sur son trône - quelque chose de semblable à nous, qui sait, qui a un but- et dont nous sommes les serviteurs. Une divinité omnisciente qui sûrement connaît le comment et le pourquoi. Si nous pouvions gagner ses bonnes grâces, nous serions pour toujours protégés et gratifiés, chacun dans le paradis de con choix, comme dans ces « refuges célestes » des riches de Floride.
Naturellement nous savons déjà comment IL nous a créés, comment nous sommes arrivés à l'existence, et forcément chaque interprétation, chaque religion, chacun de ces mythes fascinants est différent mais aucun d'eux ne peut expliquer qui a créé Dieu, car si c'est LUI qui nous a faits, il est sûr que nous ne pouvons pas l'avoir fait ou inventé.
Et pourtant voilà ce qui est arrivé. Chacun de ces mythes a servi à renforcer la structure économique, sociale, culturelle, de ses adeptes, des croyants. Tous les rois ont été désignés, ont reçu l'ordination et l'onction des grands prêtres, vicaires de Dieu sur la terre, qu'il s'agisse du culte du soleil chez les Aztèques, qui croyaient que le sang des vierges était essentiel pour se concilier le soleil couchant - rouge lui aussi – afin d'assurer le lever du soleil le matin suivant, ou n'importe quel autre Roi qui, une fois consacré et choisi par son peuple à la suite de quelque grande conquête, invoquait les Dieux pour leur conférer sa propre autorité absolue. Cependant, là où existe une institution tempérée, maîtrisée, domestiquée pour ainsi dire - et je parle de la monarchie constitutionnelle - elle peut être défendue avec amour et fermeté par le couplage de la tradition et de l'hérédité.
Mais, ceci dit, si beaux, si chargés de sens, vraiment symboliques, que soient les mythes religieux de la création, quelle que soit la splendeur des oeuvres religieuses, de la musique, de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, de la littérature, si vrais qu'ils apparaissent dans les diverses cultures du passé, et quels que soient les progrès qu'ils ont fait dans l'art de formuler des rites toujours plus abstraits de culte, compatibles entre eux, ils n'ont pas encore exprimé une foi qui puisse être acceptée par les autres religions, qui les réconcilie avec elles et qui les réconcilie entre elles.
Dans l'évolution de l'histoire de la religion, il est parfaitement clair que nous passons de vérités figées et arbitraires à une vérité plus vivante, qui prenne conscience du changement de l'être éternel, c'est-à-dire de l'unité du tout, de la somme totale d'énergie, de volonté, de but, qui demeure une constante, alors que les milliers de relations entre les parties sont dans un flux incessant.
Je crois que chaque cellule, chaque parcelle de la matière, organique ou inorganique, est habitée, inséminée d'éternité et d'infinité (la force de liaison) qui, chez l'être humain, conduit à des projets, à des visions, à des utopies, à ce puissant courant qui se manifeste lorsque l'infini et l'éternel se traduisent matériellement en un pouvoir, soit dans les créations de l'art, de la technique, de la pensée, de l'harmonie sociale, de l'éducation, de la science, de l'intelligence et de la production de la beauté, de la connaissance et du service, en un mot dans une manière créatrice de vivre : cela seul peut justifier la vie que les hommes servent comme un idéal de ces valeurs éternelles présentes partout en nous-mêmes et dans notre environnement.
C'est vraiment là ce que nous tenons pour sacré. Voudrions-nous rendre un culte à des monstres ?
Courons-nous le danger de nous prosterner devant le « succès » ou un pouvoir temporel dominant nos propres vies et celle des autres et nous conduisant à la guerre et à ses boucheries ?

Je suis convaincu que notre monde nouveau exige une nouvelle formulation des valeurs sacrées, une nouvelle conception de la religion, parfaitement compatible avec les principes
du culte et de la prière, mais exprimée de manière nouvelle pour les autres, pour nous sentir responsables les uns des autres et de la nature vivante qui nous entoure. Reconnaître avec humilité notre ignorance, l'orgueil aussi de nos savoirs qui ne cessent de croître, de notre pouvoir de créer un monde plus juste, de rejeter des réflexes archaïques, de fausses ambitions, d'idées des désirs pervers pour notre civilisation.
Nous devons cultiver à la fois harmonie et courage, conserver une divine intolérance pour l'intolérable, pour la destruction des espèces, pour la pollution de l'air et de l'eau comme du corps et de l'esprit. Nous devons préserver la sainte intolérance des croisades contre le racisme, et contre toute espèce de supériorité s'exprimant dans le mépris et l'exploitation des enfants, des autochtones, des communistes, des capitalistes, des juifs, des protestants, des catholiques, des illettrés, ou de toute autre communauté.
Nous avons le devoir d'être tolérants envers ceux qui enseignent, protègent, aident.
Cet acte de foi doit constituer une part inaliénable de notre nouvelle religion : le protecteur a la responsabilité, le protégé a le droit. Le puissant, l'enseignant, celui qui a l'information, le spécialiste, le chirurgien, ou même le chauffeur ou le cuisinier, ont la responsabilité tandis que le passager, l'invité, le malade, le pauvre, ont le droit. Mais aussi ont leur responsabilité.
La valeur d'une personne ne dépend pas du fait qu'il a un emploi ou qu'il est chômeur. Toute personne a son importance et a des titres égaux aux droits et aux responsabilités.
Les droits comportent le droit à une éducation pour toute la durée de la vie, le droit à être logé, nourri, habillé, à avoir des loisirs, des préférences (musique, théâtre, sport, vacances, transports, temps libre) pour autant que l'individu ne porte pas tort à lui-même, à sa famille, à ses voisins, à la société. S'il le fait, la société doit être protégée et le coupable aidé.
La responsabilité implique le devoir d'aider, de servir, d'enseigner, d'apprendre, de travailler en échange du travail des autres.
La liberté, au delà de ces droits et de ces responsabilités, si l'individu le désire, est d'élever l'échelle de la réussite aussi haut que possible, avec autant de liberté, d'imagination et de force que le talent et l'ambition de chacun peut en assumer.
Telle est la religion : l'économie, l'ordre social, la vie créatrice, les arts, les techniques et l'éducation réunis en un seul projet de pensée et d'action.

Yehudi Menuhin
Extrait reproduit dans "Le 21e siècle. Suicide planétaire ou résurrection ?"
(*) Le grand violoniste fut jusqu'à sa mort le 12 mars 1999 un ami fidèle de Roger Garaudy. NDLR
 

Pour acheter le livre: http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=9842

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy