18 janvier 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (9). In cruce salus. Dieu premier servi. La seule tristesse au monde. Le voyage de Terre Sainte

25. In cruce salus (p.67-68)

    Le président Senghor me prenait pour un jésuite. Le père Goreux, Jauchois comme moi, mon père dans l’esprit, regrettait que je ne fusse pas Jésuite. Dans le catalogue de l’exposition « Zaïre » au Botanique, je suis qualifié de Jésuite. Il n’est donc pas inutile de me demander pourquoi je ne suis pas Jésuite, mais Croisier. A vrai dire, je devrais renvoyer la question à la Providence. Si je n’avais pas fait mes études au Collège Sainte-Croix de Hannut, contrairement aux garçons de mon village qui allaient à peu près tous vers Jodoigne, que serais-je devenu ?

    Ayant décidé un beau jour (c’était en troisième latine) de devenir prêtre et professeur, je trouvais normal que ce fût là où j’avais passé mon adolescence. A l’époque, je ne savais rien des Croisiers. Aujourd’hui, je suis heureux d’appartenir au seul ordre religieux qui soit originaire de chez nous. Y a-t-il un nom plus familier aux Wallons que celui de « Croisiers » à Huy, Namur, Liège ou Tournai ? Je suis heureux également d’être issu d’un des courants mystiques les plus féconds que l’Europe ait connus. Nos régions de Sambre et Meuse, aux XIIe et XIIIe siècles, éyaient de véritables « vallées sacrées » où vécurent Julienne de Cornillon , Isabelle de Huy, Eve de Saint-Martin , Marie d’Oignies  et combien d’autres saintes femmes. L’art mosan (je pense aux fonts baptismaux de Renier de Huy  et au trésor d’Hugues de Walcourt) rayonna dans toute l’Europe. Notre reliquaire de sainte Odile  qui date de 1292 est la plus ancienne peinture sur bois qu’on ait conservée du pays de Liège. Les Croisiers, d’ailleurs, n’étaient pas tellement inconnus. Nous figurons dans le testament de saint Louis qui nous a appelés à Paris, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, ainsi que dans La vie de saint Louis, par le sire de Joinville , chef-d’œuvre de notre littérature médiévale.
    « Revint une autre manière de frères, qui se faisaient appeler frères de Saincte Croiz, et portant la croiz devant leur piz (poitrine) et requistrent au roy que il leur aidast. Le roy le fist volontiers et il les hébergea en une rue, appelée le quarre-four du Temple, qui ore est appelée la rue de Saincte Croiz. »
    Enfin, pendant tout le XVe siècle, la vocation des Croisiers de Liège et de Huy, copistes renommés, consista à mettre l’écriture au service de Dieu.
    Certes, après coup, il m’eût été agréable de faire partie de la « Compagnie de Jésus », mais, alors que d’autres sont Bénédictins, Dominicains ou Chartreux, du nom de leur fondateur ou de leur fondation, je ne suis pas fâché de me référer directement à la croix du Christ, c’est-à-dire à l’essentiel. J’ai connu, à maintes reprises, la tentation de me retirer dans un monastère ou de m’enfuir comme Charles de Foucauld . Peut-on souhaiter meilleur idéal que celui proposé par nos vieux auteurs ?
    «  Le Croisier doit être pauvre parce qu’il est le frère du pauvre Crucifié et parce que le Christ en croix était totalement dépouillé. Il doit être obéissant en crucifiant sa propre volonté comme Jésus sur la croix s’est offert au Père en victime volontaire. Il doit avoir un grand amour pour les hommes, même pour ses ennemis, parce que tous ont été purifiés par le même précieux sang de Jésus-Christ. Il doit être patient et doux parce que le Christ sur la croix n’a jamais élevé un seul mot d’impatience contre ses bourreaux. Ainsi, il doit porter en son corps les marques de la passion du Christ et être attaché à la croix avec le Christ. »
    In cruce salus. Dans la croix, le salut. Violaine dans L’annonce faite à Marie , nous demande de ne pas charpenter notre croix, mais d’offrir joyeusement celle qui nous échoit. Ainsi soit-il.



26. Dieu premier servi (p.69-71)

     J’ai voulu que cette devise de Jeanne d’Arc figurât sur mes images de première messe, avec le Christ de Rouault . Ce fut la raison profonde de ma vocation sacerdotale. Près de trente ans après, il m’arrive de me demander comment j’ai pu prendre cette décision téméraire. Il me serait si doux, maintenant, d’avoir fondé une famille et de connaître, comme Victor Hugo, la joie d’être grand-père . J’aurais vécu, autrement qu’en imagination, cette extraordinaire expérience de l’amour, telle qu’elle m’apparaît dans Partage de midi . L’aurais-je mieux réussi, humainement, que Mésa et Ysé ?
     Une force incompréhensible m’a toujours poussé, dès l’instant où j’avais décidé de me faire prêtre. Et cette force ne m’a jamais lâché. Il doit y avoir beaucoup d’orgueil et beaucoup d’amour-propre dans ce que je me représentais comme une offrande. « Dieu premier servi ! » Aujourd’hui, alors que je n’ai jamais possédé une femme, mais que j’ai pu, au travers de combien de contacts et de lectures, me faire une idée de ce qui reste la plus exaltante aventure humaine, je puis dire que je ne regrette rien et que je peux enfin, en pleine connaissance de cause, assumer ma vocation.
     Entre Dieu et le Christ, d’une part, et le monde, d’autre part, pouvait-il y avoir une seconde d’hésitation, fût-ce au prix de la tendresse humaine ? Fût-ce au prix de la poésie qui m’avait saisi très tôt ? N’ai-je pas écrit, le 19 octobre 1949, plusieurs années avant mon ordination, quelques vers dont je mesure seulement aujourd’hui la pleine signification :

Aux voix de la Muse
Vais-je renoncer ?
Dans la nuit qui fuse
Vais-je m’affaisser ?
M’enliser, me taire ?
Rejoindre Rimbaud ?
Mourir solitaire ?
Plutôt le tombeau !

Aux voix qui m’accusent
Vais-je renoncer ?
Dans la nuit des muses
Vas-tu m’enfoncer ?

     J’ai connu, pendant deux ou trois années, une véritable démangeaison d’écrire, une fièvre qui ne s’est dissipée que pour m’aider sans doute à franchir le pas décisif. Dieu premier servi ! Je ne parvins plus (jusqu’en 1972) à écrire un seul poème digne de ce nom. Stimulé par la rencontre de Pieter van der Meer de Walcheren , je courus allègrement, sans l’ombre d’un doute, sur le chemin qui conduisait à l’ordination. « Si l’on t’offre le sacerdoce, écrit Charles de Foucauld , une de mes grandes fréquentations de l’époque, si je te l’offre par une bouche, par une voix autorisée, reçois-le donc, non pour toi, mais pour moi, parce que c’est le moyen pour toi de me procurer la plus grande gloire…gloire bien plus grande que ce que tu peux faire par tes œuvres, puisque c’est m’offrir non des œuvres humaines, mais Dieu même, c’est m’offrir l’infini au lieu du fini. »
     « Dieu premier servi ! » est une des réponses de Jeanne d’Arc à ses juges. Jeanne d’Arc, quelle destinée ! J’aurai trop peu de mes jours et de mes nuits pour m’eniver des réponses de cette petite paysanne, livrée aux bêtes. Au complice de l’évêque Cauchon, Jean Beaupère qui l’interrogeait sur son état de grâce, elle fit un jour cette réponse : « Si je ny suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si l’y suis, Dieu m’y veuille tenir…item, dit que, se elle sçavoit qu’elle ne fust en la grace de Dieu, qu’elle seroit la plus dolente du monde. »
Rien de plus sublime, parmi les trésors de la langue française, que la minute des interrogatoires de Jeanne la pucelle, d’après le réquisitoire de Jean d’Estivet  et les manuscrits d’Urfé  et d’Orléans . Tantôt elle désarme les plus rompus des théologiens, comme dans le piège de l’état de grâce, tantôt elle fait preuve d’humour par des réparties bien françaises. A l’un des juges de Poitiers, au fort accent limousin, qui lui demandait quel langage parlaient ses voix, elle répliqua avec malice : un meilleur français que le vôtre !
     Jeanne a fasciné le monde entier. C’est comme si, de nos jours, une petite fille de rien du tout se présentait à l’O.N.U. pour mettre de l’ordre dans les affaires du monde. Le miracle, au XVe siècle, est qu’elle fut écoutée par l’armée, par le roi, par Dieu. L’album de Régine Pernoud , aux éditions du Seuil, est magnifique à cet égard. Que de « Jeanne d’Arc » illustres au cinéma : Falconetti dans le chef-d’œuvre de Carl Dreyer , Ingrid Bergman dans le Joan of Arc de Victor Fleming , Jean Seberg dans Le Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson  et, parmi beaucoup d’autres, la dernière en date, une Russe, Ina Tchourikova, dans le Début de Gleb Panfilov . Mais j’ai un faible pour les « Jeanne d’Arc » du théâtre ; Die Jungfrau von Orléans de Schiller , Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Péguy , Saint Joan de Bernard Shaw , Die heilige Johanna der Schlachthfe (Sainte Jeanne des abattoirs) de Bertold Brecht  et surtout Jeanne au bûcher de Paul Claudel .
     Personne n’a un plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’il aime (Jeanne au bûcher)



27. La seule tristesse au monde (p.73-74)

    La seule tristesse, selon Léon Bloy , est celle de ne pas être des saints ! J’en ai une autre qui est peut-être la même. Enseigner, éduquer, vivre en contact quotidien avec les jeunes, voilà bien une des plus merveilleuses parmi les aventures humaines. Quand on regarde en arrière, au bout de quelque trente ans et qu’on voit, autour de soi, des professeurs, des écrivains, des militaires, des fonctionnaires, des prêtres qui, manifestement, ont été plus ou moins marqués par votre empreinte, on ne peut s’empêcher de penser au Fils du Temple de Marcel Lobet  : « Mon souvenir enveloppe, avec la tendresse du géniteur, ceux et celles que j’ai instruits, toute cette jeunesse grave ou rieuse, appliquée ou désinvolte au gré des humeurs saisonnières. Les paroles proférées, les mots écrits, les idées semées au hasard des rencontres, tout finit par composer ma vraie vie, celle qui donne un sens au passage sur terre. »
    Mais alors, quelle est la tristesse dans cette vocation à nulle autre pareille ? Celle de ne pas avoir été capable, très souvent, de communiquer l’essentiel. Je pense à une foule d’anciens, je pense surtout à tel ou tel. Ils sont pères de famille, ils ont un beau métier, ils sont remplis de qualités humaines. Mais ils peuvent se passer de Jésus-Christ et ils n’éprouvent aucunement le besoin de se nourrir du pain eucharistique. Ils vivent, ils s’amusent, ils travaillent, sans se rendre compte que les plus belles choses humaines ne peuvent trouver leur épanouissement, leur achèvement, leur éternité, qu’en Jésus-Christ.
    Loin de moi la pensée de les juger, encore moins de les condamner (je respecte leur liberté), mais au fond de moi, une tristesse immense, celle de n’avoir pu faire partager la seule valeur qui fût irremplaçable.
    Pourquoi faut-il toujours poser le problème de Dieu en termes de preuves et de vérité intellectuelle ? Je ne saurais pas si Dieu existe, ni qui Il est, si je n’avais rencontré une personne digne de foi – Jésus de Nazareth – qui me l’a dit en me faisant part d’une révélation ineffable : que Dieu est Amour. C’est aussi simple que cela ! Faire l’expérience de vivre, et de travailler, en sachant qu’on est aimé de Dieu et qu’on est sauvé dans le Christ, voilà qui donne un sens à la vie et procure la joie intérieure.
    Qui pourra tenir, au dernier jour, devant l’Agneau immolé, nous dit l’Apocalypse ?  Mais pourquoi attendre ? Pourquoi refuser le Christ qui nous tend les bras et nous convie à sa table – un rendez-vous d’amour – sans autre arrière-pensée que de nous diviniser, dès maintenant, nous et tout ce que nous faisons.
    La seule tristesse au monde, n’est-ce pas également la souffrance de Dieu, lorsqu’Il voit sa créature se perdre dans le péché ou lui tourner le dos, à l’heure du rendez-vous ? Je n’ai jamais compris, en voyage ou en retraite, comment des jeunes, par ailleurs si bien disposés, pouvaient si facilement et si gratuitement laisser tomber l’eucharistie qui leur était proposée. Jouer aux cartes ou bavarder alors qu’à quelques mètres de nous, le Christ nous donne la plénitude de son amour ! Il y a des mystères dans le comportement humain qu’il ne faut pas chercher à saisir et que Dieu seul, dans sa totale compréhension, peut assumer et justifier.



28. Le voyage de terre Sainte (p.75-77)

    Il m’arrive souvent de relire Mon journal en Terre Sainte [éditions Fratelzon, Liège, 1965, NDLR], sûrement pour y retourner en imagination et revivre les plus beaux instants de mon existence.
    Ce fut une aventure partagée, puisque j’avais avec moi huit garçons et treize filles. Toujours au milieu des jeunes, je n’éprouve jamais la sensation de vieillir. Au moment où j’écris ces lignes, je suis pour la tantième fois en retraite, à Maredsous, avec un groupe d’élèves et j’entre dans leurs problèmes et dans leurs préoccupations sans me faire la moindre violence.
    La plupart des voyages en Terre Sainte se font aujourd’hui en avion. Nous avons eu la chance de faire le pèlerinage en bateau. Que c’est beau et combien grandiose, ce spectacle de la mer, à l’horizon, jusqu’à l’infini !
    Homme libre, toujours tu chériras la mer !
    La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
    Dans le déroulement infini de sa lame.

            (Les Fleurs du mal, Baudelaire )
    J’aime de me trouver en pleine mer, ballotté dans une coquille de noix, le lieu le plus fermé et le plus ouvert qu’on puisse imaginer. Impossible de lui échapper, mais il y a dans ses promenades, dans ses carrefours, dans ses entrailles, mille occasions de contacts qui sont des suppléments d’humanité.
    Quel bonheur aussi d’aller vers Jérusalem par le désert et d’éviter, comme en avion, de passer sans transition de la grisaille à la lumière ! Pour s’approcher de la vérité, incarnée dans la plus pauvre humanité, il faut une longue préparation que seuls peuvent ménager la mer et le désert. Dans un car où vous passez plusieurs heures, la joie n’empêche pas le silence, et l’immensité désertique, et le dénuement absolu, et la misère squelettique des hommes comme des animaux sont d’une éloquence irrésistible qui pénètre les cœurs et arrache aux plus endurcis le souci du pauvre et du prochain.
    Point culminant, la Palestine se trouvait au cœur d’un périple qui nous avait conduits d’Italie par Alexandrie, Beyrouth, Damas, Jérusalem et les îles, c’est-à-dire vers nos sources, ce bassin de la Méditerranée, notre « mère », où la sève de l’Evangile et la greffe gréco-romaine se sont réunies pour nous faire naître aux bords de la Seine, au pays du langage de France. Roger Garaudy a raison de dire qu’aujourd’hui nous avons besoin, pour survivre, de l’apport des autres civilisations. Mais nous n’en sommes pas moins fils de la Grèce et fils d’Israël, des Méditerranéens. Notre mer, à nous, n’est pas la mer du Nord, mais la grande bleue, où les forces vives ont bouillonné, tantôt sur les côtes, tantôt sur les îles, pour produire ce que nous sommes : l’Occident.
    Je n’aurai pas été déçu par la Terre Sainte. Peu importe les incertitudes historiques et les précisions impossibles que nous présentent les lieux saints ! Je suis sûr d’avoir marché sur les traces de Jésus de Nazareth, dans la campagne de Bethléem, au bord du lac de Tibériade ou sur une de ces collines innombrables qui servirent de réceptacles aux Béatitudes et à la Transfiguration.
    Jérusalem restera mon plus poignant souvenir. Quelle vision lorsque, venant du désert, nous vîmes poindre, dans la nuit, les lumières de la cité céleste ! Que ne peut-on arrêter le temps pour fixer cet instant dans l’éternité, comme il l’est dans le style de Chateaubriand :
« Quand on voyage dans la Judée, d’abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète qui, loin d’abaisser l’âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l’aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l’Ecriture sont là. Chaque nom renferme un mystère ; chaque grotte déclare l’avenir ; chaque sommet retentit des accents d’un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entrouverts, attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l’on dirait qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Eternel. «
(Itinéraire de Paris à Jérusalem , Julliard, p.287)

 J. BOLY, Le journal d’un mutant de l’île de Gorée, Bruxelles, CEC, 1987

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy