3 août 2016

Djihad = guerre sainte ?



Il est de tradition, chez les Occidentaux, de traduire djihad par

« guerre sainte », c'est-à-dire guerre entreprise pour la propagation

de l'Islam. Le rédacteur de l'article « Djihad » dans l'Encyclopédie de

l'Islam, l'orientaliste D. B. Macdonald, commence par affirmer :

« L'expansion de l'Islam par les armes est un devoir religieux pour

tous les musulmans. »

Or, djihad ne signifie pas « guerre » (il existe un autre mot pour

cela : harb), mais « effort » sur le chemin de Dieu. Le Coran est

parfaitement explicite : « Pas de contrainte en matière de religion »

(11,256).

Tous les textes que l'on a invoqués pour faire de l'Islam un

épouvantail, une « religion de l'épée », ont été invariablement

séparés de leur contexte. On a, par exemple, appelé « verset de

l'épée » le verset 5 de la IXe sourate en en détachant « tuez les

polythéistes partout où vous les trouverez » du verset précédent

(IX,4) qui précise qu'il s'agit de combattre ceux qui ayant conclu un

pacte l'ont ensuite violé, ou ceux qui prétendent empêcher les

musulmans de professer et de pratiquer leur foi.

En un mot, si la guerre n'est pas exclue, elle n'est acceptée que pour

la défense de la foi lorsque celle-ci est menacée, et non pas pour la

propagation de la foi par les armes.

La guerre ne se justifie, selon le Coran, que lorsqu'on est victime

d'une agression ou d'une transgression, actes que les musulmans

 eux-mêmes s'interdisent formellement s'ils obéissent au Coran :

« Combattez dans le chemin de Dieu

ceux qui luttent contre vous.

Ne soyez pas transgresseurs;

Dieu n'aime pas les transgresseurs » (11,190).

La lutte armée pour celui qui pratique le djihad (le mudjahid) n'est

que l'aspect second du djihad. Un hadith célèbre distingue le « petit

djihad» c'est-à-dire la défense de la foi par la force contre un ennemi

extérieur qui la menace ou la persécute, et le « grand djihad » qui est

le combat intérieur pour vaincre notre égoïsme, maîtriser nos instincts

et nos passions, pour laisser toute la place à la volonté de Dieu.

Le grand djihad est une lutte contre soi, contre les tendances qui

tirent l'homme loin de son centre, ce qui, en l'entraînant versdes

désirs partiels, le conduit à se faire des «idoles » et, par conséquent,

l'empêche de reconnaître l'unité de Dieu. Cette « idolâtrie » est plus

difficile eneore.à vaincre que celle des idolâtres de/'extérieur.

Il y a là, aujourd'hui encore, une grande leçon pour beaucoup de

« révolutionnaires» qui prétendent tout changer, sauf eux-mêmes,

comme autrefois tant de « croisés » qui, à Jérusalem, dans l'Espagne

de la « Reconquista », ou contre les Indiens d'Amérique, voulaient

imposer aux autres un christianisme qu'ils bafouaient en chacun de

leurs actes.

Séparer la vie extérieure de la vie intérieure, c’est se condamner à
ne propager, sous le nom de christianisme ou de socialisme, que des

idolâtries sanglantes.

L'un des exemples les plus éclatants de la réalisation humaine de ce

double djihad est celui de l'émir Abd el-Kader, qui ne fut pas

seulement le grand chef de guerre, qui organisa pendant quinze ans,

contre un envahisseur disposant de moyens militaires sans commune

mesure avec les siens, la résistance armée pour la défense de son

peuple et de sa foi, mais qui fut aussi l'un des plus grands mystiques du

siècle, disciple d'Ibn Arabi auquel il était lié par filiation initiatique.

Dans son Livre des étapes, il médite sur l'enseignement fondamental

des soufis de l'Islam : la réalité profonde des créatures, c'est Dieu, et

Dieu n'est pas seulement l'Etre, mais aussi tous les possibles non

manifestés et l'acte de liberté qui les engendre. Exilé à Damas par le

gouvernement français, lors des émeutes xénophobes de 1860, il

prend sous sa protection et sauve du massacre les 14000 chrétiens de

Damas. Le pape même lui conféra l'ordre de Pie LX. Cette haute

figure chevaleresque écrivait, dans son Livre des étapes, ces lignes si

caractéristiques de l'ouverture de l'Islam : « S'il te vient à l'esprit que

Dieu est ce que professent les différentes écoles islamiques, chrétiennes,

juives, zoroastriennes, ou ce que professent les polythéistes et

tous les autres, sache qu'en effet II est cela, et qu'il est, en même

temps, autre que celax. »

Cette haute conception du djihad, de l'effort sur le chemin de Dieu,

s'exprime d'une autre manière encore dans le rôle que joue le

« martyre » dans la perspective du mudjahid de l'Islam. Un théologien

musulman iranien, qui lutta dans le mouvement religieux contre

le despotisme dès 1960, M. Motaharri, dans son livre Shahid(témoin,

martyr) de 1977, définit le martyre par deux caractéristiques

fondamentales : le « martyr », le « témoin », affronte la mort au nom

d'une cause sacrée ; il le fait en pleine connaissance du risque :

« Ne crois surtout pas

que ceux qui sont tués

dans le chemin de Dieu sont morts.

Ils sont vivants ! » (Coran 111,169).

Ce sacrifice du martyr peut intervenir dans un combat où l'on

pouvait espérer triompher, comme ce fut le cas dans la bataille

d'Ohod, livrée par le Prophète, et à laquelle se rapporte ce verset du

Coran ; ou bien ce peut être une mort délibérément acceptée avec la

certitude de la défaite immédiate. Le modèle de ce martyre, dans

l'Islam shi'ite, est celui d'Hossein, le petit-fils du Prophète, tué à la

bataille de Kerbéla. Le martyre a ici une autre signification : par-delà





1. Michel Chodkiewicz a bien voulu me communiquer, avant leur publication,

certains écrits spirituels de l'émir Abd el-Kader. Textes présentés et traduits par

M. Chodkiewicz, Editions du Seuil, Paris, à paraître en 1982.

2. Cité par Paul Vieille à qui je dois cette analyse sur la tradition islamique du

« martyre ».

la défaite et la mort, parce qu'il est un témoignage au nom de la vérité

et de la foi, il est en lui-même une contribution à la victoire de cette

vérité et de cette foi. Le cri de « Allah akbar » (« Dieu est plus

grand »), qui a fait se lever en Iran des millions d'hommes et de

femmes aux mains nues, face à une armée américanisée, et à vaincre

cette armée au prix du martyre de tant d'hommes de foi, traverse

toute l'histoire de l'Islam. Il a donné l'espérance et le courage

d'affronter les oppressions et les persécutions depuis les premiers

combats du Prophète jusqu'à l'insurrection du mahdi du Soudan

contre les mitrailleuses anglaises à la fin du xrxe siècle, et à l'héroïsme

des mudjahids algériens, une fois encore, contre des forces militaires

infiniment supérieures mais qui vit la victoire de la foi sur les armes.

Le théologien musulman Ali Shari'ati, l'un des inspirateurs de la

résistance à l'oppression en Iran, écrivait en 1972 que le martyre n'est

pas une dimension de l'Islam, mais son essence même, unissant

indivisiblement la résistance à l'ennemi extérieur de la foi, et la lutte

intérieure contre les plus animales vibrations, en nous, de l’égoïsme et

de la peur.

En essayant ainsi de rendre compte des raisons profondes de

l'expansion musulmane, et en même temps de dégager la notion de

djihad de ce qu'ont accumulé contre elle des siècles de fanatisme

antiislamique, de colonialisme et de préjugés racistes, nous ne voulons

 pas idéaliser l'Islam historique, mais simplement rappeler qu'en son

principe même il exclut la Croisade et l'Inquisition, tout comme le

christianisme les exclut en son principe même, bien que ce soient des

chrétiens, leurs rois très chrétiens, leurs clergés et leurs papes, qui en

aient accompli les forfaits, du sac de Constantinople et des massacres

de Jérusalem aux bûchers de Torquemada en Espagne, et au génocide

des Indiens d'Amérique1.



Roger Garaudy. Promesses de l’Islam. Seuil. 1981. Pages 39 à 42

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy