16 mai 2016

La danse biologique, danser la vie

Danse et vivencia, une unité originaire par Carlos Pagés

http://www.biodanza-paula.org/archives_06.htm


« Il n’y a déjà plus de danseurs, ces possédés. La séparation entre acteur et spectateur est la question centralede notre temps. Nous nous conformons à ce qui nous est « donné » dans la recherche de sensations. Nous avons été transformés, d’un corps fou dansant sur les collines, à une paire d’yeux qui observe depuis l’obscurité. » Jim Morrison

La danse naturelle

… La tiède humidité de la terre reçoit le pas de ses pieds lourds. Face à ses yeux, l’immensité du paysage se décompose en lumières et pièces de couleur. Sa respiration ordonne les fragments et la vision se purifie. A chacun de ses battements, la plaine prend une dimension différente. Chaque tonalité est une fibre et chaque nuage de ce crépuscule une vapeur rougie qui se défait de ses tissus. Comme celui qui ne peut résister aux assauts de la gloire, l’homme élève lentement les bras. Sa poitrine est alors la paupière qui enregistre le ciel. La brise lui parcourt le duvet et les cils ; son corps oscille et l’émotion se transforme en mouvement. Dans chaque particule de son organisme, la sacralité de la vie trouve un canal luxuriant. La danse a commencé, voici le temps de la rencontre…


Pour l’homme primitif qui transitait son existence sur la superficie de cette chère terre, il n’y avait pas de marques conceptuelles. Déployer un lien affectif profond avec son foyer naturel constituait son activité quotidienne. Il n’y avait aucune paroles ni idées (ou du moins ce que nous connaissons comme tel) dans le monde de la réalité et de soi-même. Son existence était un flux, un échange permanent avec un univers vivant. Et la réalité, une construction qui l’avait toujours comme protagoniste. Il n’y avait pas, pour cet homme, de divisions. Le courant de la vie se manifestait dans et hors de lui, dans un développement continu et réciproque dans lequel les relations transcendaient les parties. Le dualisme fragmentaire de notre culture n’existait pas encore pour le diviser : corps et âme, intérieur et extérieur, matière et énergie n’avaient en tout cas pas une existence précaire. Les religions n’étaient donc pas nécessaires puisqu’il pouvait expérimenter naturellement l’unité des choses. Le sacré avait un temple dans ses viscères.
 
Ce vieux frère à nous était très loin d’être un ignorant. Sa capacité à résonner vivenciellement avec les rythmes et les pulsions de son entourage lui offrait une connaissance profonde des processus vitaux qui se déclenchaient dans les entrailles de son monde et dans les siennes ; une sagesse illettrée. Avant toute inquiétude analytique, le noyau émotionnel de son existence lui donnait accès à la danse révélatrice : … les étoiles filantes lui peignant la rétine ; la miction qui rend à la terre la faveur des pluies reçues, la chaleur des flammes qui devient des caresses et des soins pour ses nourrissons…. Nourrie dans cette réciprocité, la danse s’organisait et se manifestait comme une expression de la communauté organique entre lui et la nature. « La danse – dit Roger Garaudy – est une manière de vivre et en même temps une connaissance, un art et une religion. Elle nous révèle que le sacré est aussi charnel et que le corps peut enseigner ce qu’un esprit qui se veut désincarné ne connaît pas ; la beauté et la grandeur de l’acte quand l’homme n’est pas séparé de lui-même, mais entièrement présent à ce qu’il fait. »

« Je dois me Diviser en Deux »
Retourner à un temps mythique, à cette aube de l’humanité en recherche d’antécédents anthropologiques de la danse, nous permet de percevoir que autant elle que le chant appartiennent à un ensemble d’expressions organiques et viscérales qui sont un héritage naturel chez l’homme, antérieur à tout développement culturel.
Avec la venue de la civilisation, cette danse glorieuse qui exprimait son harmonie dépouillée d’artifices, totalement gratuite, fut lentement perdue. Rolando Toro Araneda, créateur du système Biodanza, l’exprime de la façon suivante : « L’humanité, dans son chemin vers la civilisation, semble avoir choisi la ligne évolutive du ‘langage – pensée’ au détriment de la ligne ‘mouvement – vivencia’. Notre civilisation pourrait se décrire, de ce point de vue, comme une super-technique du langage – pensée, accompagnée d’une progressive détérioration des fonctions motrices et d’une inhibition pathologique des vivencias.  

Au cours du temps, ce dualisme évolutif a atteint son expression maximale dans la célèbre formule platonique qui est le paradigme de la dissociation humaine : corps et âme. A partir de ce moment, la fragmentation s’est scellée. Le ballet s’est vêtu d’ornements tendant à renforcer des valeurs culturelles et notre unité originaire, celle qui trouvait dans la danse le sens du lien, commença à dormir d’un long sommeil dans l’inconscient, dessinant des archétypes qui dans la quiétude du paysage onirique nous parlaient d’intégration en offrant une consolation à notre nostalgie paradisiaque.

L’optique duelle et dissociée de l’existence proposée par Platon a donné origine, comme nous l’avons dit, à une nouvelle conception de la danse. Ce versant apollinien visait à satisfaire des « idéaux » de beauté et de perfection. Plus tard, l’apport de Descartes avec son « je pense donc je suis » accentua les divisions déjà établies. La danse développa donc une virtuosité physique très efficace pour les besoins expressifs de ce « corps – machine », soumis alors à la volonté des idées.
La naissance du ballet artistique, emprunt depuis sa genèse de dualisme, généra malheureusement un nouveau rôle qui lui permettra de trouver ce sens perdu : le spectateur. La danse perdit sa valeur constitutive dans le développement de l’identité. Le danseur, alors séparé de la pulsion intégrante de la danse primordiale, eut besoin de créer un code gestuel capable d’éveiller des émotions dans le public. Selon Garaudy, « Une telle conception de la danse, en ne pouvant s’insérer dans la vie réelle, chercha ses thèmes dans les contes de fées, marquant le contraste entre la nature et le surnaturel, le rêve et la réalité ». La vie cessa d’être dansée pour commencer à être représentée. La brèche entre l’intérieur et l’extérieur s’approfondit. La danse, en se spécialisant, perdit progressivement son universalité.

Parallèlement à ce développement artistique, cependant, hors des pinacles dans lesquels on cultivait les aspects « sublimes » de l’être humain, la danse trouva, dans le domaine tribal et les traditions populaires, la possibilité de conserver certains attributs et de se développer dans l’autre direction que celle marquée par la scission culturelle. En soulignant les aspects viscéraux et émotifs, les ballets à orientation dionysiaque cherchaient à restituer l’intégration perdue et à revitaliser les liens originels avec l’univers par l’extase et la fusion. Et ils continuèrent à le faire. Le plaisir corporel, la frénésie sensitive, la transe et la volupté générale sont les grands véhicules pour y arriver. Dans ces ballets il n’existe pas de spectateurs mais des protagonistes et leur énorme abondance expressive se nourrit de la réalité même : des danses de célébration communautaire (pluies, récoltes, mariages et naissances) ; des danses chamaniques curatives et rituelles d’extase groupale ; des danses romantiques d’amour et d’intimité, avec une participation active du contact ; des danses de plaisir cénesthésique et/ou cinétique (samba brésilienne, rock & roll) ; etc.
Cependant, bien que conservant des principes d’universalité et préservant des valeurs originaires de vie indispensables pour notre survie comme espèce, ce type de danse fut – et est – cruellement disqualifiée par la culture « officielle ». L’accent rationaliste marqué de celle-ci introduisit les aspects spirituels du ballet (le corps comme chemin vers …) et déprécia ces danses populaires qui, enracinées dans le corporel, offraient un sentiment d’unité biocosmologique capable de défier les tabous enferrés dans l’existence. Leur proposition libératrice représenta toujours une menace à l’ordre établi et elles furent donc considérées comme une prostitution et furent qualifiées de « profanes ». Malgré l’audace qui les poussait, une persistante sensation de péché finit par éclipser les appétits spirituels de ces joyeuses danseuses, de vraies déshéritées de l’âme.

L’aube de la rencontre
La naissance du  20ème siècle s’accompagna d’importantes transformations qui secouèrent l’espace conventionnel de l’existence. La danse, protagoniste permanente de l’aventure humaine, a participé activement à ces changements. Dans une tentative de retourner aux origines vitales de la danse, une brillante femme californienne appelée Isadora Duncan chercha à réinsérer l’art dans la réalité en extrayant des phénomènes naturels de nouveaux modèles rythmiques et des cadences de mouvement, et de sa propre vie la source de l’impulsion : « Depuis le commencement, j’ai toujours dansé ma vie… pour moi, la danse n’est pas qu’un art qui permette à l’âme humaine de s’exprimer en mouvement, mais la base de toute une conception plus flexible, plus harmonieuse, plus naturelle ».

Convaincue, avec la lucidité caractéristique des visionnaires, Isadora se changea en une sorte de Prométhée contemporain, rendant à la danse les éléments originaires qui lui avaient été retirés par la culture, en la rachetant, en la sortant de la léthargie dans laquelle elle se trouvait et en révolutionnant son concept par d’intenses mutations dont elle était toujours protagoniste : elle libéra son corps sur scène, elle dansa pieds nus et demi-nue ; elle créa ses propres chorégraphies en interprétant la musique selon un modèle personnel de mouvement ; elle amena le centre « moteur » de la danse de son assise traditionnelle, de la base de la colonne vertébrale vers la poitrine, lieu des émotions – commençant un courant que continuera plus tard Martha Graham - ; elle posa les fondements de la danse moderne – mouvement qui fut à la jonction des deux courants historiques jusqu’alors inconciliables, Apollon et Dionysos – et plus particulièrement, elle réintégra la danse dans le domaine de l’expérience quotidienne, hors des enceintes artistiques et des restrictions élitistes.
Beaucoup d’années plus tard, le danseur et chorégraphe Maurice Béjart sera d’accord avec ces visions : « A mon avis, la danse ne peut être exclusive. C’est un langage universel, un moyen d’union universel. Dans les danses populaires de partout dans le monde, le premier geste consiste à se donner la main. La danse est un moyen de communication social, politique, religieux. Et les personnes participent à cette magie, à cette empathie. Leur cœur bat, leur âme se gonfle, leur corps ardent se dilate. La danse doit rompre de vieux modèles et choisir de s’ajuster au rythme des passions, des pulsions, des morts et des renaissances. Il ne s’agit pas de transmettre un message chiffré, hyper-symbolique, mais un flux intérieur ».

Ce « danser la vie » d’Isadora Duncan était chargé de contenus vivenciels. C’était une expression authentique, non de l’âme ou du corps, mais de l’être en mouvement ; de cette identité qui, dans sa danse, se transforme, construit et évolue dans la multiplicité des aspects avec lesquels elle se manifeste.

Pourtant, le sentier pressenti par Duncan commença à changer.

La Danse Générale
Le concept de « vivencia » fut suggéré par le philosophe allemand Wilhem Dilthey en 1911 et peut se traduire succinctement comme « instant vécu dans un monde vivant ». Comme toutes les propositions rénovatrices d’Isadora et d’une pléiade d’artistes, scientifiques et créateurs, cette élaboration conceptuelle surgit à la lumière de grandes convergences au commencement du 20ème siècle. Un siècle dans lequel le sens holistique de l’expérience humaine commença à être vu d’une façon nouvelle, clairement, pour ensuite rester pendant des années dans la pénombre.

La vivencia est un état qui se manifeste dans le présent inévitable ; dans cet ici – maintenant qui surgit de la réalité même (et non de son analyse ou interprétation) en prenant d’elle cette force qui ébranle et englobe la totalité du système vivant. La vivencia est éloignée des situations « comme si ». Elle est enracinée dans le réel et c’est dans ce processus vivenciel  irréversible (je suis la réalité ; ce qui nous arrive est) que réside son potentiel transformateur. « Le pouvoir réorganisateur qu’ont les vivencias – dit Rolando Toro Araneda – est dû à cette qualité unique de surgir comme la première expression affective de notre organisme, comme des sensations corporelles fortes. Les vivencias sont l’expression originaire de ce qui est le plus intime en nous, antérieur à toute élaboration symbolique ou rationnelle. »
 
Comme nous pouvons voir à travers ce nouveau paradigme, il ne s’agit pas seulement de danser. La danse dans son caractère primordial, c’est à dire comme expression spontanée de se rendre compte d’être vivant dans la vie, s’organise et  prend sens dans le vivenciel. Le paradoxe « toute vivencia est une danse mais pas toute danse est une vivencia » résume clairement ce concept. La danse peut, comme le disait Jim Morrison, « offrir des images, rassembler des souvenirs d’une liberté à laquelle nous pouvons toujours retourner », mais c’est la vivencia qui nous donne la certitude de ces révélations et nous permet de les intégrer.

Il est important donc de percevoir que vivre en dansant est quelque chose de beaucoup plus complexe – en plus d’être nourrissant et émouvant – que de nous bouger joyeusement. Parce que la danse et la vivencia ne sont pas des composants d’une formule « magique », mais des éléments d’une relation dynamique et générative qui ont tous deux été exilés et éradiqués de la vie humaine pendant des siècles. Consacrer leur re-rencontre demande donc un entraînement progressif dans l’art de l’intégration ; un réapprentissage graduel qui déflagre les potentiels qui nichent dans nos gènes et revitalise convenablement notre capacité de lien endormie : « Si nous voulons être le plus sain possible – suggère Larry Dossey – nous devons permettre que le principe de connexion fleurisse en nous, sous forme de relations avec d’autres êtres humains. Nous avons besoin d’être en contact avec ceux de notre espèce, comme les atomes de notre corps ont besoin d’être en contact, en communication, en échange constant avec le monde qui est au-delà de notre propre peau afin de nous maintenir dans la condition d’êtres vivants. A tous niveaux, de l’atomique au personnel, la connexion est une exigence de la vie ».
 
La conquête future de nouveaux niveaux d’intégration amènera à une plus grande participation vitale. En conséquence, notre mouvement ne sera pas seulement plus beau, mais participera activement à la grande danse générale, à l’incessant spectacle de la vie en nous : « Nous sommes en mouvement permanent. – poursuit Dossey – Cela faisait littéralement cinq ans que nous n’existions pas ; tous nos atomes se sont rénovés dans cet intervalle. Aujourd’hui nous sommes ici, mais rien de ce que nous sommes aujourd’hui ne sera en nous dans cinq ans. Tous nos atomes, jusqu’au dernier, se seront rénovés. Cette danse biologique (la ‘Biodanza’) – cet échange continu d’éléments entre les êtres vivants et la terre même – est un processus silencieux qui arrive sans que nous le sentions. C’est comme une danse derviche, intentionnelle et disciplinée et pleine d’animation ; et c’est une danse dans laquelle tous les organismes vivants participent ».
 
Danser la vie c’est, en même temps, une expérience glorieuse et un défi permanent. Cela équivaut à se plonger dans les eaux profondes de notre identité en recherche de la sagesse originelle, cette perle qui nous permet de réorienter notre existence à partir de valeurs plus justes, plus authentiques et plus saines que celles imposées par notre milieu social, l’expression locale d’une culture agoniste et vacillante.
La danse vivencia est donc une invitation à la plénitude. C’est seulement à partir d’une identité brillante qu’il sera possible de générer une culture de vie capable de reconquérir le paradis et de le recréer comme une expérience quotidienne. Une épopée digne d’être commencée dans notre ici – maintenant. Sur cette terre et dans cette vie.
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy