10 mai 2014

Abdelhak Mekki commente le parcours intellectuel et religieux de Garaudy. Point de vue

D’autres précisions sur la biographie intellectuelle, politique et religieuse de feu Roger Garaudy

4 août 2012
D'autres précisions sur la biographie intellectuelle, politique et religieuse de feu Roger Garaudy -Abdelhak Mekki * dans Abdelhak Mekki Roger-Garaudy-228x300


Les contributions retraçant la biographie intellectuelle, politique et religieuse de feu Roger Garaudy sont on ne peut mieux complémentaires  et donnent un aperçu large de l’œuvre de ce Grand philosophe.Néanmoins, je me permets d’apporter deux précisions. 
D’abord Roger Garaudy n’est pas revenu au christianisme et n’a pas embrassé en définitive l’Islam par hasard. Ami proche de l’Abbé Pierre, Il fut pendant longtemps, en tant que membre du comité central puis du bureau politique du Parti Communiste Français, chargé de la relation avec les intellectuels et avec les religions. C’est ainsi qu’il a nourri un dialogue fort précieux et enrichissant avec toutes les religions humaines. Mais c’est aussi ainsi qu’il s’est brouillé avec beaucoup d’intellectuels de gauche, de droite et des membres de son parti.
Son arrivée  dans l’Islam est un processus qui a commencé par la comparaison en bon marxiste du discours religieux entre le judaïsme, le christianisme et l’Islam. Garaudy trouvait que ce dernier s’adresser à un être concret puisqu’il indique comment être musulman dans la vie quotidienne  alors que les deux autres s’adressait à un être abstrait.
On connait la répugnance que cultivaient les marxistes pour l’abstraction. De là notre philosophe appliquait adroitement l’analyse marxiste pour affirmer que la doctrine islamique résulte d’un mouvement dialectique (notamment avec les notions de djihad et Ijtihad) qui se rapproche de la démarche communiste.
En tous les cas, ostensiblement, Garaudy développait une image positive et donc attrayante de l’Islam.
Ce trait m’a paru très ambigu. Lors d’une conférence qu’il donnait à l’université de Genève en 1980 je n’ai pas hésité de lui poser la question s’il ne s’éloignait pas de l’athéisme communiste et du postulat marxiste que « la religion est l’opium du peuple » et surtout s’il ne se sent pas déjà musulman. La réponse fut cinglante: qu’il n’embrasserait jamais l’Islam, ni une autre religion, que le matérialisme dialectique reste son credo et il le restera parce que d’une part sa conviction idéologique n’a pas été ébranlée par son effort intellectuel et sa  fonction au sein du parti communiste lui a  permis de mieux comprendre les religions et de voir leur dangerosité.
Nous nous sommes revus quelques temps après avec Chikh Abdelhamid Bouzouzou, recteur de la mosquée de Genève, après qu’il eut embrassé l’Islam, mais l’Islam à sa manière parce qu’il a comme il le disait une longue vie avant sa reconversion. En effet plus d’un demi siècle tous ses combats,toute l’immensité de son érudition,l’éminence de sa pensée philosophique, la profondeur de sa philosophie humaniste et son talent d’homme de science et de conscience il n’a de cesse combattu tous les dogmatismes religieux et idéologiques, les régimes fondée sur la violence, la spoliation et liberticides notamment ceux qui gouvernent le monde musulman.
Il rattachait parfois sa conversion à l’Islam  au simple fait qu'en 1944, en Algérie, à Djelfa, trois soldats musulmans ont épargné sa vie et celle de ses compagnons français de la résistance, en refusant l’ordre de leur tirer dessus. «L’honneur d’un guerrier du Sud c’est la plus belle figure que je puisse trouver de l’Islam. Peut-être que ma venue à l’Islam était due à cette expérience».
En tous les cas, il se convertit à l’islam peu de temps  après son mariage avec une jeune musulmane  qu’il rencontra lors de cette conférence à laquelle j’assistais.
Cependant, ne nous méprenons pas, ceux-ci  ne sont que des anecdotes car face à l’effondrement des idéologies au cours des années 80-90, Roger Garaudy continue depuis son enracinement intellectuel à détester le triomphalisme libérale et fait de son islamité un credo semblable à la théologie de la libération du Cardinal brésilien  Dom Elder Camara parce que comme tous les adeptes de ce courant au sein de l’église, le français Roger Garaudy ne peut ignorer les milliards de personnes qui croupissent dans la misère et la pauvreté, qui meurent de famine et de guerres à cause du modèle occidental et de sa politique de rapine.
Pour lui l’Islam contient des valeurs hiératiques pour rompre avec ce modèle. Mais les musulmans doivent être vigilants face à l’avenir. Car comme le disait il «Le problème de l’avenir de l’Islam se pose en termes très simples et très clairs : ou bien il entrera dans l’avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé, rabâchant des commentaires et des commentaires de commentaires sur les problèmes juridiques qui se posaient au temps des Omeyades et des Abbassides, ou bien il se montrera capable de résoudre le problème d’un nouveau modèle de croissance et il reprendra son vol victorieux comme au temps où il résolvait au Ier siècle de l’Hégire les problèmes posés par la décadence des deux empires de Byzance et de Perse.»
Je n’irai pas qualifier la thèse de Garaudy sur l’holocauste et l’État d’Israël « de ruse imbécile » Comme le fait le talentueux intellectuel arabe Edward Said, mais  au vu des réactions à la mort du philosophe français dans le monde arabe, j’en appelle aux  jeunes musulmans de ne pas encenser Roger Garaudy pour ses thèses dites « négationnistes », mais de retenir son message sur comment l’Islam doit aborder les questions de maintenant et de demain pour construire une alternative humaniste, démocratique, digne de l’islam, triomphant du modèle occidental .

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy