19 février 2013

Pour un Islam du XXème siècle (Charte de Séville). Fichier texte





1)      L'Islam du XXème siècle ne peut être que l'Islam éternel.
Car l'Islam n'est pas une religion parmi d'autres, mais la religion fondamentale et première depuis que Dieu, comme il est dit dans le Coran « a insufflé en l'homme de Son Esprit » (XV,29).Depuis Adam, jusqu'à nous.

Il n'y a pas d'Islam d'Occident, pas plus qu'il n'y a d'Islam d'Afrique Noire, d'Islam arabe, d'Islam de l'Inde ou de l'Indonésie.

Il n'y a qu'un seul Islam.

Celui que le Coran appelle la « sunna de Dieu », la continuité des révélations prophétiques et du dernier message, celui de Muhammad (pbsl).

Notre tâche première est de témoigner de notre foi islamique en la vivant dans son universalité. Et non pas de défendre un folklore et des traditions particulières.

2)      Le Prophète Muhammad (pbsl) n'a jamais prétendu créer une religion nouvelle « Je ne suis pas un innovateur parmi les prophètes ». (XLVI,9; XLI,43; etc...)

            Il vient rappeler à tous les hommes la religion primordiale: « Tiens-toi ferme, en vrai « hanif », qui professe la religion primordiale, la religion naturelle, celle que Dieu a inscrite au cœur de tout homme. C'est un don universel et immuable que Dieu a fait à toutes Ses créatures. Telle est la vraie religion, mais la plupart des gens ne savent pas. » (XXX,30)

            « Dites: Nous croyons à Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaïl, à Isa'ac, à Jacob, et aux Tribus. Nous croyons à ce qui a été donné à Moïse, à Jésus, et ce qui a été donné aux prophètes de la part de leur Seigneur. Nous ne faisons point entre eux de différence, et nous nous soumettons à Dieu ». (II,136; III, 84)

            Le Prophète Muhammad (pbsl) a été envoyé par Dieu pour confirmer les messages antérieurs, les épurer des altérations historiques qu'ils ont subies, et les compléter.

            Il est exigé de tout musulman qu'il honore tous les prophètes antérieurs, ce qui implique qu'il les connaisse. Il est dit dans le Coran : « Si tu es dans le doute sur ce que Nous t'avons révélé, interroge  ceux qui lisaient l'Ecriture révélée avant toi ». (X,94)

            Notre foi serait appauvrie si nous la proclamions la meilleure simplement parce que nous ignorons toutes les autres!   
           
            La fermeture, l'enfermement sur soi, la prétention, et la « suffisance », sont aujourd'hui des obstacles majeurs au rayonnement de l'Islam dans le monde non-musulman.


3) Le Message essentiel et universel de l'Islam, dénominateur commun de toutes les religions et de toutes les sagesses du monde est celui:
- de la transcendance et de l'unité de Dieu,
- de la communauté des hommes,
- de leur responsabilité.

a) La transcendance, c'est:

1.      la certitude que Dieu est unique (tawhid) : « S'il existait d'autres dieux que Dieu, ce serait le Chaos ». (XXI,22) Et qu'il est sans commune mesure avec toute réalité humaine.
2.      Qu'il  est Créateur de toute chose, et que, par conséquent, nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes: « Que de créatures qui ne se chargent nullement de leur nourriture! Dieu leur assure cependant leur subsistance ainsi qu'à vous la vôtre »... (XXIX,60)
3.      De ce principe de l'unité et de cette conscience de notre « dépendance » à l'égard du Dieu Créateur (la « suffisance » étant le contraire de la transcendance), découle le troisième aspect de la foi en la transcendance: la reconnaissance de valeurs absolues au-delà des intérêts égoïstes des individus, des groupes, et des nations.

b) La deuxième révélation du message, c'est après la transcendance, la « communauté », (Ummah). Le principe de communauté, c'est le contraire de l'individualisme, où l'homme (comme individu) est le centre et la mesure de toute chose. Dans la perspective islamique de la communauté, chacun a conscience d'être personnellement responsable de tous les autres.

            L'humanité est une, parce que Dieu, son Créateur, est Un. Tous les hommes ont la même origine et sont créés pour la même fin.

            « C'est Lui qui vous a créés d'un seul être »... (VII,189; IV,1; XXXIX,6)

c)La troisième révélation du message, après la transcendance et la communauté, c'est la responsabilité.

            L'Islam est le contraire du fatalisme et de la résignation.
           
            Il est un appel constant à la résistance à toute oppression parce qu'il exclut toute autre soumission que la soumission à la volonté de Dieu et rend l'homme responsable de l'accomplissement de l'ordre divin sur la terre.

            Toute chose, dans la nature, est soumise à la loi de Dieu, est « muslim »           (c'est à dire « soumise à Dieu »): une pierre dans sa chute, un arbre dans sa croissance, un animal dans ses instincts, sont « soumis » à la loi de Dieu. « Notre Seigneur est Celui qui a donné à chaque chose sa forme et sa loi, et qui l'a guidée jusqu'à son plein accomplissement ». (LXXXXVII,1-3)

            L'homme seul a le privilège redoutable de désobéir: « Nous avons proposé ce mandat (alama'nah, de la foi, de la liberté, donc de la responsabilité;R.G) aux cieux, à la terre, et aux montagnes. Tous ont refusé de l'assumer; tous ont tremblé de le recevoir. Seul l'homme a accepté de s'en charger, mais il est injuste et ignorant. » (XXXIII,72)

            S'il devient « musulman », c'est à dire s'il répond inconditionnellement à l'appel de Dieu, selon l'exemple d'Abraham le « Père de la foi » (XXII,78) par son acceptation de la guidance de Dieu et par son suprême sacrifice, il le devient par un acte volontaire, libre, responsable. C'est pourquoi Dieu fait devant lui s'incliner les Anges (II,34), qui eux, n'ont pas le pouvoir de désobéir. « Lorsque nous ordonnâmes aux anges de se prosterner devant Adam, tous obéirent... » (II,34; XV,30)

            Lorsqu'il est dit, dans le Coran: « Pas de contrainte en matière de religion » (II,256), il ne s'agit pas seulement d'exclure la contrainte physique, militaire, ou policière, mais même toute contrainte intérieure, spirituelle: le Coran souligne: « La Vérité émane de votre Seigneur, que celui qui le veut croie donc, et que celui qui le veut soit incrédule ». (XVIII,29), ou encore Dieu dit:
« Nous lui avons montré la voie juste, qu'il l'accepte avec reconnaissance, ou qu'il la refuse ». (LXXVI,3)

            Dieu, nous dit le Coran, a fait de l'homme Son « Calife » sur la terre. Un « Calife » n'est pas un exécutant subalterne et passif, c'est un dirigeant responsable, chargé de prendre des décisions. Cette fonction n'est pas réservée à quelques-uns: elle est l'affaire de chaque musulman: « Combats pour la cause de Dieu. Tu n'es responsable que de toi-même ». (IV,84) « Tout individu est l'otage de ce qu'il s'est acquis ». (LXXIV,38)

            Proclamer « Allahou Akbar! », c'est relativiser tout pouvoir, tout avoir, et tout savoir.

            Devant ce cri de la foi, nous avons vu s'abaisser les armes des plus insolentes armées.

4)      Le besoin de ce message est rendu aujourd'hui plus évident par la faillite spirituelle de l'Occident.

            Des milliers d'hommes et femmes, dans le monde, quelle que soit leur foi, s'ils aiment l'avenir, prennent conscience que la civilisation occidentale a fait faillite, et que, si nous nous abandonnons à ses dérives, elle conduit à un suicide planétaire.

            Quel est le bilan de son œuvre en 1985?

            Il a été dépensé, l'an dernier, plus de 700 milliards de dollars dans l'armement. Les grandes puissances des deux blocs ont ainsi stocké l'équivalent de plus d'un million de bombes du type de celle d'Hiroshima. Celle d'Hiroshima a tué plus de 70.000 personnes en un instant. C'est dire qu'il est dès aujourd'hui techniquement possible d'anéantir 70 milliards d'êtres humains, plus de 10 fois la totalité de l'espèce humaine!

            Pour la première fois, depuis les trois millions d'années de l'épopée humaine, il est devenu techniquement possible de détruire toute trace de vie sur la terre. Cette possibilité technique est curieusement appelée « progrès »! Et l'on appelle, plus étrangement encore « paix », cet « équilibre de la terreur » entre les deux « blocs » de l'Est et de l'Ouest.

            Les rapports Nord-Sud sont également établis sur des bases démentielles. Les séquelles du colonialisme et le maintien des échanges inégaux aboutissent à ce scandale; les Etats-Unis limitent leur production de blé, et les frigorifiques de l'Europe ne peuvent plus contenir leurs excédents de viande et de beurre, alors que, dans le reste du monde, l'an dernier, 80 millions d'êtres humains sont morts de faim ou de malnutrition.

            L'endettement des pays dits du « Tiers Monde » s'aggrave d'année en année, et l'écart ne cesse de croître: le Nord devenant de plus en plus riche, et le Sud de plus en plus pauvre.

            Après cinq siècles d'hégémonie sans partage de l'Occident sur le monde entier, l'on ne saurait imaginer une gestion plus désastreuse de la planète.

            La cause profonde de cette politique de l'Occident depuis ce qu'il appelle sa « Renaissance », c'est à dire depuis la naissance simultanée, en Europe, au XVIème siècle, du capitalisme et du colonialisme, c'est l'abandon de la foi en des valeurs absolues.

            Dès qu'une communauté ne reconnaît plus, de valeurs absolues, il ne reste plus que les affrontements des volontés de croissance. C'est la guerre de tous contre tous. L'Occident en est là. Sa religion véritable est la foi en un dieu caché: la croissance, c'est-à-dire le désir de produire de plus en plus vite, n'importe quoi: utile, inutile, nuisible, ou même mortel, comme les armements, qui sont la plus « rentable » des industries. Ce dieu caché est un dieu cruel: il exige des sacrifices humains.

            Ce qui caractérise le culte de ce faux dieu, c'est qu'il exalte la suffisance de l'homme contre la transcendance de Dieu, et l'individualisme contre la communauté.

La « suffisance » de l'homme est proclamée, dès la Renaissance, dans le « Faust » de Marlowe: « Homme, par ton cerveau puissant, deviens un dieu, le maître et le seigneur de tous les éléments »

            L'individualisme, c'est le retour de la prétendue « Renaissance », à la maxime des sophistes de la Grèce antique: « L'homme est le centre et la mesure de toute chose ».

            Cette faillite d'une civilisation a engendré une culture du désespoir.

            Les faux prophètes du néant et de l'absurde, reflétant ce chaos comme s'il était inéluctable et éternel, au lieu de tenter de le surmonter, enseignent à notre jeunesse que la vie n'a pas de sens.

            Si la vie n'a pas de sens, tout est permis, même le crime. Et nous sommes livrés à toutes les violences animales entre les individus, les groupes, et les nations: « l'équilibre de la terreur » devient la loi de ces rapports bestiaux entre les hommes, à tous les niveaux de la vie sociale.

            La négation du sens de la vie et de l'existence de valeurs absolues a conduit à faire de la science et de la technique, qui sont d'admirables moyens au service de l'homme, des fins en soi, en tentant de nous faire croire que la science et la technique peuvent résoudre tous nos problèmes, et que les problèmes qui ne relèvent pas d'elles: ceux de l'amour, de la beauté, du sens de la vie, n'existent pas.

            Cette « religion des moyens », érigeant des moyens en fins en soi, c'est-à-dire créant de faux dieux: science, technique, nation, argent, sexualité, croissance, a créé un nouveau polythéisme et de nouvelles superstitions, transformant la science en scientisme, la technique en technocratie, la politique en machiavélisme.

            Le problème fondamental est donc de redonner à l'homme ses dimensions proprement humaines: la foi dans la transcendance de Dieu, dans la communauté humaine, et la conscience de notre responsabilité personnelle.

5)      Dire que l'Islam peut aujourd'hui apporter réponse aux problèmes posés par la faillite de l'hégémonie occidentale ne signifie pas:
-qu'il peut le faire tout seul
-qu'il détient des solutions toutes faites pour les problèmes de notre temps
                       
                        Au contraire, les deux obstacles internes principaux au rayonnement actuel de l'Islam              sont:

            a) La suffisance, et l'ignorance des autres. L'Islam matinal, celui du premier siècle de l'Hégire, s'est répandu, en moins d'un siècle, de l'Indus aux Pyrénées, non par la conquête militaire, mais surtout parce qu'il a su intégrer toutes les grandes cultures antérieures et en dégager une synthèse créatrice inédite, et parce que des millions de croyants de toutes les religions se sont reconnus en lui. L'Islam ne peut aujourd'hui reprendre sa marche que par son ouverture à toutes les sagesses et à toutes les fois, qu'il peut rassembler.

            b) Le triomphalisme: la prétention mortelle d'avoir des réponses toutes faites, formulées depuis mille ans par ses juristes et leurs traditions.

            Dire que le Coran n'a « rien omis », c'est dire qu'il nous a donné « une guidance » éternelle, qu'il a désigné les fins dernières et absolues de notre action. Ce qui n'exclut nullement la responsabilité, pour l'homme, de découvrir, à chaque époque, dans des conditions toujours nouvelles, les moyens de réaliser ces fins.

            Ce serait réduire dérisoirement le message éternel à des institutions ou des théories qui passent, que de prétendre tirer du Coran ou de la Sunna une économie politique toute faite, une constitution politique, ou une encyclopédie.

            Le message révélé nous apporte infiniment plus: les fins, les principes directeurs éternels, immuables, guidant notre vie intérieure et toutes nos actions, publiques ou privées pour élaborer, à chaque époque, par leur interpellation toujours nouvelle, les réponses aux problèmes de l'économie, de la politique et de la culture de notre temps.

            Ces principes sont simples:
                        -sur le plan économique: Dieu seul possède;
                        -sur le plan politique: Dieu seul commande;
                        -sur le plan de la culture: Dieu seul sait.

1)      Dieu seul possède: « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre appartiennent à Dieu » dit le Coran (II,116;284; III,109,etc...).

            L'homme, son « Calife » sur la terre, est chargé de gérer, dans la voie de Dieu, cette propriété.

            Cette conception est à l'opposé de celle du droit romain qui définit la propriété comme « le droit d'user et d'abuser ».

            Pour le musulman, au contraire, les devoirs viennent avant les droits.

            L'homme, gérant responsable de la propriété de Dieu, ne peut pas en disposer à son gré: il ne peut la détruire selon son caprice, il ne peut la gaspiller, il ne peut la laisser en friche, sans la faire fructifier par son travail, il ne peut l'accumuler:
« Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l'or et l'argent sans rien dépenser dans le chemin de Dieu ». (IX,34). Et la pire malédiction, dans le Coran, est celle qui est formulée contre le riche Abou Lahab, que sa fortune même condamne: « Que ses deux mains périssent, et que lui-même périsse », et il est promis aux flammes infernales. (Sourate CXI).

            Toutes les prescriptions du Coran, notamment le « zakat », transfert social de la richesse comme exigence religieuse, et l'interdiction du « riba », c'est-à-dire de tout accroissement de richesse sans travail au service de Dieu, tendent à empêcher l'accumulation de la richesse à un pôle de la société, et de la misère à l'autre.

            Dieu, dans le Coran, exclut radicalement tout régime social dans lequel l'argent fonderait une hiérarchie politique. Il dit, au contraire, sans équivoque: « Quand nous voulons anéantir une cité...nous faisons de ses riches les détenteurs du pouvoir ». (XVII,16)


2)      Dieu seul commande. Le Prophète a créé à Médine une communauté de type radicalement nouveau, non plus fondée sur le sang et la race, ni sur la possession d'un territoire, ni sur des rapports de marché, ni même sur une culture commune ou une histoire; en un mot, sur rien qui découle du passé, et qui soit un héritage donné, mais une communauté fondée exclusivement sur la foi, sur cette réponse inconditionnelle à l'appel de Dieu, dont Abraham a donné l'exemple éternel.
           
            Une telle communauté est ouverte à tous, sans considération d'origine.

            Rien, par exemple, n'est plus contraire à l'esprit de cette « ummah »musulmane, que l'idée occidentale du « nationalisme » c'est-à-dire d'un marché protégé par un Etat, et justifié par une mythologie raciale, historique, ou culturelle, tendant à faire de la « nation » une fin en soi, en contradiction avec l'unité humaine (qui est un cas particulier du « tawhid », clé de voûte de toute la vision islamique du monde).

            De même, le principe coranique de la « shura », de la concertation, exige qu'en tous domaines et à tous les niveaux, les membres de la communauté soient consultés pour participer, sous le regard de Dieu, à l'élaboration et à l'application des décisions dont dépend leur destin. Ce principe exclut à la fois tout despotisme d'un homme, d'une classe ou d'un parti, comme toute forme de démocratie purement statistique, déléguée ou aliénée.

            Comme pour l'économie, il nous appartient de découvrir les moyens pour atteindre ces fins, pour appliquer ces principes immuables dans les conditions historiques inédites de nos sociétés , en y combattant le positivisme technocratique, le machiavélisme politique, les affrontements de nationalismes archaïques et pervers, les échanges inégaux, la polarisation des blocs, et les équilibres de la terreur.

3)      Dieu seul sait: De même que nous devons nous garder du triomphalisme stérilisant et de l'illusion que l'on peut trouver dans le passé, et sans effort de réflexion et de recherche, des solutions économiques toujours faites à nos problèmes actuels, ou une constitution politique toute faite, il serait puéril de réduire le Coran à n'être qu'une encyclopédie nous dispensant de l'effort acharné de recherche scientifique et technique qui fit du monde islamique le centre rayonnant de la culture mondiale au temps de Cordoue; après un immense effort de traduction et d'assimilation de toutes les grandes cultures du passé, de la Grèce et de Rome, de la Perse et de l'Inde, selon l'obligation islamique d'aller chercher la science jusqu'en Chine, naquit une synthèse originale et une culture orientée sur la foi.

            Le principe de base c'est que, de même que Dieu seul possède et Dieu seul commande, Dieu seul sait.

            Ce qui exclut la prétention pharaonique d'usurper la toute-puissance de Dieu ou l'illusion de détenir un savoir achevé, absolu, atteignant la connaissance des causes premières et des fins dernières.

            L'exemple de l'université musulmane de Cordoue, du Xème au XIIIème siècle, constitue, de ce point de vue, un modèle dont il convient de faire revivre l'esprit pour développer, à notre époque, les sciences, de telle sorte qu'elles ne servent pas à la destruction de l'homme mais à son épanouissement dans la voie de Dieu.

            De cette université musulmane de Cordoue, du Xème au XIIIème siècle, a rayonné sur trois continents la culture sous la forme la plus totale:

-La science: en y créant la méthode expérimentale pour découvrir les rapports des choses entre elles et l'enchaînement des causes;

-La sagesse: comme réflexion sur le sens de chaque chose, de son rapport avec Dieu, dans un monde harmonieux et un, où la vie a une signification et un but;

-La foi: comme aveu que la science n'atteint jamais la cause première, ni la sagesse la fin dernière. La foi comme conscience de nos limites et de nos postulats. La foi comme raison sans frontières.

            Une telle conception de la science et des techniques, permettrait aujourd'hui, et c'est ce qui fait son actualité, d'empêcher les sciences et les techniques de nous conduire à un suicide planétaire.

6) Comment travailler à cette renaissance de l'Islam?
           
            D'abord en apprenant à lire le Coran, la « Sunna de Dieu », et celle du Prophète, comme le    Coran lui-même nous ordonne de les lire.

            Ne pas lire le Coran ni la « sunna » avec les yeux des morts.

            Dieu a dicté le Coran. Il a inspiré le Prophète.

            Mais ce sont des hommes qui les ont écoutés et qui les ont interprétés. Des hommes de foi, et des juristes appartenant à une époque déterminée de l'histoire. Il nous appartient de les étudier avec respect, et avec toute notre foi, avec le souci de résoudre, selon leur exemple, nos problèmes, non pas en répétant leurs formules mais en nous inspirant des méthodes qu'ils mirent en œuvre pour vivre l'Islam dans le nouvel empire arabe, c'est-à-dire dans des conditions historiques profondément différentes de celles de la communauté de Médine.

            Nous n'avons pas à nous diviser entre musulmans en prenant parti dans des querelles d'autres âges. Ceux qui, aujourd'hui, opposent les sunnites aux shiîtes, sont des ennemis des sunnites et des shiîtes, des ennemis de tous les musulmans. Car il n'existe qu'un Islam.

            Nous n'avons pas à prendre parti entre des écoles juridiques dont chacune a fait effort pour résoudre les problèmes d'autres temps et d'autres peuples. Ils n'avaient pas pour tâche de résoudre les nôtres, et de nous dispenser de cette responsabilité.

            Le Prophète Muhammad (pbsl) a apporté un message éternel et universel, s'adressant à toutes les familles de la terre. Il est dit dans le Coran: « En vérité, c'est ton Seigneur, le créateur par excellence, l'Omniscient » (XV,86). « Celui qui a commencé la création et la recommence. »...(XXVII,64).Il est « le Vivant » (II,255).Il ne s'adresse pas à des morts: il nous appartient de répondre à cette interpellation éternellement vivante.

            Sans imitation de l'Occident.

            Sans imitation du passé.

            C'est d'imiter l'Occident que de détacher, de plus de 6300 versets du Coran, 220 versets législatifs, et de les traiter selon les méthodes des juristes romains, c'est-à-dire de les prendre littéralement comme des articles de loi, et d'en déduire mécaniquement l'application, quelles que soit l'époque et les circonstances.

            La révélation coranique est le contraire du droit romain.

            Le droit romain énonce des lois abstraites d'où il ne reste qu'à déduire, par voie de syllogisme, à la manière d'Aristote, les conséquences applicables à tel ou tel cas concret.

            La révélation coranique nous donne des exemples concrets de solutions apportées à un problème historique déterminé à partir des valeurs absolues, des principes immuables et éternels du message.

            Dieu nous dit: « Nous avons proposé aux hommes, dans ce Coran, toutes sortes d'exemples, peut-être réfléchiront-ils ». (XXXIX,27)

            Cette « réflexion » sur les « exemples », ne peut être une déduction mécanique, une descente du principe aux conséquences, mais au contraire, une remontée, à partir de l'exemple historique concret, au principe éternel, absolu, qui a inspiré cette solution, et, après avoir « réfléchi », c'est-à-dire après avoir dégagé ce principe, redescendre vers le concret pour trouver, par analogie, une réponse à un problème historique nouveau, inédit.

            C'est ainsi, par exemple, que procédait Abou Hanifa pour résoudre les problèmes qui se posaient dans une société radicalement différente de la société de Médine, c'est-à-dire dans une société qui avait connu une monarchie centralisée, et une culture qu'ignorait le Hedjaz.

            Ce juriste de génie ne s'était pas laissé contaminer par les méthodes déductives du droit romain.

            Cette attitude exige que l'on retrouve, derrière chaque prescription du Coran ou de la « Sunna », sa raison d'être, le principe qui l'a inspirée, et les conditions historiques dans lesquelles il a été appliqué. Et surtout, et plus encore, que l'on situe chacune de ces démarches dans l'ensemble de la révélation coranique.

            C'est ainsi que procédaient le Prophète, les califes « bien guidés », les premiers grands jurisconsultes: au-delà de l'application littérale de versets, séparés à la fois du contexte historique dans lequel ils étaient descendus, et de l'ensemble de la révélation coranique, ils savaient, et nous devons nous en souvenir, que chaque verset du Coran est une descente de l'Eternel dans l'histoire.

            « Coupez la main du voleur » dit le Coran (V,38)

            Le Calife Omar ibn al Khattab n'hésitait pas, pourtant, à suspendre l'application de cette peine en période de famine.

            Selon un « hadith » du Prophète (pbsl): « Dieu retire sa protection à toute communauté dans laquelle se trouve un homme qui a faim ». Abou Dawud et En Nasaï nous rapportent qu'à un propriétaire exigeant que l'on coupe la main à un malheureux qui avait volé des épis de blé dans un champ, le Prophète répondit: « Cet homme avait faim et tu ne l'as pas nourri ». Et le messager de Dieu a donné à l'affamé une mesure de blé.

            Il est clair que, pour le Prophète (pbsl) comme pour ibn al Khattab, la justice sociale est une valeur islamique plus haute que la défense de la propriété.

            Il est significatif qu'au cours de l'histoire, et jusqu'à nos jours, les privilégiés de la richesse et du pouvoir aient plus souvent invoqué le verset disant qu'il faut couper la main du voleur, que celui de la sourate 111, disant, de manière aussi littérale, qu'il faut couper les deux mains de celui qui accumule les richesses.

            La revendication, parfaitement légitime, d'en finir avec le droit européen imposé par les anciens occupants colonialistes, et d'appliquer la « shari'a » pour retrouver une véritable identité islamique, est trop souvent travestie par ces privilégiés de la richesse et du pouvoir.

            Commencer l'application de la « shari'a » par les sanctions, avant d'avoir réalisé une justice sociale où personne ne serait conduit au vol par la misère et le spectacle de luxe ostentatoire de parasites, c'est commencer par la fin et, sous prétexte d'appliquer la lettre, trahir l'esprit du Coran dont nous avons montré comment le Prophète (pbsl) et Omar ibn al Khattab le mettaient en œuvre en punissant non le voleur poussé par le besoin, mais le riche qui ne l'avait ni nourri, ni vêtu, ni instruit.

            Les caricatures d'application de la « shari'a » sont d'autant plus graves à notre époque, que le vol, le « riba » et la thésaurisation ont pris des formes beaucoup plus complexes et diversifiées qu'au temps de la communauté de Médine.

            La fortune acquise par le jeu et par ses variantes modernes: la spéculation commerciale ou boursière, par le fonctionnement normal du système capitaliste, qui rend légal ce prélèvement parasitaire sur le travail de la communauté, c'est-à-dire ce vol à grande échelle.

            Appliquer à la lettre une prescription morale, formulée dans une société où il était aisé d'identifier le voleur, à une époque comme la nôtre, où seul le petit voleur peut être défini par ces critères, c'est se rendre complice du vol légalisé par une société fondée sur le « riba » comme l'est la société occidentale, et frapper seulement les plus démunis.

            Appliquer la « shari'a », c'est appliquer la totalité du Coran dans chaque instant de la vie publique ou privée, c'est-à-dire accomplir chaque acte avec la conscience de l'accomplir sous le regard du Dieu Vivant, que l'on ne peut pas tromper, qu'il s'agisse de transactions commerciales, de rapports privés, ou d'action politique.

            Appliquer la « shari'a », ce n'est pas couper des mains, c'est, pour les individus comme pour les Etats, vivre vingt-quatre heures par jour dans la transparence de Dieu.

            Dieu nous a donné, dans le Coran, cette directive sublime: « Pour chacun de vous nous avons ordonné une loi divine (shir'a) et une voie ouverte (minha'j) » (V,48)

            Engageons-nous hardiment dans cette voie ouverte (minha'j), pour que la loi divine (shari'a), ordonne l'avenir comme elle ordonne la vie du Prophète et des califes bien guidés.

            Le mot qui, dans le Coran, désigne la loi divine (la shari'a) est significatif: c'est « shir'a » qui est « le chemin vers la source ».

            Dans ce chemin, il est de la responsabilité de tous les musulmans, de créer, à la manière des pionniers de l'Islam, un « fiqh » du XXème siècle, répondant aux problèmes d'aujourd'hui à partir de nos principes éternels, afin de les résoudre mieux que ceux qui refusent la « guidance » de Dieu. Car la loi est une création incessante, lorsque l'Islam est vivant.

            Retourner à la source ce n'est pas entrer dans l'avenir à reculons, le regard fixé sur le passé. C'est, au contraire, retrouver le frémissement vivant de la source au-delà de siècles de commentaires qui ont dressé une muraille entre le message et nous.

            La loi divine, la « shari'a », n'est pas l'eau de la source captée et figée dans une mare stagnante.

            La « shari'a » est un beau fleuve étincelant, déferlant d'âge en âge, et fécondant ses rives toujours nouvelles.

            C'est en allant vers la mer qu'un fleuve est fidèle à sa source. Souvenons-nous, comme l'écrivait un homme qui avait lui aussi à lutter contre la sclérose de sa propre tradition, qu'être fidèle au foyer des ancêtres, ce n'est pas en conserver les cendres mais en transmettre la flamme.

7)      La pratique de l'Islam ne se limite pas à quelques moments de la vie: elle en englobe tous les actes.

La profession de foi, la prière, le zakat, le jeûne, et le pèlerinage, ne sont pas des rites, mais le rappel de sa source à la vie musulmane, le tronc de cet arbre dont tous les actes de notre vie personnelle et publique sont les branches et les fruits.

            Le problème de l'avenir des Musulmans se pose donc en termes très simples et très clairs: ou bien ils entreront dans l'avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé, rabâchant des commentaires, et des commentaires de commentaires, sur des problèmes au temps des ommeyades et des abbassides, ou bien ils se montreront capables de résoudre les problèmes nouveaux dans un sens qui ne conduise pas le monde à la mort, et l'Islam reprendra son vol victorieux comme au temps où il résolvait, au premier siècle de l'Hégire, les problèmes posés par la décadence des deux empires de Byzance et de Perse.

            Nos tâches les plus urgentes pourraient être celles-ci:

            -publier une collection de petits ouvrages, unissant la double et indivisible exigence de rigueur scientifique et d'inflexibilité de la foi, pour faire la critique constructive des prétendues sciences humaines (en particulier l'économie politique, l'histoire et la sociologie) en mettant à nu leurs postulats de base, et en intégrant leurs acquis dans la perspective de notre conception islamique, ne faisant jamais abstraction de la dimension transcendante de l'homme;

            -élaborer des plans d'orientation de la recherche scientifique en définissant, comme priorité, non la puissance, la jouissance ou la croissance, mais l'épanouissement de l'homme;

            -créer une école de journalistes d'un type nouveau, où le « fait » journalistique, dans la presse ou la télévision, ne soit pas choisi selon les critères commerciaux du sensationnel, de l'érotisme ou de la violence, mais selon le critère islamique de la lecture des « signes » de Dieu dans l'histoire, et, avec ces journalistes d'un type nouveau, arrachés aux déformations professionnelles occidentales, créer une Agence Panislamique de presse;

            --restaurer, à Cordoue même, les principes directeurs de l'Université musulmane de Cordoue, ne séparant jamais la science de la sagesse et de la foi, et la faire revivre d'une vie nouvelle pour répondre aux besoins de la culture dont dépend aujourd'hui l'avenir, et même la survie, de la planète Terre;

            -enfin, nous montrant ainsi capables d'apporter une contribution majeure à la solution des problèmes de notre temps, appeler les hommes de toutes sagesses et de toutes les fois, juifs, chrétiens, hindouistes, ou humanistes conscients que l'homme ne peut se suffire à lui-même, à collaborer pour sauver le monde de la faillite morale et de la mort, en restaurant en l'homme la conscience de sa dimension divine.

            Aucun particularisme, aucun traditionalisme, ne doit masquer cet universalisme de l'Islam et sa mission de rassembler les hommes de toutes les sagesses et de toutes les fois pour sauver le monde des dérives qui le mèneraient à la mort.

            Comme l'écrivait le grand poète turc Nazim Hikmet:

                        « Si je ne brûle pas,
                           Si tu ne brûles pas,
                           Si nous ne brûlons pas,
                           Comment les ténèbres
                           Deviendront-elles clarté? »

            Roger Garaudy

Séville, 1er Congrès des musulmans européens, 19,20,21 juillet 1985


[Merci à Matthieu, ami du blogue, qui a travaillé pour offrir aux lecteurs un fichier ODT plus intéressant à utiliser que le fichier JPG dont je m'étais lâchement contenté !]

           

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy