13 août 2013

L'Afrique, la femme africaine, la démocratie

La Femme, Avenir de notre Démocratie (*)


La Femme africaine est l'Avenir de l'Afrique car c'est uniquement en militant à son véritable épanouissement que débutera le processus de la Renaissance africaine.


« Ce que nous sommes et ce que nous serons, nous le devons une fois seulement à notre père mais deux fois à notre mère. » Proverbe bambara

                                                              ***

En hommage aux Professeures Henriette Dagri-Diabaté, Grande Chancelière de l’Ordre National et Koné Mariatou, Directrice Coordonnatrice du Programme National de Cohésion Sociale, à l’honorable Yasmina Ouégnin Guessend, Députée de Cocody. Des Femmes au travail. Des Femmes qui travaillent ! à toutes nos mères, sœurs, épouses… l’Afrique compte sur vous !

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INTRODUCTION

Cette contribution est la suite logique d’une précédente réflexion que nous avions faite en prélude à la célébration de la Journée internationale de la Femme. Celle-ci était intitulée  La Femme, notre Avenir (1).  Elle était motivée par une conviction intime qui s’est imposée à nous car évidente par elle-même qui est la suivante : Tant que nous n’aurons pas « inventé et pensé » une « démocratie nôtre » le développement sera une quête illusoire. Il nous semble que le plein épanouissement de la femme demeure la condition sine qua none pour construire notre « modèle démocratique » viable. Si nous revenons poursuivre cette réflexion, c’est pour marquer d’une empreinte pensante la Journée de la Femme africaine qui a été célébrée le 31 juillet dernier. Penser la démocratie est une entreprise fort périlleuse et la critiquer demeure une tâche délicate mais l’enjeu imposait ce risque car ce qui est en jeu c’est l’avenir de l’Afrique. A la question de savoir, la démocratie a-t-elle échoué en Afrique ou plus précisément en Afrique subsaharienne ; beaucoup seraient tentés de répondre par l’affirmative. Exemplifiant leurs arguments par la paupérisation galopante des populations africaines, la mauvaise gouvernance, les coups d’Etats, les rebellions, les meurtrières crises postélectorales. D’autres plus radicaux ont fini par conclure que la démocratie n’est pas faite pour les Noirs. Cette opinion a été analysée avec lucidité par l’universitaire sénégalais Pathé Guèye. Ecoutons-le : « le passage à la démocratie pluraliste, au lieu d’être l’annonce d’un véritable renouveau historique, tournent au contraire au cauchemar macabre. Pour certains, cette tournure, somme toute paradoxale de la marche de notre continent, ne peut-être que la énième confirmation de leur conviction que les Africains ne sont pas faits pour la démocratie ou, ce qui revient au même, que celle-ci n’est pas faite pour les Africains. (2)» Par ailleurs Francis Fukuyama, dans son essai La fin de l’histoire et le dernier homme. (Flammarion, 1992). Dans son livre, l’auteur, en s’appuyant sur la logique du déterminisme global de l’Histoire (développée dans la Misère de l’historicisme par Karl Popper), reprend la thèse du régime inévitable de la fin de l’Histoire pour proposer celui de la démocratie pluraliste. Celui-ci sera, d’après l’auteur, le « point final de l’évolution idéologique de l’Homme (p. 11)» et « la forme finale de tout gouvernement humain ».Il faut le reconnaitre la démocratie est l’objet d’un paradoxe intimidant. En même temps que la démocratie triomphe elle semble décevoir car il ne cesse de croître un sentiment diffus et latent de déception. On comprend donc aisément pourquoi le professeur Pierre Rosanvallon, éminent historien de la démocratie et titulaire de la Chaire d’histoire moderne et contemporaine au Collège de France, affirmait que « la démocratie est un concept à problème et qui fait problème ». Car on l’accuse partout et pour tout. Mais pour mener à bien notre analyse n’est-il pas opportun de se demander qu’est-ce que la démocratie ?

   
A- Qu’est-ce que la Démocratie ?
Une imposante livraison de La Revue du Mauss (N°25, 1er semestre, La Découverte, 2005, 526 p.) mettait en garde contre le spectre du totalitarisme qui guette les sociétés mondialisées. Non pas un totalitarisme similaire à celui qui a sévi en Union soviétique ou dans l’Allemagne nazie, mais une nouvelle forme d’oppression issue de la désaffection des citoyens eux-mêmes pour l’idéal démocratique. La démocratie, méthodiquement vidée de son contenu, se serait plus qu’un théâtre d’ombres; elle serait en train de mourir faute d’adversaires la combattant. Elle est tellement devenue une évidence de la pensée politique que c’est devenue presqu’un « crime » de la critiquer. Mais peut-on parler de la Démocratie sans savoir ce qu’elle est vraiment ? Qu’est-ce donc que la Démocratie ? Est-il possible de la définir ? Tout le monde sait de quoi il s’agit, semble-t-il. Telles sont les questions que devraient se poser tout intellectuel qui se donnerait pour « projet suicidaire » de « Penser la démocratie » D’ailleurs pourquoi de telles questions devraient-elles être posées ? Laissons Paul Veyne nous mettre en garde : « l’expérience prouve que l’indifférence pour le débat de mots s’accompagne ordinairement d’une confusion d’idées sur la chose.(p.9)» s’interrogeait-il dans son ouvrage Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1978) Car il n’y a jamais eu de mot auquel on ait attribué autant de signification que celui de Démocratie. Si bien que ce terme s’est transformé en une succession de lettres alphabétiques vide de sens. Il est ainsi devenu, comme le souligne Philippe Beneton, un mot « gonflé de vent » et à propos duquel « les discutions sont frappées de nullité intellectuelle, car on ne sait pas de quoi l’on parle». Le concept de démocratie, dont on abuse plus qu’aucun autre concept, prend les sens les plus divers et même les plus contradictoires. A cet égard, si certains avaient parfois tenté de la définir en lui opposant le plus souvent la dictature, d’autres en revanche, ont juxtaposé ces deux termes comme deux notions tout à fait complémentaires. Tels, par exemple, les auteurs de l’Article premier de la Constitution chinoise du 4 décembre 1982, qui ont disposé que : « La République populaire de Chine est un État Socialiste et de Dictature Démocratique… » Ce flou sémantique crée par le concept de Démocratie est si intriguant que Philippe Braud mettait en garde contre toute tentative de penser le phénomène démocratique et qu’« il faut être d’une certaine inconscience pour écrire sur la démocratie. Le facteur qui devrait décourager toute tentative est, bien sûr, l’extraordinaire profusion de la littérature qui lui est consacrée.(3)» Blanqui disait de la démocratie que c’était un mot vide de sens, « Qu’est-ce donc qu’un démocrate ? » demandait-il, « C’est là un mot vague, banal, sans acception précise,  c’est un mot en caoutchouc.» renchérissait-il. Force est donc de reconnaître la pertinence de ce que Giovanni Sartori, théoricien de la démocratie, formulait en ces termes « nous vivons à l’âge de la démocratie dans la confusion, on a jamais organisé aussi intensément, aussi habilement et sur une si grande échelle une telle falsification idéologique et terminologique.» Voilà qui est clair. Mais comme le débat de mot est une nécessité nous nous risquerons à essayer de définir la Démocratie. La démocratie est, selon la très célèbre définition d’Abraham Lincoln, 16è président des Etats-Unis, « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Définie donc étymologiquement elle est le pouvoir du Peuple. En d’autres termes la démocratie serait le régime politique où le pouvoir appartient au Peuple. La légitimité des gouvernants étant conférée par les citoyens en âge de voter qui délèguent leur souveraineté par des élections. Si la racine grecque « démos » est généralement traduit par peuple, une ambiguïté demeure au niveau du terme grec « kratos » auquel bien de significations sont données allant de force à pouvoir. Cependant précisons qu’il existe une polémique quant à la définition de la notion de « Peuple ». Car le terme de « plèthos » existe bien en grec ancien et désigne aussi une partie du Peuple. On a ainsi assez critiqué le fait que la démocratie athénienne avait une grande faiblesse notamment le nombre limité de citoyens car sur 400.000 habitants que comptait Athènes au Vè siècle seul 10% participait activement à la vie politique, les femmes, les métèques, les esclaves n’ayant pas la qualité de citoyens. C’est donc une chose essentielle qu’est le pourcentage de participation du peuple au processus démocratique.
A présent attaquons-nous à l’une des raisons qui font de la Femme africaine, l’avenir de « notre démocratie ».

B-  Peut-on bâtir « notre Démocratie » avec un « Peuple affamé » ?
L’une des principales difficultés de notre jeune démocratie africaine demeure la pauvreté de nos populations. Malgré la croissance économique qui est une réalité évidente dans plusieurs pays africains il reste que cette richesses n’a pas encore été « démocratisée » c’est-à-dire que les populations n’en ressente pas suffisamment les effets sur leur vie quotidienne. La question est donc de savoir s’il est réaliste de vouloir bâtir une démocratie dans ces conditions. Peut-on parler de vote en tenant compte d’un programme de gouvernement à un Peuple dont le premier souci demeure la recherche de pain ? L’adage populaire est bien connu : « Ventre affamé n’a point d’oreille ». Jean-Paul N’Goupandé écrit: « Quant au développement économique, nous avons omis de regarder l’évolution du monde contemporain, où il n’apparaît nulle qu’on peut bâtir un système démocratique sans accumulation d’un minimum de richesses et constitution de classes moyennes dont on sait qu’elles sont porteuses des valeurs démocratiques (…) La démocratie de la faim est une démocratie sans lendemain. (…) Le grand défi de la démocratisation en Afrique, c’est sans doute la pauvreté, qui sape les bases encore fragile du processus. (…) Les populations africaines sont désormais très sceptiques sur les bienfaits de la démocratie, comme elles le sont devenues sur ceux de l’indépendance. Le fossé s’agrandit entre les éternels « damnés de la terre », pour reprendre le titre du livre de Frantz Fanon, qui ne croient plus que la politique puisse changer leur vie, et les politiciens qui s’écoutent parler, sans se demander si leurs belles paroles ont un réel écho populaire. (4)» Et René Dumont de renchérir : « La démocratie ne sera jamais raffermie tant que se prolongera un si haut degré de misère ; et tout choix de société implique d’abord celui de la répartition plus ou moins inégalitaire des revenus.(5)» Ce qui précède démontre pourquoi l’amélioration de la condition de la femme africaine demeure plus qu’urgente. En effet toutes les études sérieuses sur la question démontrent avec éloquence qu’en Afrique subsaharienne elles tiennent une place hégémonique dans la production et la commercialisation des cultures vivrières. « Leur rôle dans la vie économique, qu’il s’agisse du secteur formel ou des activités informelles, est primordial : à elles seules, elles assurent 80% de la production agricole et fournissent 95% de l’énergie consommée par la population. Elles réalisent 70% du travail agricole, la quasi-totalité de la transformation des produits de base et de 60% à 90% de leur commercialisation. Pourtant, elles ne disposent que de 10% des revenus et ne sont propriétaires que de 1% des biens.(6)» Cela est si vraie à telle enseigne que l’ex-secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, lors d’un discours en Éthiopie, résumait cette vérité évidente par elle-même en disant que  «Les femmes africaines sont les plus travaillantes au monde. Si toutes les femmes en Afrique, du Caire à Cape Town, décidaient de cesser de travailler, l’économie africaine s’effondrerait.» C’est pourquoi nous proposons qu’une attention particulière soit portée aux femmes rurales qui sont de véritables héroïnes car à la réalité elles nourrissent les populations africaines malgré les incommensurables difficultés auxquelles elles sont confrontées. René Dumont nous avertissait déjà en 1991 : « A notre avis, il n’y aura pas de vraie démocratie tant que s’approfondiront les inégalités, et surtout tant que subsisteront et s’accroîtront de si grandes misères (…) Une amélioration du statut social et économique des femmes rurales les assurera non seulement la dignité, mais constituera l’un des éléments de base de la lutte contre la pauvreté et de l’accès à une « vraie » démocratie.(7)» C’est la raison essentielle pour laquelle nous sommes convaincu que les propositions du célèbre agronome français, René Dumont nous semblent réalistes, d’une extrême actualité donc à approfondir. Ecoutons : « Ce que revendiquent d’abord les femmes rurales, ce sont des moyens pour faire face à leurs responsabilités vis-à-vis de leurs enfants, tout en assurant leur autonomie personnelle. Donc l’accès au crédit. (…) Elles veulent aussi des conseils techniques appropriés à leurs forces et à leurs ressources. Pour le crédit, des fonds extérieurs sont indispensables, ainsi que des organisations de  crédit spécifiques aux femmes afin d’éviter qu’elles soient désavantagées par le rapport aux hommes. On ne disposera pas demain de tous les moyens que nous avons évoquées pour améliorer efficacement le sort de la génération des femmes qui ont actuellement la trentaine. Sans les négliger, il nous paraîtrait opportun de miser davantage sur la génération suivante, celle de leurs fillettes. (…) Mais rien ne pourra avancer tant que les pouvoirs publics et les leaders d’opinion ne prendront pas publiquement, sur les problèmes cruciaux du statut des femmes.(8)» La voie de l’alphabétisation en langue locale devra être explorée car il pourrait aussi être possible de donner des cours simplifiés de comptabilité dans nos ethnies afin de permettre à toutes ces braves femmes de gérer avec efficacité leurs coopératives.  
CONCLUSION
Au terme de notre analyse retenons qu’il nous faut comprendre le sens de l’importance que nos mythes négro-africains accordaient à la femme afin de penser « notre démocratie ». C’est la même importance que toutes les nos sociétés traditionnelles d’Afrique subsaharienne accordent à la Femme dans l’organisation socio-politiques. Comme le dit la pensée philosophique il faut partir de nous-mêmes pour revenir à nous-mêmes.
Parlant du terme « notre démocratie » mentionné dans la formulation même de notre réflexion il est justifié par le fait qu’«il n’y a pas de démocratie en soi, mais des démocraties(9)». Il appartient à chaque Peuple de lui donner le contenu adapté à ses expériences historique et politique et selon sa Culture car il n’y a pas de modèle idéal à copier, à importer ou à imposer ou encore de « démocratie prêt-à-porter ». Néanmoins reconnaissons qu’il existe des valeurs universelles à cultiver pour le bon fonctionnement de toute véritable démocratie, valeurs auxquelles il faut éduquer le peuple et surtout la jeunesse féminine pour la préparer à être des Femmes accomplies et conscientes de leur responsabilité demain. Comme l’affirmait l’actuel président des Etats-Unis d’Amérique dans son discours lors de sa visite au Ghana en 2009 : « Comme je l’ai dit au Caire, chaque nation façonne la démocratie à sa manière, conformément à ses traditions. Mais l’histoire prononce un verdict clair : les gouvernements qui respectent la volonté de leur peuple, qui gouvernent par le consentement et non par la coercition, sont plus prospères, plus stables et plus florissants que ceux qui ne le font pas. »
Nous savons tous le rôle déterminant qu’a joué la déesse Isis dans le mythe d’Osiris, l’un de plus passionnants de la brillante civilisation égyptienne, dont on sait qu’elle est d’origine négro-africaine. « Le rôle de la femme, dans ce mystère que nous avons évoqué, mérite une attention spéciale. C’est Isis qui ressuscite Osiris : c’est elle qui donne naissance à Horus. Dans les deux cas, c’est la femme qui est artisan de la victoire de la vie sur la mort. (10)»  Comme Isis leur glorieuse prédécesseur, ressuscitant son frère et époux Osiris, la Femme africaine doit sauver l’Afrique.
NOTES :

(*), Extrait d’un essai  à paraître : La Femme, avenir de notre Démocratie

LIENS sur internet :
(1) Publiée par Fraternité Matin, N° 14.481 du 07/04 et 14.482 du 08/04
(2) Guèye Sémou, Du bon usage de la démocratie en Afrique, N.E.A, 2003, p.9
(3) Braud Philippe, Science politique : La démocratie, Seuil, 1997, p.7  
(4) N’Goupandé Jean-Paul, L’Afrique sans la France, Albin Michel, 2002, pp. 14 à 15
(5) Dumont René, Démocratie pour l’Afrique, Paris, Seuil, 1991, p.13
(6) Godfrain Jacques, L’Afrique, notre avenir, Michel Lafon, 1998, p.117
(7) Dumont René, ibidem, pp. 283 à 293
(8) Dumont René, ibidem, pp.295 à 298
(9) Mougniotte Alain, Éduquer à la démocratie, L’Harmattan, 2003, p.58.
(10) Mveng Engelbert, L’Afrique dans l’Eglise : paroles d’un croyant, L’Harmattan, 1985, 15

10 août 2013

Roger Parmentier



Roger Parmentier : une grande voix s’est éteinte


(Article paru  dans Golias Hebdo , 4 octobre )
Le pasteur Roger Parmentier s’est endormi à jamais dans sa maison des Pyrénées, à 94 ans. Loin d’être un vieillard résigné, Roger n’a cessé d’écrire, de prêcher et d’appeler au réveil des consciences chrétiennes. Il fut, bien avant tous, un indigné.
Roger est né dans la région parisienne mais, en 1937, il part avec sa famille s’installer à Constantine où, tout de suite, Roger s’intéresse au judaïsme. Lecteur de la Bible, il considère les Juifs comme de sa famille et est scandalisé par le nazisme. En 1941, il est démobilisé et choisit de s’installer à Paris pour faire des études de théologie à la Faculté protestante du boulevard Arago. Il suit le prêches du pasteur Pierre Maury, insufflant l’esprit de résistance au nazisme. Il participe à un groupe clandestin d’étudiants et, à la demande de la Cimade, avec un camarade, il parvint à sauver un petit garçon juif qu’on emmenait à Drancy. « Nous étions des pro-Juifs inconditionnels », écrit-il1.
Après la Libération, il participe à la création des Rencontres entre Juifs et Chrétiens qui ouvrent le chemin à l’Amitié Judéo-chrétienne. Il connaît le pasteur Lovsky, Jules Isaac, le poète juif Edmond Fleg et dévore les ouvrages théologiques concernant les Juifs. Il se marie à Annette Monod qui lui donna six fils en quelques années.
Pasteur à Sétif
Jeune pasteur et père de famille, il part s’installer à Sétif, peu de temps après les massacres de mai 1945. Là-bas, un vieux prêtre l’interpella : « Mon petit pasteur, vos paroissiens et les miens sont des assassins ! » Dès le printemps 1954, Roger apprend par des policiers et soldats protestants que des tortures sont infligées à des suspects de nationalisme et que des villages sont bombardés. Aussitôt, il écrivit au pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante, qui n’hésita pas à venir sur place et à être reçu par des officiers supérieurs qu’il prévint : il allait demander audience au Président de la République et au Président du Conseil. Il ne s’étonna pas, quelque temps plus tard, de recevoir la visite de deux officiers lui annonçant qu’il devait regagner la métropole car la vie de sa famille était en danger. Sa femme Annette et ses enfants quittent l’Algérie mais lui-même reste à Philippeville ; sa situation devient de plus en plus difficile : certain pasteurs le qualifiant de « pasteur fellagha ». Roger était devenu un témoin gênant de la répression et, à l’automne 1955, il dut se résigner à son tour à abandonner l’Algérie.
Rodez : un pasteur contre la guerre
Nommé à Rodez, Roger s’empressa de faire connaître, en multipliant les réunions, la situation réelle de l’Algérie. Il écrit : « Je rencontrai assez souvent une franche hostilité » et il ajoute : « Dès ce temps de Rodez bien des protestants ont cru bon de se transformer à mon égard en ennemis ; mais moi, je n’ai pas d’ennemis, tout au plus des adversaire avec qui il convient de dialoguer et d’échanger informations et arguments. » Telle a été toute sa vie la méthode de Roger Parmentier : il interpelle, argumente, force à réfléchir mais sans agressivité. Il diffuse les journaux clandestins contre la guerre d’Algérie, signe le Manifeste des 121 et adhère au Parti socialiste unifié (PSU), alors en formation.
C’est alors qu’il a l’idée d’inventer un fait divers pour les journaux régionaux : un bon Français accidenté est sauvé par un Algérien échappé du camp de détention du Larzac. Les réactions, négatives autant que positives, ne se font pas attendre et il renvoie chacun à la parabole du bon samaritain. Roger Parmentier venait ainsi de commencer ce qu’il ne cessa plus : réactualiser la Bible. Pour lui, le langage habituel des Églises ne passait plus ; il fallait donc redonner force à l’authentique message de Jésus.
A Montreuil et la cause palestinienne
En 1964, Parmentier accepte d’être nommé pasteur à Montreuil. Il a posé une condition : partager son temps entre les protestants et tous ceux qui ne l’étaient pas. Il multiplie les activités et, lui qui s’était réjoui de la création de l’État d’Israël et qui a tant d’amis juifs, est bouleversé par la transformation des victimes en bourreaux. Maxime Rodinson qui dirigeait la commission pour la Paix au Proche-Orient lui a ouvert les yeux, dit-il, en publiant dans un gros numéro des Temps modernes, en 1967, un article intitulé « Israël, fait colonial ? »2 Roger Parmentier entre au Comité France-Palestine et, en 1970, il participe au congrès de Beyrouth des Chrétiens pour la Palestine organisé par Georges Montaron. On n’allait pas tarder à l’appeler « le pasteur palestinien ». En 1996, Parmentier, à la demande de Roger Garaudy, témoigna, tout comme l’abbé Pierre, au procès intenté au philosophe pour son livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne ; livre considéré comme « négationniste », ce que notre pasteur nie farouchement. Ce témoignage en faveur de Garaudy lui valut, on s’en doute, bien des ennuis… et d’être traité d’antisémite, malgré tout son passé !
Les actualisations de la Bible
Au milieu de toutes ses activités, Roger trouva le temps d’écrire. Ce fut d’abord L’Évangile autrement, publié aux éditions du Centurion, qui réactualise l’évangile selon Matthieu. Beaucoup d’autres ouvrages suivirent : les prophètes Amos et Osée, le prophète Jonas et le Cantique des Cantiques, l’évangile selon Jean, l’épître de Jacques, etc. Tous ces livres furent édités puis réédités par L’Harmattan. Il fonde avec des amis l’Association oecuménique ACTUEL. Il élabora même de nouvelles paroles pour les vieux cantiques protestants ! Qu’on imagine pas un fantaisiste : il faut être rentré dans sa maison remplie de livres de théologie, de la cuisine aux chambres, pour prendre un peu la mesure de sa culture.
Quand il se retira dans sa maison des Pyrénées, il poursuivit son travail et n’hésitait pas à se déplacer en voiture à Montpellier, à venir en train à Paris pour tenter de secouer ses confrères pasteurs. Pourtant, il n’avait pas été épargné par les épreuves : décès de sa femme mais aussi de deux de ses fils. Ces dernières années, il publia successivement deux petits livres, le premier s’adressait aux Juifs pour rappeler son « long chemin d’amitié avec les Juifs et le Judaïsme », sa « sympathie déçue » et le « mythe du peuple élu » qui a légitimé ségrégations, spoliations et massacres ; dans le deuxième, paru en 2011, il affirmait dès le titre « Musulmans, nous vous respectons et nous vous aimons. » Il reproduisait dans cet ouvrage le discours d’Obama au Caire, en 2009 : il espérait que le président étatsunien inaugurait ainsi une nouvelle attitude de l’Occident à l’égard du monde musulman…
Au début du mois d’août dernier, il animait encore, à 94 ans, comme chaque année, une session sur la Bible. Quand je le rencontrais pour la dernière fois, en avril dernier3, je le vis toujours plein de projets, l’un d’eux m’inquiéta : il voulait partir en voyage de groupe en Algérie, en septembre, mais dut y renoncer. C’est chez lui qu’il mourut en septembre. Quinze jours auparavant, au téléphone, tout allait bien. Roger, je ne t’oublierai pas.
1 Je puise la plupart de ces informations des pages autobiographiques de Roger Parmentier dans son petit livre, Un long chemin d’amitié avec les juifs et le Judaïsme, l’Harmattan, 2008, p. 7 à 61.
2 Cet article de Maxime Rodinson était d’autant plus remarquable qu’il avait été écrit avant la guerre des Six-Jours et les conquêtes israéliennes.
3La photo que Golias reproduit est celle que j’avais prise alors de lui.
(article paru  dans Golias Hebdo , 4 octobre )

05 août 2013

Théologie de la libération, par Roger Garaudy



Les «théologies de la libération» et des «communautés de base», qui sont leur terreau humain, sont l'une des plus grandes espérances de notre temps. Elles ne se bornent pas, en effet, à une action «caritative» aidant ponctuellement les plus démunis (ce qui était fort bien) mais elles analysent et dénoncent le mécanisme qui crée de plus amples misères dans le monde, et qui est engendré par le système lui-même.

01 août 2013

Un homme immergé dans les multiples courants de la pensée contemporaine




L' insurrection des étudiants de 1968 ne manqua pas

d'épisodes pleins de signification qu'énonçaient de pittoresques

graffiti. Un étudiant alla trouver son professeur et lui déclara :

« Dites-nous une bonne fois : JE ». Je vois là un réflexe de

bonne santé, car, si les disciplines scientifiques et techniques

se tiennent dans un objectivisme radical, l'ensemble des sciences

humaines doit comporter, plus profondément qu'un enseignement

et lui conférant sa valeur décisive, un témoignage. J'ose

penser que, pendant cinquante ans, mon enseignement fut

éclairci et animé par mon témoignage.

Voici une parfaite illustration de cet axiome de la

communication entre hommes, fût-ce en échange inconscient.

Parvenu au terme de sa longue carrière, non seulement

universitaire, mais engagée dans les grands débats du monde,

Roger Garaudy récapitule les diverses voies de sa pensée dans

un « testament », comme il dit, dans lequel, évidemment, le

témoignage est régulateur, fût-ce avec les risques des options

et au détriment des interprétations objectives. Ainsi avons-nous

une histoire de la pensée contemporaine à partir de l'expérience

d'un homme immergé dans les multiples courants de cette

pensée. Ou mieux, comme il dit, avec tous les aléas et les risques

de l'entreprise, faire de son cheminement d'homme la

conscience critique d'un siècle.

Avec une telle visée, nous sommes loin de la rédaction d'un

cours universitaire, nous enregistrons un vif dialogue avec des

partenaires, contemporains ou anciens, et auxquels participent

des artistes dont les grandes oeuvres ont un caractère prospectif.

(Garaudy orienta ses cours vers l'esthétique.) Ainsi voyons-nous

les premières perceptions philosophiques suscitées par une

rencontre avec Blondel. Entrent alors dans la conversation

Sartre et Éluard, Gilson et Bachelard, Gaston Berger et

Langevin , Jacques Monod et Mendès-France, Helder Camara

et le Père Rahner , Jurgen Moltmann en écho de Bloch et

Armand Kaplan, et, en permanence, Marx et Kierkegaard. Ne

redoutons pas un éclectisme superficiel; car commande et

autorise cet entregent la conscience de plus en plus vive de deux

dimensions régulatrices : la transcendance, c'est-à-dire la

dépendance à l'égard d'un Dieu créateur, la communauté,

c'est-à-dire le sentiment en chaque personne d'être responsable

du destin de tous les autres.

Le débat sur la raison n 'est pas académique, car la raison

consiste à découvrir le point où l'acte poétique de création,

l'action politique et l'acte de foi ne font qu'un. La foi n'est

plus alors ce qui contredit ou contraint la raison, mais au

contraire ce qui l'empêche de s'enfermer sur elle-même dans

cette « suffisance » qui est le contraire de la transcendance.

La foi est une raison sans frontière.

Sur cet itinéraire, les contestations sont prévisibles et

normales selon la loi d'un dialogue qui s'est engagé parce qu 'on

sait avoir quelque chose à recevoir de l'autre. C'est dans ce cadre

que l'on pourrait , si c'en était le lieu, élever des contestations

dans un dialogue lucide et cordial. S'il est navrant que la

civilisation occidentale ait ignoré, dans son monopole, les autres

civilisations, il faut accorder une densité humaine de grand style

à la pensée grecque, Aristote compris. S'il faut regretter, pour

la foi elle-même, que l'Église de l'Évangile ait tourné en

chrétienté constantinienne, il faut reconnaître la vérité sociale

du droit romain, y compris dans les institutions religieuses. S'il

faut tenir l'homogénéité de la transcendance dans les trois

religions abrahamiques, l'israélite, la chrétienne, la musulmane,

le refus d'une immanence allant jusqu'à l'incarnation

de Dieu dans l'histoire ne pèse-t-il pas sur les comportements

mentaux, politiques, culturels de l'Islam ? Son immobilisme

n 'est-il qu 'un accident ? Et ainsi de suite dans les tâches de

la raison pour poser et résoudre les problèmes qui permettent

aux hommes de créer un avenir à visage humain.




Présentation du livre de Roger Garaudy "Biographie du 20e siècle", Editeur Tougui, 1985, pages 7 à 9

Lire l'hommage de Garaudy à la mort du Père Chenu:  http://rogergaraudy.blogspot.fr/2010/10/chenu-mon-pere.html

29 juillet 2013

Note de l'éditeur de "Pour un dialogue des civilisations" (Réédition de 2012)



Roger Garaudy fut l'objet d'une controverse suite à
la parution en 1995 de son livre Les mythes fondateurs
de la politique israélienne(1), controverse qui le suivit
jusqu'à la fin de sa vie, éclaboussant du même coup ses
fidèles amis, sa famille et son oeuvre.
Douter, interroger l'Histoire, la remettre en cause
est sans doute ce qui fait l'honneur du libre-penseur.
Celui qui cherche à décrypter le monde sans se laisser
parasiter par ses références, son logiciel, son école de
pensée, pour ne pas dire sa chapelle. Bien au contraire
le libre-penseur vise par tous les moyens la compréhension
et la transmission, d'une vision, d'un héritage,

(1)  Editions la Vieille Taupe (1995), Samiszdat (1996)
  
d'une grille de lecture destinée aux générations futures.
Le libre-penseur agit en éclaireur, il ne s'éclaire pas
lui-même par vanité mais éclaire le monde.
Garaudy a été ce genre d'homme. Il l'a été en particulier
- avec force, avec fougue et avec indépendance d'esprit durant
une période précise de sa vie. Celle qui l'a vu,
exclu du PCF, penser la gauche d'après, émancipée de la
tutelle soviétique et de la barbarie stalinienne. On mesure
aujourd'hui combien l'histoire lui a donné raison. Roger
Garaudy fut un intellectuel respecté dont les prises de
positions avant-gardistes dans bien des domaines, laissaient
entrevoir l'ébauche d'une alternative à la globalisation,
ce «monothéisme du marché» 2 imposé par l'occident
capitaliste à un monde en mutation.
Garaudy avait l'oreille des puissants, notamment
de François Mitterrand, qui confiera en 1970 à Michel
Polac avoir construit sa pensée politique en lisant Maurice
Clavel, Raymond Aron et Roger Garaudy3. On peut voir
en lui un exégète savant de la pensée marxiste, mais ce
serait par trop réducteur. De par ses voyages, innombrables
(dont il est fait état dans ce livre), ses rencontres et son
ouverture à l'autre, y compris à la religion de l'autre, il
fut également un précurseur de la pensée altermondialiste.
C'est bien sûr ce Garaudy période humaniste que nous

2. Extrait de Avons-nous besoin de Dieu?, Fin de la conclusion intitulée
«La reconquête de l'espoir», Ed. Desclée de B r o u w e r , P a r i s,
1993, p p 205 à 207.
3. François Mitterrand à propos de ses lectures  marxistes (ina.fr)

avons voulu rééditer et faire connaître au lecteur contemporain
trente-cinq ans après. Car il n'est pas honnête
d'effacer des registres, de «blackbouler» cet homme et son
oeuvre au nom de certaines prises de positions ultérieures
discutables.
Si cette note était interprétée par certains esprits
chagrins comme une tentative de réhabilitation d'un
négationniste ou un plaidoyer antisémite, nous tenons à
préciser avec force qu'il n'en est rien. Garaudy était-il
antisémite ? Ceux qui l'ont connu savent que non, et rien
dans son oeuvre ne le laisse croire, même si les pensées
qu'il a pu garder secrètes au fond de son âme le demeureront
pour toujours. D'autant que la dernière partie de
sa vie, si elle a vu son audience fondre comme neige
au soleil en occident, l'a au contraire vu exploser dans
un monde musulman dont certaines franges affichent
sans complexe leur haine d'Israël. À cela, il convient
d'ajouter ses troublantes sympathies pour les chefs
d'états non-alignés (4). Peut-on lui reprocher ses fréquentations
? Chacun jugera. L'homme a sa part d'ombre et
c'est cette complexité qui rend le personnage intéressant,
Garaudy était-il révisionniste? Sans doute ! Il a été jugé
et condamné pour ses propos et ses tentatives d'appel
ont systématiquement échoué. L'homme a fait face à
ses responsabilités et à la société. Justice a été rendue.
Espérons qu'au cas où d'autres figures publiques ayant

4. Voir le détail des relations avec Saddam Hussein, ses liens troubles
avec l ' Iran , le soutien affiché du Grand mufti de Syrie ou sa n o m i n a t i on
prévue au Prix Kadhafi dans l 'ouvrag e Roger Garaudy - Itinéraire d'une
négation de Michaël Prazan, Adrien Minardaux, éditions Calmann-Lévy.

attcint un âge respectable seraient appelées à comparaître,
elles soient jugées sans plus de complaisance que
ne le fut Roger Garaudy.
En se focalisant sur la plaie béante de l'horreur
absolue, celle de la question juive et de l'holocauste,
le questionnement de Garaudy nous interpelle, nous
laisse entrevoir la part sombre d'un homme lumineux.
D'aucuns lui concèdent la maladresse, parmi lesquels
son grand ami l'abbé Pierre qui paiera un lourd tribut
pour avoir affiché son indéfectible soutien. Notre humble
avis est que l'homme, toujours en quête d'absolu, avide
d'un horizon inatteignable a voulu s'attaquer à un sujet
qui le dépassait. La question de l'extermination des
déportés dans les camps nazis, celle des chambres à
gaz ne peut être l'objet d'un débat serein, elle ne le sera
sans doute pas avant plusieurs décennies. Les passions
qu'elle déchaîne invitent l'homme sage à ne pas ouvrir
la boîte de Pandore. La mémoire des morts et le témoignage
des survivants n'ont pas à entrer dans la balance
de quelque froide équation. Non, l'horreur n'a pas à
subir l'affront du doute, pas plus qu'elle ne doit faire
l'objet de surenchère mémorielle.
Aussi, plutôt que de tenter d'expliquer ce que fut
cet homme, nous préférons laisser parler le poète.
Cette chanson, diffusée aux funérailles de Garaudy le
18 juin 2012, résume mieux que mille mots le cheminement,
le questionnement, la quête d'un libre-penseur :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une impossible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jus qu'à la déchirure
Aimer , même trop , même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D 'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête,
Suivre l'étoile
Peu m'importent mes chances
Peu m'importe le temps
O u ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l'or d'un mot d'amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon coeur serait tranquille
Et les villes s'éclabousseraient de bleu
Parce qu’'un malheureux
Brûle encore, bien qu' ayant tout brûlé
Brûle encore , même trop, même mal
Pour atteindre à s'en écarteler
Pour atteindre l'inaccessible étoile.

La quête.  Jacques Brel