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Il faudrait dire « des » communismes et « des » fois, car les deux se déclinent au pluriel ; ils revêtent différentes formes selon les temps historiques et les lieux. Le communisme, idéologie d’émancipation fondée sur la « mise en commun », ne peut retourner à une conception pré-marxiste, mais aurait tort d’ignorer les communistes d’avant MARX. Malgré une tendance générale souvent utopiste, c’est-à-dire détachée des conditions qui pourraient rendre possible sa réalisation, on trouve chez eux une exigence éthique qui s’intègre à la visée de MARX comme à celle des grands textes religieux.
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Il
est de bon ton en philosophie de commencer par PLATON.
Indisposé par une « démocratie » qui avait assassiné
son maître SOCRATE sous l’accusation de corruption
de la jeunesse, PLATON
défend un communisme aristocratique. Le devoir de l’Etat est
d’assurer aux citoyens le bien suprême, tâche que seuls peuvent
assurer les « meilleurs » de la cité, meilleurs non
selon la naissance mais aux plan intellectuel (le savoir) et moral
(le désintéressement), à rapprocher de l’aristocratie
du renoncement
prônée par
Roger GARAUDY (88).
Autrement-dit, il est juste, c’est-à-dire conforme à l’idée
que PLATON se fait de l’Etat, que les philosophes soient rois ou
les rois philosophes.
Bien sûr l’utopie communiste platonicienne est esclavagiste : ni PLATON ni son futur contradicteur ARISTOTE ne pouvaient imaginer une société sans esclaves. La république idéale de PLATON (qui n’a jamais vu le jour), n’est égalitaire que pour les membres de la classe privilégiée (magistrats et guerriers). En sont exclus non seulement les esclaves - la majorité de la population - mais aussi les artisans et les travailleurs de la terre et de la mer. C’est un communisme de classe, loin de l’universalisme des courants communistes ultérieurs, spécialement des courants marxistes.
Bien que ne s’appliquant qu’à la mince classe des privilégiés, le communisme platonicien n’en est pas moins intégral en théorie. Le bien commun ne pouvant naître que de la mise en commun de tout ce qui fait société, tout doit être commun : non seulement la propriété, la production, la consommation (par exemple les repas pris en commun), mais aussi les femmes et les enfants. La communauté des femmes, qui n’est pas celle de la « démocratie bourgeoise », dénoncée par MARX, n’entraîne pas une sous-évaluation du rôle et des capacités des femmes, qui doivent pouvoir accéder à toutes les fonctions, participer à la défense de la cité, recevoir la même éducation que les hommes. PLATON est de ce point de vue en avance sur son temps.
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Quatre
siècles plus tard, à la différence de PLATON, le juif JÉSUS
et ses disciples pratiquent réellement un communisme du quotidien,
mettant tout en commun, abandonnant ou refusant la richesse et menant
une action concrète contre les « marchands du Temple »
protégés par les dirigeants juifs et l ’ occupant romain .
Plus tard , SAINT PAUL fondera l’universalisme
en même temps que l’église
« catholique » (catholique=universel)
: Il n'y a plus ni
juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a
plus ni homme ni femme, car vous êtes tous Un en Jésus-Christ.
Après PAUL, des « Pères de l’Eglise », comme Saint AMBROISE et Saint BASILE, considèrent la propriété privée comme « mauvaise » car elle dresse les hommes les uns contre les autres, elle alimente l’égoïsme et l’orgueil des possédants, et au total divise fondamentalement un peuple, le peuple chrétien, qui devrait être uni « cœur et âme » comme le demandent les Apôtres (cf. Actes).
Dans cet esprit, à partir du 4e siècle, le courant monachiste se développe depuis l’orient sous des formes extrêmement diverses. Ascèse, isolement du monde, pauvreté, vie en communauté, poussée parfois jusqu’aux limites du supportable (silence total, enfermement, promiscuité ) mais avec de notables exceptions (comme les moines-guerriers en « Terre Sainte »), tout cela, bien que non fondé sur le principe de propriété privée, n’est pas du communisme, pas plus que le communisme « naturel » des groupes humains primitifs n’était du communisme. Au début du 13e siècle, après FRANÇOIS D’ASSISE, et à son exemple, le refus de toute propriété alliée à l’impératif du travail donnera au courant monachiste joachimite (= à la suite Joachim DE FLORE) l’allure d’un communisme conscient, assumé, prophétique, annonçant un âge supérieur de l’humanité (« l’âge de l’Esprit»), et ne refusant pas de participer à des révoltes sociales.
Au 16e siècle, Thomas MÜNZER et les anabaptistes - qui prônent le retour aux racines de l’église primitive -, mènent violemment ce combat et sont massacrés. L’utopie communiste (propriété et travail communs) ne cesse pas pour autant d’exister jusqu’au 18e siècle, de la Christianopolis purement littéraire de Valentin ANDREAE à Strasbourg en 1619 aux pratiques réelles des Shakers anglais en Nouvelle Angleterre, prônant le communisme et mettant le travail au centre de leurs « valeurs », avec le célibat et la virginité. Il y a confirmation, persistance au cours des siècles, d’une porosité minoritaire mais réelle entre la pensée et les pratiques chrétiennes et l’idéal et les essais de pratiques communistes.
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En
1755 cependant, avec MORELLY
et
son Code de
la Nature ou Le véritable Esprit et ses Lois,
le communisme se débarrasse de son placenta chrétien, pour utiliser
la méthode rationaliste, critique, portée par les philosophes des
Lumières. MORELLY est un des leurs, mais il fut beaucoup combattu
pour son communisme :
Communauté des
biens et du travail : folle hypothèse d’un cerveau malade,
disait de lui son contemporain le critique littéraire Jean-François
de LA HARPE. Pourtant, en l’absence d’une analyse de l’état
des forces productives et des rapports de production (ce qui ne sera
fait qu’avec MARX), ce communisme, comme les précédents ne peut
se fonder que sur la création d’une morale nouvelle. Le point de
départ de cette morale est le postulat rousseauiste de la bonté
naturelle de l’Homme perverti par une
mauvaise organisation sociale. Quelles
sont Les lois morales
nouvelles proposées par MORELLY ? 1°/ Abolition de toute
propriété privée. 2°/ Tous les hommes doivent travailler. 3°/
Tous doivent exercer, tels des « fonctionnaires » (il
emploie ce terme ) , un travail utile à la société . 4°/
Suppression de la monnaie, et des échanges
de type capitaliste. 5°/ Pas d’égalitarisme, mais une inégalité
harmonique résultant
de la prise en
compte de la diversité des capacités, des besoins et des efforts de
chacun et de tous.
MORELLY a beaucoup inspiré Charles FOURNIER et Gracchus BABEUF.
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Laissons
FOURIER à ses espoirs de mécènes qui ne viendront jamais.
Si, avec MORELLY, le communisme rompt avec le christianisme, avec BABEUF, tout en conservant son idée fondamentale (pas de propriété privée), il devient volonté politique agissant, ou essayant d’agir, sur le réel. BABEUF ne professe pas l’antichristianisme de son ami Sylvain MARÉCHAL , cependant, pour lui comme pour MORELLY et tous les communistes, le bonheur n’est plus la récompense promise aux justes dans l’au-delà ; il s’agit de le réaliser « ici et maintenant ». Pour parvenir à la « République des Egaux », à la communauté des biens et des travaux, au communisme, à vocation immédiatement nationale mais aussi et plus largement à visée internationale et universelle, il faut passer par une phase de transition, une dictature provisoire, que ROUSSEAU, référence constante des communistes, justifie quand il s’agit du salut de la patrie, et lorsque l’Etat...n’a pas encore une assiette assez fixe pour pouvoir se soutenir par la force de sa constitution. Dictature provisoire que MARAT voit comme une « dictature populaire », ROBESPIERRE comme un « gouvernement révolutionnaire », et que MARX verra comme la « dictature du prolétariat ».
Pour instaurer ce régime, BABEUF et ses compagnons s’en remettent à un coup de force. Ses préparatifs clandestins sont découverts et les comploteurs presque tous arrêtés. Malgré cet échec, BABEUF inspirera le mouvement blanquiste. Sans plus de succès : l’insurrection malheureuse du 12 mai 1839 signe la fin du rêve d’une révolution communiste conçue comme une action essentiellement militaire, comme un coup d’état.
Dès lors, dès les années 1840, le mouvement communiste cherche à se fonder sur la science, la connaissance de la société, l’éducation des travailleurs, la réflexion et l’action collectives.
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Avec MARX se produit un changement radical de paradigme dans la conception même du communisme. Dans un texte qui prépare la parution du Manifeste, ENGELS en donne la nouvelle définition : Le communisme est l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat. Définition beaucoup plus « généraliste » que les recettes toutes prêtes des socialismes et communismes utopistes, et en même temps beaucoup plus « politique ».
Bien sûr, la suppression de la propriété privée des moyens économiques est toujours le résumé le plus caractéristique du mouvement communiste, sa revendication principale. Mais il faut prendre conscience, il faut comprendre, qu’un grand développement, quantitatif et qualitatif, des forces productives techniques et humaines est d’abord nécessaire pour rendre viable ce changement radical. Le degré de développement, d’extension géographique et de concentration atteint par le système du Capital rend à un moment nécessaire pour tous de substituer à la gestion individuelle, privée, concurrentielle, de la production et de la répartition des biens leur propriété et leur gestion communes, gestion démocratiquement organisée et planifiée par l’association générale de tous les membres de la société. Cette substitution, dit ENGELS, se fera peu à peu, après une première série de mesures édictées sous le régime de la « dictature du prolétariat », qu’ ENGELS appelle simplement un régime démocratique.
Avec MARX et ENGELS, c’est la fin de la révolution-conspiration : toutes les conspirations sont inutiles et nuisibles dit ENGELS, tout se fait au grand jour, les communistes affichent ouvertement leurs buts ainsi que le proclamera le Manifeste. Ce n’est pas la fin de la révolution-coup de force, LÉNINE le démontrera en 1917, mais la fin de la révolution-conspiration.
Deux remarques sont particulièrement importantes dans le texte d’ENGELS : 1°/- Les circonstances de toute révolution sont absolument indépendantes de la volonté et de la direction de partis déterminés et de classes entières, toute révolution est donc imprévisible et ne se fait pas arbitrairement et par décret. Par contre, la brutalité de la répression de la bourgeoisie est, elle, parfaitement prévisible, dés lors que ses intérêts vitaux sont mis en cause par l’action pratique du prolétariat. L’imprévisibilité de l’une et la prévisibilité de l’autre font qu’il est impossible de prédire le caractère pacifique (évidemment souhaitable) ou violent de la transition. 2°/- La révolution communiste ne sera pas une révolution purement nationale, elle se produira à des rythmes différents mais dans tous les pays développés : révolution universelle elle aura un terrain universel. ENGELS et MARX espéraient des révolutions en Angleterre, en Amérique, en France, et en Allemagne, là où les forces productives étaient les plus développées.
Avec MARX et ENGELS, c’est aussi la fin du communisme comme idéal détaché du réel, ce qui ne signifie pas que l’idéal soit abandonné mais que les transformations des sociétés, la compréhension de ces transformations par les sciences, la pénétration de cette compréhension dans les couches avancées du prolétariat, rendent désormais possible une réalisation progressive de cet idéal, par la convergence entre les « pouvant être » communistes inscrits dans le réel et la morale individuelle de chaque prolétaire et de chaque homme.
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Au-delà des oppositions trop évidentes - « croire » et « ne pas croire », « matière » et « esprit » - que nous avons voulu démonter au long de cet essai, au-delà du caractère limité dans l’espace et le temps des expériences communautaires pré-marxistes et de la dégénérescence qui les guette à court terme (les « utopies socialistes »), on a pu trouver du communisme dans la commune russe de l’époque tsariste - le « mir », communauté de terre, de travail et de répartition des fruits du travail -. plus tard dans le kolkhoze soviétique et plus tard encore du socialisme sinon du communisme dans les kibboutzim sionistes « de gauche ». En France, des militants chrétiens (Action Catholique Ouvrière et Jeunesse Ouvrière Chrétienne et d’autres petits groupes dispersés ) affirment des intentions qui ne sont en rien incompatibles avec l’espérance communiste.
Le Parti communiste français, à la suite de Maurice THOREZ en 1936, a pratiqué régulièrement des politiques de « main tendue » en direction des croyants, surtout catholiques. En Italie, dans les années 1970, le dirigeant communiste Enrico BERLINGUER propose au parti de la Démocratie chrétienne un compromis historique politique pour réunifier la société.
Face aux dérives du monde actuel, il faut un « compromis historique » plus ample encore. Le déséquilibre croissant dans la vie des personnes et dans celle des sociétés, souvent leur désintégration, s’expliquent en partie par le recul, depuis le milieu du XXe siècle, des pôles organisés autour d’un principe de transcendance que furent le christianisme, surtout catholique, et le communisme comme parti, tant au niveau d’une morale personnelle qu’au niveau d’une éthique de groupe. Individualisme, positivisme et particularisme sont les valeurs portées plus que jamais par la société capitaliste (monothéisme du marché et règne de l’argent). L’individualisme, l’individu centre du monde, l’emporte sur la communauté. Le positivisme, la science et la technique peuvent tout et l’emportent sur les diverses formes de la foi, y compris laïques. Le particularisme, la partie prime le tout, l’emporte sur le sentiment de l’unité du monde.
Pour rompre avec ces dérives, pour que la vie retrouve une voie d’espérance, il est nécessaire de commencer à construire de nouveaux compromis entre athées, principalement marxistes, et croyants, des compromis bien plus précis et concrets - sur les plans politique, moral, culturel et philosophique - que tout ce qui a été fait jusqu’à présent. Le militant de l’avenir sera militant d’un principe de transcendance ou ne sera pas. Ce principe s’énonce simplement - aller vers un plus grand que soi - mais ses implications sont grandes et complexes : TEILHARD les a ramassées en un paradoxe : Le Monde ne tient pas par en bas, mais par en haut. Le matérialisme brut est source d’illusions pour l’homme car il tend à faire passer la partie pour le tout, la base pour le sommet, alors que, finalement, la seule effectivité tient dans la passion de grandir, et non dans la base matérielle, dont on tient évidemment le plus grand compte, dans laquelle s’exerce cette effectivité. En 1955, le même écrivait aussi que les matérialistes d’aujourd’hui - il s’agissait essentiellement pour lui des marxistes - n’étaient en fait que des spiritualistes qui s’ignorent.
L’objectif est de préparer une nouvelle rencontre de la foi avec le communisme, leçons étant tirées de leur histoire tragique à l’un et à l’autre. Pour rassembler les hommes de toutes les fois, foi en l’homme ou foi en dieu, plus largement foi en la matière et foi en l’esprit. Foi la puissance spirituelle de la matière, célébrée par TEILHARD. Foi en l’esprit, même dans cet état de choses - le système du capital - où il n’est point d’esprit décrit par MARX. Formules que GARAUDY condense en : L’histoire pose les problèmes, et c’est la vérité du matérialisme historique ; les prophètes répondent, et c’est la vérité de l’Esprit. N’ayons pas peur, quand il le faut, quand l’état du dialogue l’exige, de parler de « foi » à propos de l’idéal communiste marxiste.
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SAINT-SIMON avait fini par nommer son système nouveau christianisme, titre de son dernier ouvrage . CABET dans son Icarie, en était resté lui à l’ancien christianisme : Les communistes d’aujourd’hui sont les continuateurs et disciples du Christ. FOURIER (103), en qui des disciples voyaient un « nouveau christ », en appelle constamment à dieu pour justifier sa théorie de « l’attraction passionnelle », extension aux rapports sociaux de l’attraction universelle de NEWTON. En 1848 encore des femmes démocrates réunies en banquet le 15 avril célèbrent « la figure populaire » de JÉSUS, avant que l’Église ne se rallie à la « réaction » mettant un terme à ce rapprochement « contre-nature ». Conscients, dit Régis DEBRAY (104), du fil rouge qui les reliait à Saint Basile et Saint Martin, MARX et ENGELS envisagent un moment d’appeler « catéchisme communiste » leur futur Manifeste. Dans les Principes du communisme de décembre 1847, ENGELS, qui avait déjà écrit une Profession de foi communiste en juin 1847, reste imprécis sur la religion, l’incluant simplement dans la catégorie fourre-tout des idées traditionnelles.
Sur le plan historique, la pratique du pouvoir du communisme marxiste (ce qu’on a appelé le « socialisme réel ») a été farouchement athée et anti-religieuse. Pourtant le fil rouge dont parle Régis DEBRAY a toujours des ramifications dans le tissu social. Le réparer est possible si certains croyants (surtout chrétiens) et certains communistes (surtout marxistes) en ont le désir et la volonté. Si MARX n’avait pas, au nom de la science, refusé de choisir entre matérialisme et communisme, autrement dit s’il avait choisi le communisme plus que le matérialisme, les fibres de ce fil commun seraient plus faciles à identifier et à souder. Par-delà les anathèmes réciproques, par delà MARX lui-même, et sans le contredire, une sorte de fonds commun perdure que nous essayons de reconstituer. Ces fibres (quatre) se sont révélées assez naturellement au fil de cet essai.
1/- D’abord le postulat de la valeur égale de tous les êtres humains, valeur égale par rapport au divin, valeur égale par rapport à l‘humanité. Ce postulat va de pair avec le refus de la propriété privée comme principe d’organisation de la société puisque ce type de propriété fonde non sur l’égalité mais sur l’inégalité la valeur des personnes, selon qu’elles possèdent ou ne possèdent pas.
La valeur de la personne humaine, valeur intrinsèque et valeur rapportée à la communauté, indissociable de la première, est le centre des philosophies personnalistes, philosophies hétérogènes et laïques bien que toutes plus ou moins inspirées par les religions, par ce qui, dans les religions, parle de la « personne » humaine, et qui fait, notamment du christianisme, une des sources des déclarations des droits de l’homme. Le très catholique Emmanuel MOUNIER, fondateur de la revue Esprit, est un représentant emblématique de ces courants. Il a essayé de rassembler les idées qui lui paraissaient avoir été à tort écartées par les marxistes, du fait de leur matérialisme philosophique, idées tournant autour d’une orientation métaphysique, transcendante, de la société et de la culture humaines. En 1948 il propose au Parti communiste d’abandonner le marxisme scolastique pour un marxisme ouvert : en pleine période d’acmé du stalinisme mondial, alors que TITO en Yougoslavie s’émancipe de l’URSS, le PCF refuse vertement, l’accusant d’entraîner les jeunes ouvriers chrétiens qui le suivent sur une voie de garage par « anti-soviétisme » et « anticommunisme ». Peut-être une occasion perdue, comme il y en aura d’autres.
L’égalité de toutes les personnes - pas les individus, égoïstes et isolés, les personnes - ne parle pas moins aujourd’hui qu ’ elle parlait hier aux croyants et aux communistes. Comme la liberté ne se réduit pas au libéralisme et la fraternité à un « fraternalisme » contraint (sectaire ou monachiste par exemple), l’égalité à un égalitarisme niant les différences entre les personnes, de la même façon la propriété collective (ou sociale, ou publique) ne se ramène pas à une étatisation mais peut revêtir, de la coopérative à la nationalisation, des formes différentes, l’important étant qu’elles préservent toujours la liberté et la dignité de tous tout en permettant la participation de chacun aux décisions et à la gestion.
2/- Ensuite, la recherche de l’unité humaine, qui découle du postulat précédent, unité de chaque être humain avec lui-même, avec la société où il vit et avec toute l’humanité. Le théologien protestant Eugène EHRARDT écrivait en 1929 qu’il y avait chez les socialistes, et chez les communistes (qu’il classe dans la catégorie des « socialistes »), quelque chose de mystique, de plus mystique que politique, une sorte de reflet de l’esprit chrétien des premiers temps, fusion du moi le plus personnel et des communautés dont l’individu fait partie, de la plus resserrée à la plus vaste.
L’auteur, peu suspect de sympathie pour le communisme en tant que parti, perçoit cependant bien ce que les communistes eux-mêmes ont souvent des difficultés à comprendre, que la lutte des classes n’est pas le dernier mot mais la constatation d’un état de chose dans les sociétés de classes, état de choses dont il faut prendre conscience pour s’en émanciper mais non pour en faire un mode de vie ou un objectif en soi. C’est de l’humanité entière, de son unité à conquérir dont il est question. L’abolition de toutes les formes de misères et de leurs conséquences, l’union dans une solidarité de travail et d’amour, dans le cadre d’un universalisme proclamé aussi bien chez SAINT PAUL que chez les communistes - mais les communistes le nomment plutôt « internationalisme » -, voilà sans doute des objectifs et des cadres permettant aux croyants et aux communistes marxistes, même s’ils les expriment différemment, d’agir de manière sinon concertée au moins convergente.
3/ - L’affirmation de la possibilité d’une transformation de l’homme, que nous rencontrons aussi bien chez SAINT PAUL et nombre de penseurs d’inspiration chrétienne que chez MARX et nombre de penseurs d’inspiration marxiste (cf. Ernst BLOCH). Pourvu que les uns et les autres nous parvenions à nous débarrasser du poids du formel (« la loi ») qui étouffe le fond commun évangélique, Pourvu aussi que nous gardions les uns et les autres à l’esprit les différences entre le communisme de JÉSUS et celui de MARX : le communisme de JÉSUS est un communisme non de satisfaction des besoins comme celui de MARX mais de renoncement, non d’organisation collective de la production et de la répartition des richesses mais de sacrifices individuels. Sa morale est ainsi faite de charité plus que d’égalité. C’est donc un communisme de petits groupes plus que de grands ensembles. Ce qui ne veut pas dire que le marxiste n’a rien à retenir des communismes religieux d’avant MARX. Au contraire : le marxiste peut voir dans les valeurs morales du christianisme des valeurs qui, sous des formes différentes, sont aussi les siennes : l’amour, le dévouement, la force d’action de l’idéal, la valeur de la personne humaine.
L’objectif principal du communisme selon Georg LUCACKS par exemple n’est pas de remplir les estomacs, même si vaincre la faim dans le monde est un but immédiat. Il n’est pas non plus d ’ aligner tout le monde derrière des chaînes de production, même si chacun doit travailler en proportion de ses capacités. L’objectif principal du communisme c’est d’arriver à déterminer collectivement ce que la société humaine a besoin de produire et comment elle le produit. Autrement dit, ce en quoi le communisme est émancipateur, c’est qu’il rend chaque homme responsable, pour ce qui le concerne et dans le respect de sa personne, de l’auto-construction continue de l’espèce humaine par tous les membres de l’espèce. L’histoire humaine est le développement sans fin assignée de cette auto-construction ; comme le disait MARX, le communisme n’est que le début de l’histoire véritablement humaine.
L’homme nouveau de SAINT PAUL, qui abandonne toute corruption pour la justice et la sainteté d’une fidélité nouvelle à la vérité du Christ (109), l’homme véritable de Boris POLEVOÏ, le pilote de chasse soviétique mourant ramené à la vie par les rescapés d’un kolkhoze massacré par les allemands, tous dévoués corps et âme à la cause du socialisme, le communiste libertaire Pierre KROPOTKINE rejetant comme SAINT PAUL toute tromperie, intrigue, iniquité et injustice autour de lui pour pouvoir vivre pleinement sa vie, toutes ces variantes du thème de « l’homme nouveau » sont tournées vers l’avenir, vers la « création » d’un homme en voie d’émancipation. Elles n’ont rien à voir avec la prospective transhumaniste ou avec les mythes passéistes fascistes ou nazis. Elles ont à voir avec une foi à l’image du vieux Yukong souvent cité par MAO TSE TOUNG qui à force de persévérance, d’audace et de confiance en l’action collective parvient à déplacer les montagnes qui étouffent sa maison. Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait, avait déjà dit LÉNINE des révolutionnaires de 1917.
4/- L’idée, commune aux « croyants » et aux communistes marxistes, d’un but ultime, non pas « finaliste » (décidé de l’extérieur) mais que l’on s’assigne librement, découle logiquement de ce qui précède. Ce n’est pas uniquement en savant que MARX a construit ses analyses et son projet, mais aussi sous l’emprise d’une puissante indignation contre les injustices sociales (« l’impératif catégorique » de « bouleverser » leur inhumanité), et dont les imprécations contre le capital retentissent aujourd’hui d’autant plus fortement qu’elles s’appuient désormais sur de nouveaux développements de la crise systémique du capitalisme d’une part et d’autre part sur les progrès accélérés des sciences et des techniques.
Le but des hindous est la libération finale du cycle des réincarnations ; celui des bouddhistes la fin de la souffrance, de la vieillesse et de la mort dans le nirvana ; celui des chrétiens suivre la voie de justice montrée par le christ dans son cheminement terrestre ; celui des musulmans vivre dieu comme plus grand que tout avoir, tout savoir ou tout pouvoir (le sens du fameux « Allahou akbar ») ; le but ultime des communistes est l’épanouissement complet de l’humanité, en chacun de ses individus et dans ses diverses communautés.
Au-delà des perversions, qu’il faut combattre, ces buts se rejoignent, non sur la doctrine mais dans les pratiques, trans-individuelles, sociales ou politiques. Ils relèvent en effet non d’une prédestination ou d’un déterminisme extra humains, auxquels ils cherchent justement à mettre un terme, mais correspondent à l’être profond de l’homme et au caractère évolutif de cet être, qui se révèle au cours d’un processus historique sans fin, capable de choix non déterminés par les seules conditions matérielles.
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Ces quatre postulats proposent une éthique fondée sur une foi, c’est-à-dire une espérance et une action, une espérance en une action. C’est dans cette espérance et dans cette action que vit le principe de « transcendance dans l’ici-bas » commun aux communistes et aux croyants. Agir sous un principe de transcendance est toujours un choix, c’est la capacité , d’où qu’elle vienne, de rompre avec tous les déterminismes biologiques ou sociaux, tous les dogmatismes, tous les apriorismes.
Une nouvelle rencontre est nécessaire, à partir des réalités concrètes, entre les forces qui affirment, avec ou sans dieu, un sens de la vie et une unité de l’humanité dans le respect de la souveraineté des personnes et des collectifs. Il faut choisir : déni du désordre de la guerre de tous contre tous, qui, au niveau actuel de nos pouvoirs et de nos dérives, conduit à la mort, ou conscience de la primauté du tout pour sauver l'espérance, c'est à dire la vie.
Faisant écho à Ernst BLOCH et son océan de possibles, Etty HILLESUM écrit : Je porte en moi tous les paysages, j’ai tout l’espace voulu. Je porte en moi la terre et je porte le ciel, La terre et le ciel, le contraire du déterminisme et de la résignation, le contraire de l’utopie stérile car disjointe du réel. L’idéal, comme dieu, tire sa vérité de son absence ; l’espérance n’est jamais tant nécessaire que dans l’obscurité, la flamme qui vacille dans l’obscurité, si nous l’entretenons, un jour éclairera le monde.
Alain RAYNAUD, auteur, administrateur du blog.

