07 juin 2014

La conspiration de la gêne

Roger Garaudy ou la conspiration de la gêne



Condamné pour contestation de crime contre l’humanité en 1998 (la remise en cause de l’existence des chambres à gaz), l’intellectuel qui fut un temps la voix officielle du Parti communiste français, vient de disparaître, à l’âge de 98 ans. Il laisse derrière lui un livre controversé : Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Doit-on rayer de la carte des penseurs qui s’attaquent à des sujets brûlants ? Cette question taraude une société qui, paradoxalement, comme le rappelle la journaliste Elisabeth Levy, fait plus l’éloge « de la diversité culturelle que de la diversité de pensée. » 
L’annonce de son décès aura été moins médiatisée que celle de Thierry Roland. Une civilisation qui consacre « l’inversion des valeurs » et « l’industrie de l’hébétude »  comme « horizons indépassables » de la pensée contemporaine. Des intellectuels, à l’instar de Pierre- André Taguieff, ont marché sur le cadavre, réduisant son œuvre à l’islamisme radical. Convictions et positionnement géopolitique obligent : « Garaudy a été un intellectuel engagé qui n’a cessé de mettre son statut de « philosophe » au service de causes totalitaires, du communisme à l’islam politique « révolutionnaire », mariant pour finir la judéophobie à l’hespérophobie. Son itinéraire illustre l’inévitable processus de corruption de la pensée chez ceux qui mettent cette dernière au service de causes aussi douteuses qu’exclusives, la réduisant ainsi à des opérations de propagande1.
Les communistes, ses ennemis ataviques, lui reprochent encore son hétérodoxie2. Son esprit critique : « On peut dater de cet article de L’humanité, 3 mai 1968, le jour où le parti communiste français, du fait  de sa direction, est tombé en dehors de l’histoire pour n’avoir pas compris ce qui germait en elle : l’aspiration confuse, mais réelle, à un autre modèle de croissance et à un autre modèle de révolution. L’histoire ne pardonne jamais à un homme, à un parti ou à une église d’être en retard d’une mutation3.» Il ne s’agit pas non plus de verser dans l’excès contraire. Celui qui consiste à faire du philosophe… un martyr. Un saint. «  La résurrection, c’est tous les jours » : encore une des formules magiques de Garaudy. Il n’est de véritable religion que bâtie sur ce credo, il n’est pas de véritable pensée dépassant le cynisme ordinaire qui ne repose sur cette certitude de vie. Roger Garaudy le grain de sésame qui ouvre toutes les portes aux prisonniers des dogmes, le frontal, le généreux, avait choisi, à l’âge où d’autres s’enlisent douillettement dans la vieillesse, d’affronter l’opprobre, l’insulte, les déboires judiciaires, la honte, l’incompréhension et la diffamation, parce qu’il savait que son temps avait besoin de lui pour ce rôle là, ce rôle christique-là, très précisément4

Féministe 5 et pour une démocratie participative
On peut accabler « le scélérat » de tous les maux. Voir en lui « la figure du mal absolu » en ce début de siècle : l’alliance diabolique de la Raison et de la Foi. Mais si l’on ne veut pas sombrer dans la démonologie, il faut aussi rappeler ses vues avant gardistes sur l’environnement, par exemple : « La terre, l’eau, le ciel… l’homme est devenu responsable de tous les éléments. Nous sommes arrivés à ce point crucial de l’épopée humaine où nous ne survivrons pas par la seule force d’inertie des dérives de notre siècle : prolongées, elles conduisent toutes au suicide planétaire.6»
Dire, sans craindre la foudre, que « le paria » était un féministe de la première heure. Sensible à l’égalité des droits, Roger Garaudy, a défendu « la cause des femmes » à une époque où l’idéologie masculine dominait tous les secteurs de la société. Une thématique désertée autrefois par ceux qui, aujourd’hui, en font leur cheval de Troie. « En France, les femmes constituent un peu plus de 50% de la population, mais, à tous les leviers de commande de la société, elles n’accèdent que dans une proportion infime. Il y a moins de 1% de femmes parmi les chefs d’entreprise et pas davantage parmi les cadres supérieurs, pourcentage qui tend vers zéro dans les grandes entreprises. Par contre, dans les secteurs où la main d’œuvre est la moins payée, par exemple dans le textile, elles constituent 90% de l’effectif. Quant au travail qui n’est pas payé du tout, celui du ménage et du soin des enfants, qu’il soit fait en supplément du travail à l’extérieur ou qu’il fasse obstacle à ce travail extérieur, il est assuré à 98% par les femmes. Dans le privé, à elles les postes de secrétaires, de dactylos ou de vendeuses de magasins, mais combien dans les conseils d’administration ? Dans le secteur public, à elles les Chèques postaux, mais combien de directeurs ? Et à l’échelle des responsabilités nationales, la discrimination est la même. (…) Tout se passe comme si, depuis le misogyne Saint-Paul, la femme était frappée d’une infériorité métaphysique.7»
Tout n’a donc pas été tragique malgré les sentences de ses biographes. Pourfendeur de « l’expertocratie » (L’ENA) qu’il voyait comme un détournement du suffrage universel, Garaudy a mis en garde les politiques contre les dérives de la technique et du positivisme : « Nul n’a jamais mieux servi la volonté de puissance de l’homme, jusqu’à assurer à l’Occident, qui a tout subordonné à ce développement prométhéen des sciences et des techniques, quatre siècles d’hégémonie mondiale, la  première hégémonie totale de toute l’histoire humaine8.» Incontrôlable, on doit à l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale et à celui qui a plaidé pour  « un dialogue des civilisations », le concept « de démocratie participative. » Une notion que Ségolène Royal, candidate à la Présidentielle s’est fait sienne en 2007.

« Le Coran est emprisonné derrière une muraille de commentaires »

Roger Garaudy courrier-picard.fr

« L’essentialiste », loin d’idolâtrer la religion du Prophète, a été un des plus virulents critiques de l’islamisme. Voyant dans ce dernier une perversion des origines – « une maladie » -, bien avant Abdelwahad Mehdeb. « L’Islam n’a pas échappé à cette loi maudite de la « dixième génération », qu’évoque Mendehall pour le Judaïsme. Dés la fin du IV ième de l’Hégire, se manifesta la tendance à « fermer la porte de l’Ijtihad » (de l’effort pour réfléchir sur l’interprétation). Sinon officiellement, du moins de fait, elle a été fermée. Après Al Ghazali (1059-1111), dans l’Islam officiel, en dehors des « soufis », désavoués par l’orthodoxie, règne la compilation, le commentaire littéral, le formalisme. Le Coran est emprisonné derrière une muraille de commentaires. Il cesse d’être une interpellation éternellement vivante pour les générations nouvelles de Musulmans : son sens a été fixé une fois pour toutes sous la dynastie abasside (…) Le « bon Musulman » ne fut plus celui qui croyait en Dieu et au message de son Prophète pour suivre la guidance de Dieu. C’était celui dont les pratiques extérieures, facilement repérables et strictement codifiées, étaient conformes à une tradition immuable en ses interdits comme en ses commandements. Ce fut le triomphe, pour mille ans, du formalisme et du dogmatisme dans la répétition mécanique et littérale des formules des Ecoles en ce qui concerne l’interprétation du Coran9
La mémoire est sélective. Et notre culture a horreur des transgressions. L’affaire Garaudy est symptômatique d’une société qui a tendance à ne retenir que le présent. Un livre polémique10, au détriment d’une vie vouée à la recherche. A réduire l’oeuvre d’un homme à un mot. Une condamnation. Il n’échappe à personne, que ses « inquisiteurs » sont pourtant les premiers à admirer Heidegger11, Cioran, Rebatet. Dont les affiliations au nazisme ou à l’extrême droite, semblent ne pas les choquer. Alors que ces « sentinelles » sont les premières à expliquer qu’il faut « séparer l’œuvre de l’homme », force est de constater l’indignation à géométrie variable de cette caste qui hiérarchise l’antisémitisme. Celui que l’on tolère à la télévision, dans les salons, au nom d’une certaine liberté d’expression, d’un style. Et celui que l’on rejette sur la place publique, conformément à la rhétorique du temps. Un antisémitisme qui ne dépend pas de son contenu. Mais de son esthétisme. Céline, oui ! Garaudy, non !
Le patronyme de cet Agrégé sent tellement le souffre, qu’on n’ose briser l’unanimisme, au risque de se compromettre. Tant la peur de la marginalisation, de la mort médiatique, effraient les aventuriers. Même Tariq Ramadan n’ose défier les lois de la pesanteur (pas une ligne sur son site). C’est dire la police de la pensée. Sa puissance de feu. Sa capacité à rejeter dans les limbes les esprits libres12. « Ils décident de ce qui est. Ils décident de ceux qui parlent, et de ce que ceux-là, les autorisés de parole, ont le droit de dire ou ne pas dire13.
La France si elle veut être à la hauteur de son projet – Les lumières – doit avoir le courage d’entendre toutes les voix, quitte à semer la discorde. Voire choquer des mémoires. C’est à ce prix seulement, qu’elle pourra lutter contre toutes les formes de racisme, d’exclusion. En diabolisant des penseurs, en les refoulant du cercle démocratique, au motif de « l’insoutenable », on crée les conditions objectives d’une dissidence citoyenne. D’une contre histoire. L’interdit fascine. Il fédère la contestation, la résistance…l’underground.
On ne combat pas les idées par la politique de la terre brûlée, chère aux faiseurs de rois. On combat les idées par les idées. Celui qui voulait « danser sa vie »,  « déjouer les bigoteries du scientisme, du cléricalisme et les pièges de la suffisance (la vaniteuse fermeture sur soi et sur nos certitudes) » quitte un monde désillusionné où l’amnésie générale, les amputations sont les grandes gagnantes. Pour comprendre les raisons qui avaient amené François Mitterrand à accepter la Francisque ou protéger Bousquet, on avait évoqué alors la complexité de l’homme. Les zones d’ombre du président de la République, le droit à l’erreur. Pourquoi ne pas avoir la même attitude envers l’auteur engagé ? Un poids deux mesures !
Le silence des médias confirme le trouble et l’analphabétisme grandiloquent de l’histoire des idées.

Paul Moffen 

  1. Pierre-André Taguieff, L’itinéraire du « grand militant Mujahid Roger Garaudy » : du communisme au négationnisme in lehuffingtonpost.fr, le 17/06/2012.
  2. Disparition de Roger Garaudy : De Staline à Mahomet, lhumnaite.fr, le 15/06/2012.
  3. Roger Garaudy, Appel aux vivants, Edition du Seuil 1979, p.28.
  4. Maria Poumier, Roger Garaudy limpide dans la noirceur du siècle in mariapoumier.net, le 17/06/2012.
  5. « C’est pourquoi l’avènement de la femme à toutes les fonctions dirigeantes de la société implique, à long terme, la subversion et l’inversion de toutes les valeurs fondamentales de nos sociétés, et le passage de la société individualiste à la société communautaire, d’un rapport social fondé sur un rapport de force à un rapport social fondé sur la reconnaissance de l’autre et la participation à son épanouissement personnel. » in Roger Garaudy, op.cit, p.36.
  6. Roger Garaudy, op.cit, p. 33.
  7. Roger Garaudy, op.cit, p35.
  8. Roger Garaudy, op.cit, p.35
  9. Roger Garaudy, Biographie du vingtième siècle, Le testament philosophique de Roger Garaudy,  Editions Tougui, 1985, p.386, 387.
  10. Roger Garaudy, Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Editions La Vieille Taupe, 1996.
  11. Le philosophe avait porté l’uniforme SS. Pour sa défense, il a dit vouloir réformer le nazisme de l’intérieur.
  12. Etre un esprit libre ne signifie pas avoir raison.
  13. Renaud Camus, un « néo-réac ? » in Eléments, juillet-septembre 2012, n° 144, p.61.

05 juin 2014

L'Union Eurasiatique

Mise en place de l'Union eurasiatique

La Russie a signé le 29 mai avec le Bélarus (Biélorussie) et le Kazakhstan la création d'une Union économique eurasiatique
´´Aujourd'hui, nous allons créer ensemble un centre puissant et attractif de développement économique, un marché régional important qui unira 170 millions de personnes´´, a déclaré Vladimir Poutine. Ces trois pays disposent  d'énormes ressources naturelles, avec 1/5 des réserves  mondiales en gaz et presque 15% de celles en pétrole., sans mentionner les matières premières.
L'Union eurasiatique (aussi appelée Union eurasienne ( Евразийский Союз), après avoir été approuvée par les Parlements de chaque État, entrera en application le 01/01/2015 . L'Arménie, le Kirghizstan, le Tadjikistan et d'autres Etats ayant fait partie de l'ex-URSS, exprimeraient aussi leur désir de rejoindre le projet.
L'évènement est passé quasi inaperçu dans la presse européenne, alors qu'il concerne particulièrement l'Union européenne. L'ambition est en effet d'établir une Commission eurasiatique et une zone de libre échange du même nom. Il ne s'agira pas à proprement parler d'une image en miroir de l'Union européenne, laquelle unit des Etats bien plus nombreux et différents. Mais d'un ensemble qui par sa position géographique et le rôle qu'y joue la Russie, devrait devenir un partenaire politique et économique privilégiés des européens.
Ceux-ci soulignent à l'envie les difficultés qu'aura la Russie pour coordonner – comme l'intention semble affichée – des Etats encore éloignés des objectifs d'ouverture et de démocratie dont la Russie cherche actuellement à se doter. De plus, le nombre de groupes musulmans fanatiquement anti-russes et anti-européens présents dans certains de ces pays ne lui facilitera pas la tâche. Mais vu les avantages découlant d'une action internationale mieux intégré, ces obstacles s'atténueront.
La création de la nouvelle Union s'est faite, inutile de le souligner, malgré les efforts multiples déployés par la diplomatie américaine (diplomatie du dollar) pour qu'elle ne se fasse pas. Mais le Bélarus et le Kazakhstan ne sont pas l'Ukraine. Les Etats-Unis n'y avaient pas encore acquis les moyens de contrôle dont ils se sont dotés dans ce pays, comme dans les autres pays de l'Union européenne anciens membres, eux aussi, de l'Union soviétique.
Si la diplomatie européenne disposait d'un tant soit peu d'indépendance à l'égard du « protecteur » américain dans ces zones, elle réfléchirait aux opportunités de coopération stratégique et économique avec l'Union eurasiatique qui s'ouvriront pour elle - plus particulièrement dans quelques années où les changements climatiques donneront des avantages certains aux régions septentrionales du monde.


02 juin 2014

L'esthétique, pierre de touche de l'interprétation du marxisme



Le point de départ du marxisme, avons-nous
dit, c'est l'acte créateur de l'homme.
C'est aussi son point d'arrivée : faire de chaque
homme un homme, c'est-à-dire un créateur, un
«poète».
Comment alors peut se situer la création artistique
dans le développement de l'acte humain du
travail, de la création continuée de l'homme par
l'homme?

30 mai 2014

Le pays où le soleil se couche



Le problème central de ce […] siècle est celui de l'unité
du monde. C'est un monde interdépendant, et un monde
cassé. Contradiction mortelle.
Interdépendant, car lorsqu'il est militairement possible à partir
de n'importe quelle base d'atteindre n'importe quelle
cible ; lorsqu'un krach boursier à Londres, à Tokyo ou à New-
York entraîne crise et chômage en tous les points du monde ;
lorsque par télévision et satellite toutes les formes de culture
ou d'inculture sont présentes sur tous les continents, aucun
problème ne peut être résolu de façon isolée et indépendante
ni à l'échelle d'une nation, ni même à celle d'un continent.
Cassé parce que, du point de vue économique (selon le rapport
du Programme de développement des Nation s Unies de 1992)
80 % des ressources de la planète sont contrôlées et consommées
par 20 %. Cette croissance du monde occidental coûte
au monde, par la malnutrition ou la faim, l'équivalent de
morts de un Hiroshima tous les deux jours.

Trois problèmes majeurs semblent à l'heure actuelle insolubles
: celui de la faim, celui du chômage, celui de l'immigration.
Les trois n'en font-ils pas qu'un ? Tant que 3 milliards
d'êtres humains sur cinq milliards demeurent insolvables,
peut-on parler d'un marché mondial ? ou d'un marché entre
occidentaux correspondant à leurs besoins et à leur culture et
exportant dans le Tiers-monde leurs surplus ? Faut-il
admettre l'inéluctabilité de ce déséquilibre et accepter cette
réalité qui engendre les exclusions, les violences, les nationalismes,
les intégrismes, sans remettre en question les fondements
de l'actuel désordre ?

Une époque historique est en train de mourir : celle qui fut
dominée, depuis 5 siècles, par l'Occident (le pays où le soleil
se couche, selon l'étymologie).
Une autre est en train de naître, du côté où le soleil se lève :
l'Orient.
Le cycle, commencé à la renaissance, arrivait, par la logique
de son développement, à son terme, par la domination d'un
seul, comme il advint de tous les pillards : de l'empire romain
à celui de Napoléon ou d'Hitler, de celui de Charles Quint ou
de l'empire britannique qui, tous, crurent invincibles leurs
armadas et éternelles leurs hégémonies.
Aujourd'hui, seuls les géopoliticiens des services spéciaux
américains et de leurs maîtres, peuvent essayer de nous masquer
la réalité profonde de cette fin de millénaire : nous
sommes témoins de la décadence et de l'agonie du dernier
empire.

Comment se caractérise, objectivement, cette décadence ?
L'événement le plus,significatif de [la] deuxième partie du
XX ème siècle ce n'est pas l'implosion de l'Union Soviétique,
caricature de socialisme et du marxisme, c'est la faillite du
capitalisme après une domination d'un demi millénaire sur
un monde qu'il conduit aujourd'hui, si l'on n'en stoppe la
course à la mort, vers un suicide planétaire.
Pourquoi ?
Parce que le capital, amassé d'abord par cinq siècles de brigandage
colonial, puis limité aux investissements dans les
pays surindustrialisés de la vieille Europe, même en y créant,
par la publicité et le marketing, les besoins les plus artificiels,
et les plus nocifs, ce capital, créateur à ses origines en s'investissant
dans des entreprises de production ou de services
réels, est devenu un capital spéculatif, c'est à dire purement
parasitaire.
L'argent ne sert plus à créer des marchandises mais a créer de
l'argent.
Maurice Allais (Prix Nobel d'économie) se fondant sur les
données de la Banque internationale pour le développement, a
montré que les flux financiers correspondant à des spéculations
boursières sur les devises, les matières premières ou les
produits dérivés (assurance sur les risques spéculatifs), sont
aujourd'hui quarante fois supérieurs aux investissements et
aux transactions correspondant à l'économie réelle, c'est à dire
à la production des marchandises ou des services. En langage
simple : l'on gagne ainsi (à condition d'en avoir les cautions
bancaires ou les moyens financiers) 40 fois plus à spéculer
qu'à travailler.
Il ne saurait y avoir de meilleur critère objectif de la décadence
que celui-là : le travail créateur ne sert plus au développement
de l'homme, de tous les hommes, mais au gonflement
d'une bulle financière pour une infime minorité qui n'a plus
d'autre finalité que l'accroissement de cette bulle. Les pro-
blêmes du sens du travail, de la création, de la vie, ne s'y
posent plus.
Le sens même des mots se trouve perverti. L'on continue
d'appeler progrès une aveugle dérive, conduisant à la destruction
de la nature et des hommes.
L'on appelle démocratie la plus redoutable rupture qu'ait
connu l'histoire entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas.
L'on appelle liberté un système qui, sous prétexte de libre
échange et de liberté du marché, permet aux plus forts d'imposer
la plus inhumaine des dictatures : celle qui leur permet de
dévorer les plus faibles.
L'on appelle mondialisation non pas un mouvement qui, par
une participation de toutes les cultures, conduirait à une unité
symphonique du monde, mais au contraire à une division
croissante entre le Nord et le Sud découlant d'une unité impériale
et niveleuse, détruisant la diversité des civilisations et de
leurs apports pour imposer l'inculture des prétendants à la
maîtrise de la planète1.
L'on appelle développement une croissance économique sans
fin produisant de plus en plus vite n'importe quoi : utile,
inutile, nuisible ou même mortel, comme les armements ou la
drogue, et non pas le développement des possibilités
humaines, créatrices, de l'homme et de tout homme.
Dans un tel non-sens s'impliquent mutuellement le chômage
des uns qui ne peuvent plus produire parce que les deux tiers
du monde ne peuvent plus consommer, même pour leur survie.
L'immigration des plus démunis est le passage du monde
de la faim à celui du chômage et de l'exclusion.
L'erreur d'aiguillage fut commise il y a cinq siècles lorsqu'avec
la faim de l'or et l'ivresse de la technique pour la technique,
 pour la domination de la nature et des hommes, est née
une vie sans but, une véritable religion des moyens qui arrive
aujourd'hui à son terme : le monothéisme du marché, générant
une polarisation croissante de la richesse spéculative, sinon
maffieuse, d'une minorité, et de la misère des multitudes.

Il est encore temps de vivre, mais au prix d'une grande inversion.
Les maîtres de notre provisoire chaos ne nous parlent
que de nous adapter (c'est à dire de nous soumettre) à ces
dérives d'un monde sans homme, d'hommes sans projets,
sans finalité humaine, alors qu'une renaissance ou même une
simple survie de l'humanité exige non pas une adaptation à
ce destin de mort, mais une rupture radicale avec lui. A u réalisme
assassin et fataliste, nous n'échapperons que par la militance
de l'espoir.
Au lieu de considérer l'actuelle logique économique de
Maastricht, de l'Euro, et de l'économie de marché, comme un
destin, il s'agit de rompre avec cette logique, c'est à dire passer
de la logique de la spéculation à la logique de la production
et de la création humaines à l'échelle du monde total et
non d'une Europe, hier coloniale et aujourd'hui vassale, mais
toujours usurière par son exploitation des dettes d'un monde
qu'elle a sous-développé au profit de son propre développement
déshumanisé.

Roger Garaudy
L’avenir, mode d’emploi, 1998, pages 7 à 11