04 octobre 2010

Vers une guerre de religion ?

Interview de Roger Garaudy. "Témoignage Chrétien" du 31/03/1994. A l'occasion de la sortie de son livre "Vers une guerre de religion ?", Editions Desclée De Brouwer.


* Chrétien, marxiste et maintenant musulman: votre itinéraire apparaît sinon inédit du moins singulier, voire déroutant. Comment vous y retrouvez-vous vous-même dans des compagnies aussi diverses que celles de Marx, de Jésus ou de Mohammed ?
- Vous oubliez Kierkegaard. Dans son oeuvre "Crainte et tremblement" où il fait sept versions successives du sacrifice d'Abraham, le jeune homme que j'étais à l'époque de la grande crise des années trente a trouvé définitivement une vision du monde. J'ai compris qu'au-delà des petites morales et logiques, il existe des valeurs absolues, des attachements inconditionnels et qui m'apparaissent, alors comme aujourd'hui, comme le fond permanent pour sortir des crises. Alors quand je suis devenu chrétien comme aujourd'hui je suis musulman, j'ai toujours cherché, à travers ce que certains appellent l'histoire de mes variations, une certaine continuité: l'unité du monde et le refus de l'accumulation de la richesse à un pôle de la société et de la misère à l'autre, ne sont-ils pas au centre de la révélation qu'ont reçue le christianisme et l'islam, afin que le monde soit un comme le Dieu qui l'a créé ?
* Vous n'avez cessé de jeter des ponts entre les mondes chrétien et communiste. Quel fleuve sépare les deux rives ?
- Le marxisme est censé être un régime qui donne tous les moyens politiques, culturels, économiques et spirituels à tout enfant qui porte en lui le génie de Mozart ou de Raphaël. Le théologien Karl Rahner disait: même à supposer que le marxisme atteigne ces objectifs, ce sont des fins avant-dernières, le christianisme étant la religion de l'avenir absolu.
* Et pourtant vous vous êtes converti à l'islam ?
- Je n'aime pas le mot conversion qui implique un retournement et par conséquent rejet de ce que l'on a cru autrefois. Je crois qu'il y a une continuité, une continuité abrahamique. La shari'a, c'est-à-dire le chemin vers la source, belle métaphore pour parler de Dieu comme du chemin par lequel les chameaux atteignent le point d'eau, a été ouverte à et par tous les prophètes: Abraham, Noé, Moïse, Jésus et Mohammed. J'ai entamé l'étude de l'islam en 1946 pour montrer l'apport décisif du monde arabo-islamique au monde occidental: les savants de Cordoue, l'essentiel de la science mathématique, la méthode expérimentale qui vient en particulier de l'Egyptien Ibn all-Haytam au XIIe siècle, la chirurgie, l'astronomie. J'ai ensuite été frappé sur le plan religieux, par la façon dont on voyait Jésus dans le Coran. Il en est mieux parlé que de Mohammed lui-même; qu'il est né d'une vierge de naissance surnaturelle. Il y est dit qu'un musulman doit honorer à la fois tous les prophètes et le messie des chrétiens. Il est dit que Dieu a insufflé son esprit en Marie et a fait d'elle et de son fils des modèles pour le monde, c'est-à-dire n'ayant jamais commis de péché. Et surtout, jamais dans le Coran il n'est parlé de Jésus en termes de domination. Il n'en est jamais parlé comme en parle saint Paul.
* Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui l'islam et le christianisme ?
- L'islam exclut a priori l'idée de clergé, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de médiateur entre Dieu et celui qui a foi en lui. En principe, car dans la pratique, il n'en a pas toujours été et il n'en est pas toujours ainsi. Voyez l'exemple de l'Iran actuel où il y a bel et bien un clergé hiérarchisé. Ce qui oppose aujourd'hui l'islam et le christianisme ne tient pas au contenu de leur foi. Mais bien à leurs mutuelles concessions aux régimes régnants. Pour la catholicité, je citerai: le comportement de l'épiscopat allemand sous Hitler, de l'épiscopat français - sauf de Mgr Salièges, évêque de Toulouse - sous Vichy, de l'épiscopat espagnol lors de la guerre civile, la reconnaissance par le Vatican, seul état du monde, de la junte militaire qui avait renversé le père Aristide en Haïti, la bénédiction spéciale envoyée par Jean-Paul II à Pinochet, etc. Dans l'islam, il y a également un phénomène de ce genre. Le centre de l'intégrisme, de l'islamisme - qui est une maladie de l'islam - c'est de croire qu'on possède la vérité absolue et que puisqu'il en est ainsi, on a le devoir de la faire partager aux autres. Un exemple de ce qui me paraît le plus caricatural et monstrueux est ce qui se passe en Arabie saoudite. Cela peut paraître paradoxal que je le dise puisque j'ai reçu il y a quelques années le prix Fayçal, qu'ils appellent le Nobel des Arabes, du roi Faad. Or, il représente une forme de prostitution politique parce qu'il détruit en sa racine même ce qui fait la force de l'islam en confondant la shari'a, voie morale, éternelle et universelle, avec la législation, la fiqh.
* Au-delà des religions, existe-t-il quelque chose comme une foi unique ou un coeur unique d'une foi diverse ?
- Cela m'est égal que vous soyez musulman, chrétien, bouddhiste ou autre. Ce qui m'intéresse, c'est ce que cette foi a fait de vous. Le théologien Raimundo Pannikar a écrit le plus beau livre que j'aie jamais lu: La Trinité. Il montre que la trinité chrétienne n'est pas une propriété des chrétiens, mais une vérité pour tout le monde, même pour les musulmans. Rouzbehan de Chiraz, un soufi persan, définit la trinité merveilleusement: Dieu c'est l'unité de l'amour, de l'amant et de l'aimé.
* Jésus est universel, "suprareligieux" ?
- Remarquez la différence de langage: parlant aux Juifs, Jésus dit toujours Vos ancêtres, votre Dieu, il ne s'implique pas; tandis que saint Paul dit toujours  Nos ancêtres, notre Dieu. C'est une différence radicale avec l'enseignement de Jésus, qui s'est fait homme. Il ne s'est pas fait chinois, chrétien, juif ou musulman, mais homme, avec la conscience d'unité. Dans le Coran, musulman signifie Soumis à Dieu, et pas le sens restreint donné après la prédication du Prophète.
* Favoriser la rencontre des cultures et des religions, et en même temps vouloir sauvegarder les spécificités culturelles, n'est-ce pas contradictoire ?
- La mondialisation est une dominante, une unité impériale. Alors que la véritable universalité, c'est le contraire: une unité symphonique, chaque peuple apportant sa contribution à tout point de vue, économique, politique ou spirituel. Une symphonie avec Jésus comme chef d'orchestre.
* Vous écrivez que l'islam a besoin d'une théologie de la libération. N'a-t-il pas d'abord besoin d'un Siècle des Lumières ?
- Ah non, j'ai horreur du Siècle des Lumières. Si vous niez par principe toute espèce de transcendance, si vous considérez le déterminisme comme loi suprême, vous ne pouvez que défendre une doctrine conservatrice. Charles Maurras, en France, était un déterministe passionné, parfaitement logique avec lui-même. Si le présent est la résultante du passé, si l'avenir est le prolongement du présent, on ne peut être que conservateur. La révolution a plus besoin de transcendance que de déterminisme. Voilà l'apport des théologiens de la libération. A mon avis, ce sont les seuls qui ont fait une vraie critique du marxisme.
* C'est la liberté de pensée qui manque à l'islam ?
- Certains ont dit que l'islam est le protestantisme oriental. Je ne le crois pas. La réforme protestante a été un grand moment d'esprit critique. Or, dans l'islam dominant, on a tué l'esprit critique. Trés vite, on a hiérarchisé l'islam en réservant à quelques-uns le droit d'interpréter, contre ce qu'en dit le Coran. Dans celui-ci, chaque croyant est responsable de sa foi; il ne doit pas s'en remettre à de soi-disant théologiens, de soi-disant ulémas.
* Comment refaire le lien entre cette conviction et les conditions concrètes de la société telle qu'elle est, les gens tels qu'ils sont ?
- Deux facteurs jouent en notre faveur. D'abord, la nécessité, qui n'a jamais été aussi urgente. A aucun moment de l'histoire, l'homme n'a eu comme aujourd'hui la possibilité de détruire la planète. Il y a des trous dans l'ozone, etc. Ou l'homme crèvera, ou l'homme changera; changer ou disparaître. Deuxièmement, il y a une prise de conscience croissante des dangers que nous courons. On ne tue pas la conscience.
  Les théologies de la libération ont été combattues fermement à la fois par la CIA et par le Vatican, sans qu'ils parviennent à les tuer. Malgré la propagande en sens inverse, un éveil des peuples est possible.

* Comment définissez-vous le progrès ?
- Le discernement du réel, discerner le réel de l'artificiel. En ce moment, les trois quarts de nos besoins sont artificiels. Je crois que le sacré n'est rien d'autre que la perception correcte du réel. On nous crée des mondes artificiels grâce à la technique, alors que celle-ci pourrait être un outil d'éducation au réel formidable. Le marché est utile pour répondre à des besoins. Mais on a inversé l'ordre: on crée d'abord les réponses, puis on invente les besoins. Pourtant j'ai confiance. Malgré toutes les manipulations je crois que la prise de conscience n'est pas bloquée.

(Propos recueillis par André Linard, Pierre Schöffers et Jos Schoonbroodt)

03 octobre 2010

Le double

L'expérience m'avait instruit du double qui fleurit dans l'Eglise. Mais ma connaissance s'est enrichie maintenant de l'entretien et de la culture du double à l'intérieur des cénacles révolutionnaires. La révolution se niche dans le secteur politique des vies humaines pour laisser la famille, le couple, le sexe, les pensées, suivre leur cours privé. L'ardeur à pourfendre la structure capitaliste de l'ensemble social sera d'autant plus vive que l'on se retranchera férocement derrière le capital du foyer, du souci primordial de soi et des siens. C'est incroyable, l'énergie théorique et affective que l'on dépense pour s'appliquer à ne jamais s'impliquer. Protéger ma liberté revient à défendre mon droit d'être divisé. Vouloir tout casser autour de soi, avoir le mot de révolution sans cesse à la bouche, c'est éviter sa propre remise en question. L'affirmation à temps et à contretemps du besoin de révolution radicale offre un avantage supérieur encore au propos d'amour, nettement dévalué aujourd'hui: on ne veut se trouver qu'entre révolutionnaires qui passent leur temps à déclarer qu'ils le sont; il faut, du même coup, repérer chez le copain d'en face le mot qui va lui échapper, fournissant la preuve d'un relent de réformisme, de social-démocratie, voire de christianisme honteux.

Jean Cardonnel, "L'insurrection chrétienne", Editeur Stock, p 57      
(Voir http://www.cardonnel.info/ )

L'affaire Israël, le sionisme politique

     L'Etat sioniste d'Israël, là où il a été implanté, n'a aucune légitimité: ni historique, ni biblique, ni juridique. Ni morale: son comportement intérieur et extérieur (racisme, expansionnisme, terrorisme d'Etat) en fait un Etat comme les autres, et même parmi les pires [...]
     La doctrine constitutive de l'Etat d'Israël - le sionisme politique, né non pas de la tradition judaïque, qui ne lui sert que de camouflage et d'alibi, mais du nationalisme et du colonialisme occidental du XIXe siècle - est une forme de racisme, de nationalisme et de colonialisme.
     Cet Etat, né d'une telle idéologie mystificatrice, et d'une série d'actes de violence et de terrorisme, n'a été créé qu'au nom d'une décision illégale de l'ONU (dominée alors par les puissances occidentales colonialistes), et par des pressions et des corruptions éhontées; il a vécu, non par son propre travail et ses propres forces, mais, comme autrefois les Croisés, par l'afflux de l'argent et des armes de l'Occident, et surtout par l'appui inconditionnel et illimité des Etats-Unis, qui en ont fait une pièce maîtresse dans leur stratégie mondiale, un coin enfoncé dans le Proche-Orient.
     L'Etat sioniste d'Israël, dépouillé de ses mythes fondateurs, et du terrorisme intellectuel (quand il n'est pas physique), entre donc dans le droit commun des Etats, sans auréole et sans privilège, sans caractère sacral. Car tous les Etats sont, comme lui, nés non d'un "droit" quelconque, mais d'un rapport de forces et de faits accomplis.
     L'on ne saurait donc refaire l'histoire, et les hasardeuses frontières des Etats, à coups de canon.
     En quoi peut, dés lors, consister une solution réaliste ?

     Il est dépouvu de sens de demander à l'OLP [Garaudy écrit en 1983, le Hamas n'existe pas, ndlr] de "reconnaître" Israël sans conditions au moins pour trois raisons majeures:
     - Ce serait exiger des Palestiniens qu'ils proclament la légitimité de la spoliation de la terre et de l'éviction des hommes dont ils ont été victimes. L'Etat d'Israël, en palestine plus qu'ailleurs, peut à la rigueur être accepté comme un fait, mais non reconnu comme un droit.
     - L'Etat d'Israël de par son essence (le sionisme politique) et son existence (la succession de ses usurpations et de ses guerres) est en expansion constante, convoitant après chaque aggression et chaque annexion un nouvel "espace vital". L'on ne peut donc "reconnaître" la validité de frontières "élastiques". Quel Israël demande-t-on à l'OLP de "reconnaître" ? Celui de la partition de 1947, définie par l'ONU ? Celui des empiètements de 1948 par la terreur, par Deir Yassin ? Celui de 1967, avec ses territoires acquis par la guerre préventive et l'invasion ? Celui de 1982 avec la prolifération de ses colonies de peuplement ? Celui des rêves mégalomanes de Herzl (de l'Euphrate au fleuve d'Egypte), de Ben Gourion (du Litani au Sinaï), d'Ariel Sharon rêvant de contrôler le Proche-Orient de la Turquie des Dardanelles à l'Egypte de Suez ? Ou du "projet" de désintégrer tous les Etats arabes selon leurs clivages ethniques ou religieux ?
     - Enfin comment peut-on demander à l'OLP [ et au Hamas en 2010, pour actualiser le texte de RG, ndlr] de "reconnaître" valablement quelque chose alors qu'on nie même son droit d'exister ? Comment peut-on demander un acte de reconnaissance à une institution dont on nie l'existence ? [...]
       Les nouveaux empiètements seraient-ils "négociés" avec une poignée de "gauleiters" imposés, de collabos et de "kapos", de "marionnettes" qui seraient aux arabes ce que Haddad est aux chrétiens ?
       La vérité, c'est que les dirigeants israéliens [...] ne veulent négocier avec personne.

     Dés lors la solution du problème ne peut venir que de la communauté internationale.
      - Il ne s'agit pas, comme le prétend une propagande menteuse, de "jeter les israéliens à la mer": ce qui est combattu, par les Palestiniens comme par tous les partisans de la liberté dans le monde, ce ne sont pas des personnes, moins encore tout un peuple, mais une doctrine raciste: le sionisme politique, et le comportement agressif et cvolonialiste d'un Etat et de ses dirigeants.
      - Selon la formule heureuse d'un dirigeant de l'OLP, même lorsqu'un, enfant est né d'une manière illégitime, fût-ce d'un viol, il ne saurait être question de tuer l'enfant.
      - Toute solution doit être garantie par la Communauté internationale. Quelles qu'en soient les insuffisances dans le passé lorsqu'elle était dominée pâr l'Occident, et qu'elle a illégalement "réparé" l'injustice faite aux "juifs" par Hitler, par une injustice faite aux Palestiniens qui n'avaient aucune part dans les crimes nazis.

     En conséquence, alors que les dirigeants israéliens ont systématiquement bafoué les décisions de la Communauté internationale de l'ONU, la seule solution, honorable pour tous, et garantissant la sécurité de tous, Israéliens ou Arabes, est, comme l'a proposé Yasser Arafat, d'accepter, de part et d'autre, toutes les résolutions de l'ONU concernant la Palestine. 
     Rappelons que la première résolution est consacrée à la partition, qui fixe des frontières précises pour deux Etats: israélien et palestinien. La deuxième résolution donne existence à l'Etat d'Israël. Même si cette partition et cette "création d'Etat" dépassaient juridiquement les compétences de l'Assemblée générale, et étaient injustes en leur fond, elles sont, par respect pour la loi internationale, acceptées par les Palestiniens, à condition qu'elles le soient réciproquement avec des garanties internationales.

     Dans l'application, le seul obstacle vient des dirigeantrs israéliens, pour qui le projet sioniste politique, mythe fondateur constitutif de leur Etat, serait ainsi bloqué dans sa volonté de puissance et d'expansion.
     Il n'est nullement utopique d'envisager cette solution car, précisément, ce sionisme politique devient de plus en plus mythique :
     - d'abord parce que 18 % [ce chiffre est sans doute à revoir depuis la parution du livre de RG mais les proportions n'ont pas fondamentalement changé, ndlr] seulement des juifs, dans le monde, ont répondu à l'appel au "retour" [...].
     L'on peut donc, aujourd'hui, enregistrer l'échec du sionisme politique et de son projet d'amener tous les juifs du monde en Palestine, dans un véritable ghetto mondial, ce qui était le voeu de tous les antisémites du monde.

     La réalisation de ,ce compromis pacifique, éteignant le foyer possible d'une troisième guerre mondiale, dépend entièrement de la Communauté internationale.
     Est évidemment exclue toute intervention violente, mais la dépendance de l'Etat sioniste d'Israël à l'égard de l'extérieur est telle, du point de vue financier, économique et militaire, qu'une réduction modulée de "l'aide" peut contraindre les dirigeants israéliens [...] à la négociation.
     Dans un premier temps, il s'agit
      - que chaque communauté ait la garantie de sa sécurité, de l'absence de toute discrimination, et de son autodétermination, avec la caution d'une force internationale;
      - que soit immédiatement arrêté tout envoi d'armes, de munitions, d'équipements militaires, au Moyen-Orient, et interdite la collecte d'argent, dans quelque pays que ce soit, par les organes officiels de l'Etat israélien que sont le "Mouvement sioniste mondial" et "l' Agence juive mondiale" (institués par les "lois fondamentales" de l'Etat sioniste d'Israël;
      - que cette "désionisation" progressive de l'Etat d'Israël, indispensable à sa propre sécurité comme à celle de ses voisins, et qui, seule, rendra possible une négociation, soit accélérée par des sanctions économiques croissantes jusqu'à, ce que les dirigeants israéliens consentent, sous la presion de leur propre opinion publique, à ouvrir une véritable négociation avec l'OLP [rappelons encore que RG écrit en 1983,  le Hamas n'existe pas, ndlr] et tous ceux que sa politique n'a cessé d'agresser ou de menacer[...].

     Alors seulement la voie sera ouverte, à un plus long terme, à une véritable intégration de cet Etat, cessant d'être une enclave occidentale raciste et colonialiste en Asie, dans ce que Martin Buber rêvait depuis 1921 et préconisait en 1947: une Fédération du Proche-Orient, où pourraient coexister fraternellement, sans aucune discrimination ethnique entre arabes et juifs, et sur la terre où sont nées les espérances de trois grandes religions, tous ceux, qui se réclamant du grand héritage abrahamique: juifs, chrétiens et musulmans, et tous ceux qui, ayant perdu la foi religieuse en cet héritage, en perpétuent la culture et les hautes valeurs humaines.

Roger Garaudy, Conclusion (pages 195 à 201, extraits) de son livre "L'affaire Israël", Papyrus editeur, 1983
 

Chenu, mon père

Quand je dis Père Chenu, je l’entends au sens filial : il est pour moi le « père », celui dont, aux heures de doute et d’angoisse, on recherche la présence que l’on sait d’avance compréhensive et aimante.
Jeune communiste chrétien, refusant d’opposer la foi en l’homme et la foi en Jésus, je lus, en 1937, son manifeste : « Une école de théologie : le Saulchoir », qui me pénétra de trois certitudes qui, depuis lors, ne m’ont pas quitté :
1 - la foi n’est pas une idéologie, mais une manière d’agir ;
2 - elle est la foi en la possibilité de rompre avec l’ordre établi de la connaissance et de la société ; cette ouverture sur ce qui dépasse le réel existant est le postulat nécessaire de toute volonté de changement : une révolution a plus besoin de transcendance que de déterminisme ;
3 - une telle foi, que le Père Chenu incarnait dans l’histoire, pouvait y agir non comme un opium mais comme un levain : la vie et l’histoire ont un sens et nous en sommes responsables.
Puis j’eus la joie, depuis 1954, de le rencontrer personnellement, lors de la tragédie des prêtres-ouvriers, de vivre, dans sa chaleur, leurs angoisses et leurs espoirs. De le voir accueillir, avec la sérénité d’un arbre, les coups qui le frappaient lui-même. Dans sa bouleversante « Théologie du travail », en 1955, il apportait le témoignage joyeux de celui qui se sent partenaire de la création continuée du monde : « Plus je travaille, plus Dieu est créateur ».
Lors du Concile du Vatican II, il fut l’un des promoteurs les plus passionnés de cette « perestroïka » de l’Eglise, qui, à l’inverse des régressions actuelles de la « hiérarchie », renonçait alors, elle aussi, à son « rôle dirigeant » pour se mettre au service du monde : dans un passage de son « message à l’humanité » de 1962, directement inspiré par le Père Chenu, il était proclamé : « l’Eglise n’est pas faite pour dominer, mais pour servir. » Répondant à mon livre : « De l’anathème au dialogue. Un marxiste s’adresse au Concile, » (1965) le Père Chenu me disait : « dommage que votre contribution vienne trop tard pour aider à la réflexion du Concile ». En 1968, au moment de la défaite du mouvement, c’est dans la cellule du père Chenu, au Couvent des Tanneries, - nous étions cinq autour de lui - que nous prenions conscience grâce à lui, de l’espérance dont ce mouvement était porteur.
A l’heure des pires attaques contre moi, en 1984, le Père m’écrit : « Bien cher, votre conviction - mieux votre « théologie » rencontrent parfaitement les miennes. Vous devinez de quel coeur et de quel esprit je me sens en communion avec vous. »
C’est de lui, et de Don Helder Camara (mon frère aussi depuis plus de vingt ans), de leur intelligence de la foi et de leur tendresse, de leur « oecuménisme planétaire », qu’en ce domaine j’ai tout appris. Et d’abord ce qui, fondamentalement, lie les chrétiens et les marxistes. Les « Théologiens de la libération », qui doivent tant au Père Chenu, se fondent sur cette exigence de leur foi : ne pas laisser défigurer en l’homme, par la misère et l’oppression, le Dieu qui l’a fait à son image. Comme Marx, en un autre langage, en 1843, évoquait : « l’impératif catégorique de changer tous les rapports sociaux où l’homme est un être dégradé, asservi, abandonné ».
Le père Chenu restera le militant inébranlable de cette unique foi.

Roger Garaudy, dans l'Humanité, le 23 février 1990, pour la mort du père Chenu

02 octobre 2010

Matérialiste ou idéaliste, Marx ?

Dans les Thèses sur Feuerbach, Marx présente sa propre philosophie comme un "nouveau" matérialisme (Thèse 10) qui consiste en fait en un matérialisme de la pratique (Praxis). De l'idéalisme, ce matérialisme reprend la thèse du primat de l'activité (Thèse 1), du matérialisme la thèse du rôle déterminant des "circonstances" (Thèse 3) et des "conditions" (Idéologie allemande). La notion de pratique désigne précisément l'activité en tant qu'elle est conçue comme conditionnée par des conditions matérielles indépendantes d'elle et néanmoins modifiables par elle. Elle définit ainsi un "matérialisme pratique".

Si Marx se réclame du matérialisme, c'est en tant qu'il ne connait "qu'une seule science, celle de l'histoire", et que celle-ci doit être étudiée du point de vue d'une "conception matérialiste de l'histoire". La notion de matérialisme tire alors son sens de la critique des conceptions idéalistes de l'histoire. Dotée d'un sens essentiellement polémique, elle désigne une intention davantage qu'une doctrine: il s'agit de rapporter l'étude de l'histoire à sa base réelle en cessant d'y voir le simple développement de principes abstraits. D'où les difficultés qui surgissent dés que l'on tente de préciser le contenu du matérialisme de Marx.

Le coeur de ce matérialisme semble résider dans la thèse du caractère déterminant des "conditions matérielles" de la pratique. Déterminantes, ces conditions ne le sont cependant que relativement puisqu'elles sont elles-mêmes le produit de l'action historique. Matérielles, elle le sont également en un sens trés relatif, puisque la pratique qui les modifie dans l'histoire n'est pas seulement conditionnée par la "base matérielle" de la société, mais également par es facteurs idéels.

Avant L'idéologie allemande, et la Sainte famille, Marx hésitait à nommer sa propre entreprise théorique matérialisme. Dans les Manuscrits de 1844, il décrit sa propre position comme celle d'un "naturalisme" qui tantôt est considéré comme la synthèse du matérialisme et de l'idéalisme ou du matérialisme et du spiritualisme, tantôt comme un "vrai matérialisme". Le contenu de ce naturalisme est particulièrement problématique puisqu'il consiste en une historicisation du naturalisme feuerbachien qui, tout en insistant sur la continuité de la nature et de l'histoire, voit dans l'histoire la suppression de la nature:"de même que tout ce qui est naturel doit naïtre, de même l'homme a son propre acte générateur, l'histoire. Mais étant donné que l'histoire est consciente et que cette naissance est effectuée consciemment, elle se supprime elle-même en tant qu'acte générateur".
On retrouvera cette même tentative de conciliation des contraires que sont la nature et l'histoire, le matérialisme et l'idéalisme dans les Thèses sur Feuerbach et L'Idélogie allemande, et dans la mesure où la première Thèse semble faire pencher la balance du côté de l'idéalisme en affirmant le primat de l'activité, il est permis de se demander pourquoi la conception matérialiste de l'histoire est conçue comme un nouveau matérialisme plutôt que comme un nouvel idéalisme. En définitive, l'option matérialiste semble tenir tout autant à la connotation subversive du matérialisme et à la volonté de privilégier le point de vue de ceux d'en bas, qu'à des motifs théoriques.
Matérialisme synthétisant en lui l'idéalisme et le matérialisme, matérialisme sans matière, matérialisme "non ontologique", le "matérialisme" de Marx est pour le moins paradoxal. Si philosophie de Marx il y a, elle ne méritait donc pas d'être nommée "matérialisme historique" ou "matérialisme dialectique", notions absentes sous sa plume.
La pensée marxienne joue néanmoins un rôle fondamental dans l'histoire du matérialisme. Elle a notamment contribué à populariser l'opposition du matérialisme et de l'idéalisme, après l'avoir substituée à l'antithèse classique du matérialisme et du spiritualisme. Sans doute est-elle également à l'origine de l'incertitude qui entoure aujourd'hui encore bien des usages de la notion: "En général le mot matérialisme sert à beaucoup d'écrivains récents en Allemagne de simple phrase avec laquelle on étiquette toutes sortes de choses sans les étudier davantage, en pensant qu'il suffit de coller cette étiquette pour que tout soit dit" (Engels à C. Schmidt, 05/08/1890).

Article "Matérialisme" dans Le vocabulaire de Marx, Emmanuel Renault, Editions Ellipses, 2001, pages 35 à 37