14 avril 2026

Pour une nouvelle politique de la main tendue

Texte de ma contribution personnelle à la préparation du 40e Congrès du Parti Communiste Français  (Juillet 2026). L'ensemble des contributions personnelles et collectives peut être consulté sur contributions - Congrès PCF 2026

 

Une nouvelle politique de la main tendue

Pour que la société fasse lien il lui faut une ou des références : un mythe fondateur, un héros, une idée, une conception du monde, ce qui implique rupture du lien si ces références se rétrécissent ou disparaissent. En France (mais également dans d’autres pays d’Europe et du monde) les deux sources de références qui ont structuré la société au XXe siècle, la source religieuse avec les Eglises, principalement l’Eglise catholique, et la source matérialiste/marxiste avec le Parti communiste, sont très affaiblies, ce qui explique en partie les dérives et les blocages de notre vie collective, notamment politique.

Dans cet esprit, la question des rapports entre marxistes, ou communistes, et croyants est, pensons-nous, non la seule mais UNE question fondamentale pour la cohésion de la société demain. La politique de la main tendue peut sans aucun doute trouver une application dans bien des domaines, de politique nationale (les alliances plutôt que les clivages) ou internationale (les coopérations plutôt que les confrontations). Mais c’est ici de la seule problématique d’une nouvelle rencontre du communisme et de la foi qu’il sera question.  Il faudrait dire « des » communismes et « des » fois, car les deux se déclinent au pluriel ; ils revêtent différentes formes selon les temps historiques et les lieux. Le communisme, idéologie d’émancipation fondée sur la « mise en commun », ne peut retourner à une conception pré-marxiste, mais aurait tort d’ignorer les communismes d’avant Marx, notamment religieux, malgré leur caractère utopiste, c’est-à-dire détaché des conditions qui pourraient rendre possible leur réalisation à grande échelle. On trouve chez eux une exigence éthique qui ne s’oppose pas à la visée communiste marxiste.

Le Parti communiste français, à la suite de Maurice Thorez, a pratiqué régulièrement des politiques de « main tendue » en direction des croyants, surtout catholiques. Ce dialogue, à l’initiative essentiellement du PCF, fut particulièrement actif dans les années soixante puis s’estompa avec la montée des théories et des pratiques néo-libérales. Depuis 2014 existe à nouveau un projet de dialogue entre courants chrétiens et mouvements ou partis de la gauche européenne d’inspiration marxiste (Europe as a common, collectif, Transversal Dialog Project -DIALOP-. Cf. le site internet https:// dialop.eu.), le but n’étant évidemment pas la conversion mutuelle, ni la production d’un syncrétisme, mais la recherche du commun sans ignorer les différences fondamentales : en finir avec les intégrismes religieux, philosophiques et politiques, ouvrir l’interprétation des « textes sacrés », aussi bien ceux des religions du Livre que ceux des pères fondateurs du socialisme et du communisme afin que le présent cesse d’être vu uniquement comme la répétition du passé mais soit vu d’abord comme ouverture sur un avenir différent des drames de ce passé.

En Italie, dans les années 1970, le dirigeant communiste Enrico Berlinguer proposa à la Démocratie Chrétienne un compromis historique politique pour réunifier la société de son pays et de son temps. Dans les années 70-80, en Amérique du Sud surtout, mais aussi en Afrique et en Asie des théologies n’hésitèrent pas à utiliser la méthodologie marxiste pour organiser les luttes face aux grands propriétaires. Et c’est Don Helder Camara, évêque de Récife, proclamant Lorsque je donne à manger aux pauvres, ils disent que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi les pauvres n’ont pas à manger, ils disent que je suis un communiste. Face aux dérives du monde du 21e siècle, au déséquilibre croissant dans la vie des personnes et dans celle des sociétés, souvent leur désintégration, il faut un « compromis historique » de grande ampleur. Individualisme, positivisme et particularisme sont les seules valeurs portées aujourd’hui par les sociétés capitalistes. L’individu centre du monde l’emporte sur la communauté. Le positivisme, la science et la technique peuvent tout et l’emportent sur les diverses formes de la foi, y compris laïques (foi en dieu et foi en l’homme). Le particularisme - la partie prime le tout - l’emporte sur le sentiment de la communauté et de l’unité du monde.

Pour rompre avec ces dérives, il est nécessaire de commencer à construire un nouveau dialogue ayant pour perspectives de déboucher sur de nouveaux compromis entre athées, principalement marxistes, et croyants, des compromis bien plus précis et concrets - sur les plans politique et moral, - que tout ce qui a été fait jusqu’à présent. Cela dépasse, sans l’exclure, la simple union de la gauche.

Dans la phase actuelle de développement et de transformations révolutionnaires des forces productives, de globalisation du capitalisme et d’aggravation des divers aspects de sa crise systémique (sur laquelle je ne dirai rien, d’autres camarades le feront sans doute longuement), il est plus que jamais nécessaire de penser et d’agir en tout en intégrant la dimension planétaire des problèmes et de leurs solutions. Cette exigence est en conformité avec le communisme comme avec les grands courants religieux. Dans cette optique, le PCF doit retrouver le chemin du dialogue avec les grands courants spirituels (et donc aussi religieux) qui irriguent notre civilisation et toutes les civilisations, et qui traversent y compris les partis communistes eux-mêmes (par exemple le Parti Communiste Chinois).

Sur le plan historique, la pratique du pouvoir du communisme marxiste a été farouchement anti-religieuse, ce que Marx n’avait pas prescrit. Pourtant, un fonds commun, même abimé, relie encore communistes et « croyants ». Le réparer, le renforcer est possible si certains croyants (surtout chrétiens) et certains communistes (surtout marxistes) en ont le désir et la volonté. Par-delà les anathèmes réciproques, des fils réunissent encore les uns et les autres, sur lesquels nous pouvons nous appuyer. Pour faire (trop) simple :

1/- D’abord le fil qui affirme la valeur égale de tous les êtres humains, valeur égale par rapport au divin, valeur égale par rapport à l‘humanité. Ce postulat va de pair avec le refus de la propriété privée comme principe unique d’organisation de la société puisque ce type de propriété fonde non sur l’égalité mais sur l’inégalité la valeur des personnes, selon qu’elles possèdent ou ne possèdent pas.

La valeur de la personne humaine, valeur intrinsèque et valeur rapportée à la communauté, indissociable de la première, est le centre des philosophies personnalistes, philosophies hétérogènes et laïques bien que toutes plus ou moins inspirées par les religions, par ce qui, dans les religions, parle de la « personne » humaine, et qui fait, notamment du christianisme, une des sources des déclarations des Droits de l’homme. Le très catholique Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, fut un représentant emblématique de ces courants.

L’égalité de toutes les personnes ne parle pas moins aujourd’hui qu’elle parlait hier aux croyants et aux communistes. Comme la liberté ne se réduit pas au libéralisme, la fraternité à un « fraternalisme » contraint (sectaire ou monachiste par exemple), et l’égalité à un égalitarisme niant les différences entre les personnes, de la même façon la propriété collective (ou sociale, ou publique) ne se ramène pas à une étatisation mais peut revêtir, de la coopérative à la nationalisation, des formes très différentes, l’important étant qu’elles préservent toujours l’intérêt général, la liberté et la dignité de tous, la participation de chacun aux décisions et à la gestion.

2/- Ensuite, la recherche de l’unité humaine, qui découle du fil précédent, unité de chaque être humain avec lui-même, avec la société où il vit et avec toute l’humanité. Le théologien protestant Eugène Ehrardt écrivait en 1929 qu’il y avait chez les communistes quelque chose de mystique, de plus mystique que politique, une sorte de reflet de l’esprit chrétien des premiers temps, fusion du moi le plus personnel et des communautés dont l’individu fait partie, de la plus resserrée à la plus vaste.

Les communistes ont souvent des difficultés à admettre que la lutte des classes n’est pas le dernier mot mais la constatation d’un état de chose dans les sociétés de classes, état de choses dont il faut prendre conscience pour l’assumer, pour s’en émanciper, mais non pour en faire un mode de vie ou un objectif en soi. C’est de l’humanité entière, de son unité à conquérir dont il est question
. L’abolition de toutes les formes de misères et de leurs conséquences, l’union dans une solidarité de travail et d’amour, dans le cadre d’un universalisme proclamé aussi bien chez les Catholiques par exemple que chez les Communistes - mais les communistes le nomment plutôt « internationalisme » -, voilà sans doute des objectifs et des cadres permettant aux croyants et aux communistes marxistes, même s’ils les expriment différemment, d’agir de manière sinon concertée au moins convergente.

3/ - L’affirmation de la possibilité d’une transformation de l’homme, que nous rencontrons aussi bien chez des penseurs d’inspiration chrétienne que chez des penseurs d’inspiration marxiste. Pourvu que les uns et les autres nous parvenions à nous débarrasser du poids des formalismes qui étouffent le fonds commun, pourvu aussi que nous gardions les uns et les autres à l’esprit les différences entre le communisme de Jésus par exemple et celui de Marx : le communisme de Jésus est un communisme non de satisfaction des besoins comme celui de Marx mais de renoncement, non d’organisation collective de la production et de la répartition des richesses mais de sacrifices individuels. Sa morale est ainsi faite de charité plus que d’égalité. C’est donc un communisme de petits groupes plus que de grands ensembles. Ce qui ne veut pas dire que le marxiste n’a rien à retenir de lui.  Au contraire : le marxiste peut voir dans les valeurs morales du christianisme des valeurs qui, sous des formes différentes, sont aussi les siennes : l’amour, le dévouement, la force d’action de l’idéal, la valeur de la personne humaine, l’inscription de l’action individuelle dans le collectif.

Les différentes variantes chrétiennes ou marxistes du thème de l’ « homme nouveau » n’ont rien à voir avec la prospective transhumaniste ou avec les mythes passéistes fascistes ou nazis. Elles ont à voir avec une foi à l’image du vieux Yukong souvent cité par Mao Tse Toung qui à force de persévérance, d’audace et de confiance en l’action collective parvient à déplacer les montagnes qui étouffent sa maison. Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait, avait déjà dit Lénine des bolchéviques de 1917.

4/- L’idée, commune aux « croyants » et aux communistes marxistes, d’un but, non pas « finaliste » (décidé de l’extérieur) mais que l’on s’assigne librement, découle logiquement de ce qui précède. Ce n’est pas uniquement en savant que Marx a construit ses analyses et son projet, mais aussi sous l’emprise d’une puissante indignation contre les injustices sociales (« l’impératif catégorique », dit-il, de « bouleverser » leur inhumanité), et dont les imprécations contre le capital retentissent aujourd’hui d’autant plus fortement qu’elles s’appuient désormais sur de nouveaux développements de la crise du capitalisme d’une part et d’autre part sur les progrès accélérés des sciences et des techniques.

Le but des chrétiens est de suivre la voie de justice montrée par le christ ; celui des musulmans de vivre dieu comme plus grand que tout avoir, tout savoir ou tout pouvoir (le sens du fameux « Allahou akbar ») ; le but des communistes est l’épanouissement de l’humanité, en chacun de ses individus et dans ses diverses communautés, tout en étant conscient que le communisme n’est que le début de cette histoire proprement humaine.  

*

Ces quatre fils forment une trame pour des chemins dont la direction est commune aux communistes et aux croyants. A partir des réalités concrètes, entre des forces qui affirment, avec ou sans dieu, un sens de la vie et une unité de l’humanité dans le respect de la souveraineté des personnes et des collectifs. Il faut choisir : déni du désordre de la guerre de tous contre tous, qui, au niveau actuel de nos dérives (dérives économiques, politiques, écologiques et humanitaires) conduit à la mort, ou conscience de la primauté du tout pour sauver la vie. C’est à cela que sont aujourd’hui conviées les forces matérielles, morales et spirituelles de l’humanité, dont les communistes, de France et de partout, sont une des composantes.

  Alain RAYNAUD, Fédération du Puy-de-Dôme 

Le 24 janvier 2026