12 novembre 2014

Contre l'instrumentalisation de la mémoire


Le souvenir qui est au stade individuel, émergence et évocation du passé mémorisé, devient entretien de la mémoire et instrumentalisation de l’histoire, lorsqu’il est érigé en chose politique se référant à des événements du passé selon les oracles officiels. En héroïsant les soi disant surhommes qui ont fait la guerre mondiale, l’humanité montre le paradoxe des perceptions de ses propres bévues, ses pires plongées dans l’infrabestialité, ses chutes dans l’ignoble où il finit par se trouver du noble.

L’histoire d’un crime collectif comme la guerre de 1914, la remémoration des hécatombes mégalomanes d’empereurs, de présidents, bref, de chefs d’État à l’ego patibulairement atteint de gigantisme meurtrier, ne devrait que nous mettre en méditation devant les violences létales qui agitent nos élites, nos lâchetés collectives à leur prêter le pouvoir malsain dont ils s'assouvissent aux dépens de nous, sans oublier la grivoiserie pulsionnelle des peuples à se sacrifier pour leurs dieux immondes incarnés, leurs chefs qu’ils considèrent si méritants qu’il leur donnent leur vie.

Une médiation saine de la première conflagration devrait conspuer les armées déclencheuses dont l’imbécile obligation d’obéissance observée par les soldats, la fidélité au poste plutôt que la juste désertion, a permis cette horreur de notre histoire encore récente.

Car il n’y a pas de guerre sans soldats se précipitant comme machines de mort aux ordres des chefs. Toute guerre dévoile d’une manière ou d’une autre, la salissure et la culpabilité de l’âme soldatesque de ses déclencheurs agresseurs qui forcent la réponse des défenseurs obligés, quant à eux, de défendre leur vie, leur peuple, leur patrie. Ainsi, nous devrions nous demander, nous qui parlons de souvenir, qui sommes-nous aujourd’hui vis-à-vis du dualisme guerre et paix? Sommes-nous des assiégés en autodéfense ou des agresseurs déclencheurs de guerres, singeant un syndrome obsidional pour justifier nos vilenies idéologiques bellicistes, régner par le feu et en même temps, nourrir avec une sinistre indolence, la florissante et mortifère industrie militaire sur fond de géostratégie camouflée!?

La guerre - cette tératogénie convertie en prouesse selon le langage froidement inhumain du militarisme et de ses gloires par les politiciens et les historiens - ponctue nos rachitismes ontologiques, nos nanismes spirituels et moraux où cette espèce dite humaine, montre encore la sauvagerie criminelle de ses crocs dévorants, une fois qu’elle peut justifier ses dévorations d’autrui et ses violences létales, ses grivoiseries anthropophages prédatrices, ses pillages crapuleux, ses mégalomanies abjectes sous prétexte de l’héroïsme prêté au militarisme. Il n’y a pas de héros, quand la canaille politicienne dirigeante qui a fait la guerre, y met fin au bout du sang des soldats au cœur de pays exsangues, alors qu’ils auraient pu prévenir, n’était leur caractère sanguin et primitif alimenté de leur orgueil impassible et grossier, tout l’amoncellement de cadavres, toutes les catastrophes épidémiques et humanitaires dues à leur sale et pauvre grandeur.

Ceux qui, aujourd’hui, partent bombarder, séquestrer, piller en massacrant au nom d’une hégémonie géopolitique inavouée, sont exactement les mêmes qui veulent imprimer un sens factice à cette ignominie collective, cette déchéance dans la plus monstrueuse des infrahumanités orchestrées par quelques narcissiques criminels sur trônes ou sur fauteuils en 1914.

Que les générations montantes prennent garde: l’héroïsme n’est pas dans la crapulerie violente des prédateurs platement agressifs qui font leur guerre de gloire personnelle ou de classe par mentalité de prédation, pour ensuite l’arrêter! L’héroïsme est dans la bénignité responsable en relations interétatiques, bénignité ferme qui fait primer l’humanité en respectant la vie. Le respect de la vie malgré les différences et divergences, malgré l’altérité des valeurs, tout en ne cédant en rien sur les principes supérieurs transcendants de l’humanité, est bien plus héroïque que toutes les guerres, toutes les armées avec leurs victoires guerrières soi disant glorieuses…

Que la violence vitale embrase le bon sens et désarçonne le thanatos dément des maîtres de mort qui usent du mandat que leur prête leur peuple, eux, confortablement nourris et protégés en leur palais, qui lancent des guerres et exposent leurs propres pays, leurs peuples et électeurs à des représailles terroristes!

Que la paix et le partage entre Nations et États soient le combat héroïque de notre temps, pour une humanité qui, ayant grandi, aura finalement saisi que la puissance n’est glorieuse que si et seulement si elle partage et sert plutôt que de coloniser, détruire et guerroyer pour dominer en imposant les actuelles formes de racismes de civilisation que sont l’ethnocentrisme, le sociocentrisme interventionniste, impérialiste, néocolonialiste!

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy